Au nom du père

Dans ma REPpublique à moi, on accompagne des petits individus auxquels il manque, souvent, quelque chose, et encore plus souvent, quelqu’un.

C’est pas moi, c’est le calendrier.
C’est écrit, là, tout en bas, à dimanche 17 juin.
« Fête des pères ».

Alors c’est reparti pour un tour.
Facile, me direz-vous. Suffit de se concentrer très fort et de réfléchir à cette question : c’est quoi, finalement un Papa ?

– Un Papa, c’est un Monsieur avec une moustache, un chapeau, et une cravate. Alors on lui fabrique une carte pliante avec tout ça dessus. Variante possible : la carte est carrément en forme de chemise (repassée par Maman).
– Un Papa, c’est un super-héros. On dessine Super Man, on lui colle la photo de Papa à la place du visage, rapide, efficace. Les Papas, c’est forcément des héros. Forts, si possible musclés et puis qui n’ont peur de rien. C’est des hommes, après tout.
– Un Papa, ça bricole. On conçoit un porte-clés, rien qu’avec des boulons. On lui donne la forme d’un joli bonhomme et Papa il pourra accrocher les clés de sa voiture de sport dessus.
– Un Papa, ça joue au foot. On va dessiner un ballon de foot. On va bien colorier les cases noires quand il le faut et dans l’une des cases, on va scotcher la photo du loulou.

« Ah bah oui, mais si tu as fait un cadeau pour la fête des mères, il faut que tu le fasses aussi pour la fête des pères »

Sauf que.

Sauf que K., finalement son Papa, il ne le voit plus. « Et pour longtemps », qu’il m’a dit l’autre matin. Bah oui, Papa il voulait que son fils dorme chez lui, avec sa nouvelle femme et leur petite fille. Mais en échange, il a demandé à Maman 20 euros pour payer le repas et la nuitée. Alors Maman, elle a moyennement aimé et ils se sont (encore) disputés.

Sauf que D., son Papa, il ne l’a jamais vu. Il ne sait même pas comment il s’appelle et ça ne l’intéresse pas. Il croit qu’il habite en Grèce, il n’est pas sûr.
« Tu veux faire quelque chose pour le copain de Maman, alors ?
– Non, il n’est pas gentil, il m’insulte tout le temps ».

Sauf que S., même si elle voit Papa tous les quinze jours, enfin « quand il n’oublie pas », de toutes façons, elle n’a pas très envie de lui fabriquer un cadeau parce que « lui, il ne me parle même pas quand on se voit, alors. »

Sauf que L., son Papa il est parti, l’année dernière, loin. Avec une « autre dame que Maman », c’est comme ça qu’il me l’a expliqué, la dernière fois. « Mais je pourrais peut-être lui envoyer par la Poste, si on trouve son adresse, maîtresse ? »

Je cherche encore le super-héros, celui qui a une moustache et une cravate, un tournevis dans la main et un ballon de foot au pied. Mauvaise pioche, on dirait.

Alors oui, il y a F. dont le Papa habite, aussi, un peu loin, mais ne rate jamais une occasion pour venir la voir, la chercher, la gâter. Elle en parle beaucoup F. de Papa. A moi, la maîtresse, il m’envoie régulièrement des mails pour savoir si tout se passe bien.

Il y a aussi D., un autre, dont le Papa est souvent le seul homme devant le portail de l’école, midi et soir. Papa, il n’a pas de cravate mais une guitare. Il joue de la musique à la maison et comme D. il ne mange rien à la cantine, il préfère venir le chercher chaque midi, pour être sûr qu’il ait quelque chose dans le ventre.

Et puis il y a tous ceux qu’on aime « comme un Papa », qu’on appelle même « Papa » des fois. Le « copain de Maman », le frère de Maman, son Papi, parfois son grand-frère même. Un homme, juste un, qui compte, auquel on tient.

Tant pis s’il n’a pas de moustache.
Tant pis si sa cape de super-héros est un peu abîmée.
Tant pis s’il ne sait pas vraiment bricoler.
Tant pis s’il ne supporte pas le PSG.

Tant qu’il est là.

Bonne fête Môman.

Dans ma REPpublique à moi, on célèbre, presque contre notre gré, des fêtes pétainistes. Pour le meilleur comme pour le pire.

Pas de collier de nouilles non.
Pas de trousse à maquillage non plus, jamais.
Pas de poème mièvre, sûrement pas.

Chaque année, la même question.
Chaque printemps, les mêmes prises de tête, en salle des maîtres.
Chaque fois, la même envie d’hurler que non, tu n’as pas d’idée mais surtout que, en fait, tu n’as pas du tout, mais du tout, envie de fabriquer quoi que ce soit.

D’abord, je suis maman, moi aussi.
Et moi aussi, j’ai un grand carton, au fond d’un placard, dans lequel je stocke, pour une période – soit dit-en passant – relativement courte, les fameux objets fabriqués avec (ou sans) amour sur une belle (ou pas) idée de la maîtresse en mon honneur.

J’ai ressorti le fameux carton, il y a quelques jours, justement. Je me suis dit que ça me donnerait peut-être des idées. Perdu.
Nous avons donc :
– Un tube de Springles reconverti en distributeur de coton à démaquiller.
Je ne me maquille pas.
– Un porte-bougie collé dans un pot de yaourt et peint de mille couleurs.
Je ne dîne jamais aux chandelles.
– Une carte sur laquelle un poème absolument niais a été collé par l’Atsem, poème que mon fils n’a jamais su me réciter.
Tant mieux.
– Un portrait de ma progéniture, qui fait un cœur avec ses doigts.
Je le vois tous les jours en vrai, je ne vois pas l’intérêt.

Bon, d’accord, je bougonne.
En vrai, je crois que je ne comprends pas vraiment l’intérêt de cette fête.
Je comprends d’autant moins pourquoi ça tombe sur nous, les maîtresses.
Qui a dit que la fête des mères, c’était un grand jour pendant lequel chaque enfant devait offrir à sa Moman l’objet (forcément moche) que sa maîtresse lui avait demandé de fabriquer ?
Quel est le rapport entre la fête des mères et l’école ?
Jean-Michel, dis moi, c’est écrit dans les programmes ?

« Non, mais bon, tu vois, on le fait tous, chaque année, alors, bon, si tu ne le fais pas, bon, tu vois »

Je vois oui. Je vais passer pour la méchante maîtresse. Aigrie (moi?), pas créative pour un sou, un peu flemmasse sur les bords. Je suis prête à tout assumer, mais quand même.

Alors voilà. Ce fameux cadeau, ils vont le créer eux-mêmes. Ils vont écrire des choses qu’ils pensent, qu’ils ressentent. Je vais les faire réfléchir, se confier, dire leurs sentiments, les vrais.

« Maman, ce que je préfère faire avec toi, c’est…. »

C’est joli, einh ?
Ce n’est pas de moi.
Ils commencent à gribouiller. Font la queue derrière mon bureau. Il faut que je corrige l’orthographe avant qu’ils ne recopient sur la jolie carte que j’ai préparée.

… Faire les courses.
… Faire la cuisine.
… Mettre la table.

Bien. Quelle belle image de leur maman ! Hum

Voyons un peu la suite.

« Maman, tu aimes quand je…. »

…. t’aide à faire le ménage.
….. débarrasse la table.
…. range ma chambre.

De mieux en mieux.
Je les interromps.
Tout le monde assis, il faut qu’on parle.

« C’est quoi, une maman, pour vous ? »

– Elle nous prépare à manger.
– Elle nous gronde quand on fait des bêtises.
– Elle nous achète des habits.
– Elle nous laisse jouer à la Play Station.

« N., tu l’aimes, ta maman ?
– Euh, bah oui, bien sûr maîtresse.
– Pourquoi tu l’aimes ?
– Parce que c’est ma maman.
– Oui, et qu’est-ce que tu aimes chez elle ?
Silence dans la classe. Yeux braqués sur N., qui commence à avoir les joues toutes rouges.
– J’aime quand.. euh, je ne sais pas si je peux le dire.
– Si, dis-le, N.
– J’aime quand, le soir, elle me prend dans ses bras, me serre fort et qu’on joue à « C’est moi qui t’aime le plus ! »

On y est.
On va pouvoir recommencer.
Il va être joli, très joli ce cadeau de fête des mères.
Finalement.

En attendant Papa.

Dans ma REPpublique à moi, on vit parfois au rythme des émotions des uns et des autres. On y croit avec eux, on n’y croit plus, parfois aussi. Et, heureusement, il nous arrive de nous tromper.

« Maîtresse, maîtresse ! Papa est là, il est venu ! »
K. a les yeux mouillés. Il est surexcité. Je crois que lui-même n’en revient pas.

Neuf mois qu’on se côtoie, K. et moi. Neuf mois qu’on apprend à se connaître, à s’aimer, parfois, même si on n’est pas obligés. Neuf mois qu’il me parle de lui, quand il peut, quand il va mal.

Papa, il est parti.
Papa, il ne me répond pas au téléphone.
Papa, il a une nouvelle famille.
Papa, il ne m’aime pas.

Ca, c’est quand il ne va pas bien. Quand il a menti. Quand il s’est écrit avec un stylo rouge sur la main et qu’il est venu me voir en m’assurant que c’était S. qui lui avait fait ça. Comme je sais qu’il a menti, et qu’il sait que je sais, il pleure. Beaucoup. Bruyamment. Et puis, après, longtemps après, il parle. De Papa. Qui n’est pas là. Et c’est pour ça.

K., il aime beaucoup Maman. Et Maman le lui rend bien. Les voir ensemble, c’est un peu comme voir des meilleurs amis parfois, des frères et sœurs une autre fois. Ils vivent tous les deux. K. aide Maman à préparer son examen. Elle veut devenir conductrice de taxi. Il faut réviser les maths, le français. K., il est doué, alors il l’aide. Et il l’aide bien.
On pourrait presque dire qu’ils se suffisent tous les deux.
Presque.
Parce que K., il lui manque Papa.

A chaque fois, juste avant les vacances, il vient me voir à mon bureau.
A chaque fois, il a ces mêmes yeux qui pétillent, ce sourire qui lui remonte jusqu’aux oreilles.
A chaque fois, il est sûr de lui, il y croit.
« Papa, il va venir me voir pendant ces vacances, maîtresse, j’en suis sûr ! »

A chaque retour de vacances, K. traîne les pieds, regarde le sol.
A chaque retour de vacances, K. se remet à mentir, à pleurer.
Je n’ai pas besoin de le lui demander.
Papa n’est pas venu.
Je commence à perdre espoir, moi aussi.

Hier, K. est entré dans la classe, n’a regardé que moi, avec un énorme sourire et s’est approché.
« Maîtresse, maman a réussi son examen !
– Génial K., c’est super ça ! Tu la féliciteras de ma part. C’est un peu grâce à toi, tu sais !
– Oui, je suis content pour elle.
– De toutes façons, je la verrai demain, vous venez tous les deux à la kermesse ?
– Oui, maîtresse et il y aura aussi Papa ! »

Je n’ai pas répondu. Je n’ai pas relevé. Je ne l’ai pas cru. Je me suis juste dit qu’il allait, encore, être déçu, très déçu.

Ils sont arrivés. J’étais en train de remettre en place le stand de jeu que je tenais, à la kermesse, quand j’ai relevé le regard et les ai vus, tous les cinq. K, maman, un homme, une autre femme et une petite fille.

C’est là que K. a couru vers moi. L’homme est venu me saluer.
« Bonjour Monsieur, je suis très contente de faire votre connaissance, K. parle beaucoup de vous.
– Ah bon ?
– Oui, il était vraiment très heureux hier quand il m’a dit que vous viendriez, très heureux.
– Ah. Oui, c’est vrai qu’on se voit peu, mais ça va changer. »

L’homme regarde son fils. K. a entendu. K. l’a cru.

Même pas peur !

Dans ma REPpublique à moi, on met des mots sur tous les maux, sans tabou et tous ensemble.

« Mais, Maîtresse, c’est quoi un terroriste en fait ? »

L’attentat a eu lieu trois jours plus tôt. Un supermarché. Une toute petite ville de province.

« Mais, normalement, ça se passe à Paris, ces trucs-là, non? »

Paris c’est loin.
Paris c’est pas nous.
Paris, ça n’existe presque pas, en vrai.

Le Super U, ils connaissent tous. Quand ils ont vu les images à la télé, pendant le week-end, ils ont reconnu le grand U bleu, « comme derrière chez moi, maîtresse! ». Mais le reste, ils n’ont pas vraiment compris. On ne leur a pas vraiment expliqué.

Je suis tombée sur une discussion entre enseignants, sur un réseau social.
« Et vous, vous allez en parler en classe ?
– Ah non, s’ils ne posent pas de question, je préfère éviter, répondait l’un.
– Bien sûr que non, c’est aux parents de faire ça. On risque de leur faire peur, rajoutait l’autre ».

Et si les parents n’en parlent pas ?
Et si les enfants ne posent pas de question ?

On a regardé une petite vidéo. Un petit sujet qui résumait ce qui s’était passé.
Otages.
Ravisseur.
Morts.
Blessés.
Survivants.
Etat islamique.
Terroriste.

Oui, ça a été long.
Non, cela n’a pas été simple.
Mais on a parlé.
On a mis des mots. Des mots simples, trop simples diront certains. Mais des mots, c’est l’essentiel.

« Mais pourquoi ils tuent maîtresse ? Ils ont la même religion que moi mais dans ma religion, on ne tue pas, on n’a pas le droit »

Ils se sont livrés.
Ils se sont offusqués.
Ils se sont opposés.

« Un terroriste, c’est quelqu’un qui sème la terreur, qui veut qu’on ait tous peur, qu’on arrête de vivre tellement on a peur »

D. s’est levé et, fièrement, il a dit « Bah moi, je n’ai même pas peur ! »
« Moi non plus » a ajouté A., puis Y., puis L., puis tous les autres.

Moi non plus, a pensé la maîtresse, encore moins maintenant.

Entre, pose ton chagrin ici et avance.

Dans ma REPpublique à moi, il faudrait un grand sac, près du portail. Certains enfants pourraient, en arrivant, y déposer leurs chagrins. Et puis, comme par magie, ce grand sac disparaîtrait.

Des mois que ça dure. Depuis la rentrée quasiment. Une semaine sur deux, l’un ou l’autre est absent le vendredi. Le grand frère K., une fois. Le petit frère S., la fois d’après. La toute petite sœur, H., n’y va pas, pas pour l’instant.

La maman court partout, épuisée, seule. Elle s’excuse, ne viendra pas à la réunion de classe.
Elle s’excuse encore, ne viendra pas au rendez-vous individuel pour la remise de bulletin.
Pas le temps, toute seule, trop dur.

Devant le portail, elle est à l’écart, fait un signe de loin pour que K. et S. viennent la rejoindre. H. est dans ses bras. Elle a l’air fatiguée, dépassée.

Un vendredi sur deux, elle prend sa voiture, fait 400 kilomètres aller. La même chose au retour. A l’arrière, il y a K. une fois, S. la fois d’après.

Ils se garent sur ce parking qu’on imagine grand, mais triste, terriblement triste.

Ils entrent, montrent des papiers. Carte d’identité, autorisation. Fouille. Portails de détection de métaux.

Ils s’installent. Dans cette petite pièce que j’imagine grise, triste. Sur ces chaises que j’imagine vieilles, sales, rouillées.

Il arrive. Encadré de deux hommes, parfois trois. Des gardiens.

Papa.

Il s’assoit, prend K., ou S. dans ses bras. Ils parlent. De quoi, je ne sais pas.
Ce que fait Maman pendant ce temps, je ne sais pas non plus.
Elle écoute, elle raconte l’école, la vie, dehors. Sûrement.
Elle lui fait peut-être croire que tout va bien, qu’elle gère, qu’elle assure.
Ou pas.

Le lundi, un lundi sur deux. K. ou S. reviennent à l’école. Tristes, renfrognés, fatigués.

« Combien de temps ca va encore durer ? A t-on osé demander l’autre soir, à l’abri des regards et des oreilles.
– Longtemps.
– Mais, pardon, mais, il n’a pas tué quelqu’un quand même ?, a lancé, comme ça, L., la maîtresse de K.
– Si, deux personnes, en voiture. »