Il est seul, T.

Dans ma REPpublique à moi, on accueille, on inclut, on essaie de comprendre, on essaie d’accompagner, de prévenir, de rassurer. On essaie.

Insaisissable.
Il est insaisissable T.
Lui-même ne se saisit pas bien, non plus, d’ailleurs, on dirait.

Il a 6 ans.
Presque 7.
« Précoce », a simplement dit Maman quand elle est venue l’inscrire, là, il y a quelques jours.
« Et tout ce qui va avec », a-t-elle ajouté, sans plus de commentaire.

On n’en pas su beaucoup plus, au début.
Juste que nous étions la quatrième école de la ville dans laquelle Maman l’inscrivait.
Ca ne s’est pas « très bien passé » dans les autres.
Ca ne se passe pas « très bien » chez nous non plus.

Dans sa classe, il refuse de s’asseoir.
En tous cas, jamais avec les fesses.
Un genou sur la table, un autre sur la chaise, la tête posée sur l’angle de la table.
Pas plus de trois minutes.
Ensuite, il part, en courant.
Dans un coin de la salle. Sous une table. Parfois dans une autre pièce. Une fois dans l’escalier.
Il faut aller le chercher, quand on le trouve.

Précoce, oui. Plus que ça même. Il pose des soustractions, des multiplications, lit avec beaucoup de fluidité, quand il parvient à garder un livre dans ses mains plus de deux minutes, sans le jeter par terre. Il connaît l’Histoire de France, les termes géographiques, quelques notions scientifiques.

Mais il n’écrit pas. Ou très mal.
Trop long, trop fastidieux.

Quand il parle, il ne regarde pas, jamais, dans les yeux.
Il faut lui tenir un petit peu le menton, lui relever la tête et lui demander de répéter.
Il n’articule pas beaucoup.
Il marmonne.
Mais il entend, tout.
Il enregistre.

« Qu’est-ce qu’il a cet enfant ? Il est hyperactif ou quoi ?, lâche un intervenant, un peu brutalement, l’autre jour.
– Oui, je suis hyperactif, diagnostiqué TDAH. Je vais voir un pédopsychiatre une fois par mois. Il veut que je prenne des médicaments, Maman refuse. »

Sa maîtresse est absente aujourd’hui. J’emmène mes élèves courir autour du stade. Je lui propose de venir avec moi. Il prend ma main, la serre fort, au début, ne me regarde toujours pas vraiment droit.

Course longue. Endurance.
Mes élèves font des tours de stade. Quand ils pensent ne plus pouvoir avancer, ils s’arrêtent, sur le côté.
T. a fait un tour. Il s’est arrêté. Assis, sur le bord du terrain.
D’autres enfants continuent de courir, valeureux.
T. les observe, regard en coin.
Quand les coureurs s’approchent de lui, je le vois se relever, doucement.
Puis s’allonger, littéralement, pour leur barrer le chemin.
Chute inévitable.
T. sourit. Retourne s’asseoir.

Retour en bus. Il est assis seul. Au fond. Les autres ne le comprennent pas, le craignent peut-être, aussi.
« Maîtresse, maîtresse, T., il a un gros caillou dans les mains. »
Je m’approche. Une grosse pierre, pointue. T. s’amuse à piquer la paume de sa main avec. Je lui demande de me la donner. Refus. J’essaie de la prendre dans ses mains. Il la serre, fort, très fort. Je suis obligée d’utiliser la force, moi aussi. Il boude. Peste. Parle seul. Fort. Puis refuse de descendre du car. Les autres enfants m’attendent sur le trottoir. Je dois soulever T. de son siège, le porter pour le faire descendre du véhicule. Sur le petit bout de trajet jusqu’au portail de l’école, je lui tiens fermement la main. Avec l’autre, il tape frénétiquement sur son front avec sa bouteille d’eau.

Oui, la pyschologue scolaire va venir.
Oui, une équipe éducative va rapidement être organisée.
Oui, on va demander une Auxiliaire de Vie Scolaire, peut-être même une orientation en ITEP.

Maman va tout refuser.

Mais lui, T. , il va comment, lui, T. ?

Dans la cour, on aurait presque l’impression qu’il joue comme les autres.
Il court, il crie, il saute.
Il court sans but.
Il crie sans s’adresser à personne.
Il saute sans spectateur pour admirer la hauteur de ses bonds.

Il est seul, T.

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