Pour ne plus rien sentir.

Dans ma REPpublique, on est aussi, parfois, obligés d’utiliser la force. Toutes nos forces pour maintenir, serrer, contenir, empêcher. Et laisser s’échapper.

« Maman, maintenant, c’est toi qui vas pleurer ».
Deux minutes, même pas, qu’elle est dans la pièce. Accroupie, près de lui, elle essaie de l’attraper. T. s’est roulé en boule, sous l’évier. Il pleure. Il tremble. Il gémit.

La crise est terminée. Ou presque. En tous cas, il ne crie plus.
Il n’essaie plus de se mordre.
Il a réussi à se griffer.
Trois grosses traces sur la joue droite.
Une perle de sang.

Je crois que la journée a mal commencé pour lui.
J’ai cru le comprendre quand je l’ai vu arriver, avec sa mère et sa sœur.
On s’est croisés sur le trottoir.
La petite fille a embrassé sa mère.
Pas lui.
Il a avancé en courant, son pantalon n’était pas attaché, il semblait s’en moquer.
Il a couru, jeté son cartable. Il s’est caché. Les adultes l’ont trouvé. Il s’est débattu. A griffé. Est reparti. S’est enfermé.

Maintenant, moins d’une heure plus tard, nous sommes trois. Trois adultes pour le maintenir. Nos élèves nous attendent dans nos classes.
Serrer ses bras pour qu’il ne se violente plus, tenir ses jambes pour qu’il cesse de frapper dans les murs.
Fermer la porte, repousser les autres enfants qui veulent voir, comprendre, peut-être.

Et lui parler.
Doucement.

Le téléphone sonne, Maman ne répond pas.

T. hurle, se débat, réussit à se jeter par terre. Il se cogne la tête contre le sol, frénétiquement.

Le relever.
Le maintenir, de nouveau.
« Pourquoi tu fais ça, T. ? Pourquoi tu te fais mal ?
– Parce que je ne veux plus rien sentir, je ne veux plus avoir mal. »

Le serrer fort, contre moi.
« Qu’est-ce qu’elle te chante Maman ? Je connais des chansons moi.
– Elle ne chante pas, elle me dit des mots gentils.
– Je vais essayer. »

Maman décroche. Elle va venir.
Une autre adulte prend T. sur ses genoux. Lui tient les bras. Lui parle. Lui dit qu’il a tort. Qu’on ne lui veut pas de mal, qu’on veut l’aider, qu’il doit écouter, respecter les règles, un peu.

« Maman, c’est toi qui vas pleurer maintenant ! »

Maman s’exécute. Chaudement.

Se battre, pour elle, et pour moi.

Dans ma REPpublique à moi, pas de gros titres avec « le dernier scandale sanitaire », mais des enfants qui en sont victimes et des mamans qui essaient d’apprendre à se défendre.

« Mais, je ne sais pas, moi, j’étais jeune, j’avais 16 ans. Mais je leur avais demandé, pourtant, si ça craignait rien, je m’en souviens, ils m’avaient dit non ».

La maman de K. s’est souvenue.
Quand elle a vu la psychologue scolaire, quand celle-ci lui a présenté les résultats de sa fille, lui a expliqué que K. était « déficiente », que ça voulait dire qu’elle n’était pas en capacité d’apprendre comme les autres enfants de son âge, quand elle lui a dit qu’il allait falloir lui trouver une classe adaptée, pour l’aider.
Sur le moment, elle a semblé soulagée.
On s’occupait de sa fille, enfin.
On s’intéressait à elle, enfin.
Et puis, le lendemain, elle m’a appelée, à l’école.

«Elle est là, la psychologue ? Je voudrais lui parler .
– Non, elle n’est pas sur l’école, là, mais je peux lui dire de vous rappeler, tout va bien ?
– Oui, oui ca va, c’est juste que je me suis souvenue.
– Souvenue de quoi ?
– Quand j’étais enceinte de K., j’étais épileptique, j’ai fait une crise et ils m’ont dit de prendre de la Depaka, je ne sais plus comment ça s’appelle.
– De la Depakine ?
– Oui, voilà, c’est ça. Et là, j’ai entendu que ça pouvait avoir des effets sur les enfants. »

Elle a bien entendu. « Un risque supérieur de déficience cognitive : 42% des enfants exposés à la Depakine pendant la grossesse ont un QI inférieur à 80 », dit cet article.
K. a 70.
Ses deux petits frères apprennent vite, eux, beaucoup plus vite qu’elle.
« C’est le petit de 5 ans qui lui dit le nom des lettres, elle ne retient pas, elle ne comprend rien »
Maman sait lire, écrire, compter. Elle essaie d’aider sa fille, mais n’y arrive pas. Maintenant, elle sait pourquoi.

« Oui, je suis gitane, et alors ? J’ai mon brevet, je travaille moi ! Dans l’autre école, ils mettaient toujours ma fille toute seule, au fond, ils lui disaient de faire des dessins
– Je suis désolée, madame, mais ça y est, on sait maintenant, on va l’aider. »

Pendant la réunion prévue ce matin pour demander officiellement l’orientation de K. en classe spécialisée, j’avais préparé les coordonnées d’une association de victimes de la Depakine, mais je n’osais pas, j’avais peur de la brusquer, de la forcer.

« Mais, elle s’en sort bien, quand même je trouve, par rapport à d’autres enfants que leur mère elles ont pris ça. J’ai lu des trucs terribles sur Internet, dit Maman
– On peut dire ça oui, mais vous avez des droits, vous savez, il y a des associations qui existent, qui se battent contre le laboratoire qui a fait circuler ce médicament, appelez-les.
– Elles vont m’aider? Et les laboratoires là, ils vont dire qu’ils ont fait une erreur, ils vont s’excuser ?
– C’est possible oui, en tous cas, il faut essayer.
– Oui, oui, je vais essayer, je vais me battre, pour K., pour moi. »

Entre, pose ton chagrin ici et avance.

Dans ma REPpublique à moi, il faudrait un grand sac, près du portail. Certains enfants pourraient, en arrivant, y déposer leurs chagrins. Et puis, comme par magie, ce grand sac disparaîtrait.

Des mois que ça dure. Depuis la rentrée quasiment. Une semaine sur deux, l’un ou l’autre est absent le vendredi. Le grand frère K., une fois. Le petit frère S., la fois d’après. La toute petite sœur, H., n’y va pas, pas pour l’instant.

La maman court partout, épuisée, seule. Elle s’excuse, ne viendra pas à la réunion de classe.
Elle s’excuse encore, ne viendra pas au rendez-vous individuel pour la remise de bulletin.
Pas le temps, toute seule, trop dur.

Devant le portail, elle est à l’écart, fait un signe de loin pour que K. et S. viennent la rejoindre. H. est dans ses bras. Elle a l’air fatiguée, dépassée.

Un vendredi sur deux, elle prend sa voiture, fait 400 kilomètres aller. La même chose au retour. A l’arrière, il y a K. une fois, S. la fois d’après.

Ils se garent sur ce parking qu’on imagine grand, mais triste, terriblement triste.

Ils entrent, montrent des papiers. Carte d’identité, autorisation. Fouille. Portails de détection de métaux.

Ils s’installent. Dans cette petite pièce que j’imagine grise, triste. Sur ces chaises que j’imagine vieilles, sales, rouillées.

Il arrive. Encadré de deux hommes, parfois trois. Des gardiens.

Papa.

Il s’assoit, prend K., ou S. dans ses bras. Ils parlent. De quoi, je ne sais pas.
Ce que fait Maman pendant ce temps, je ne sais pas non plus.
Elle écoute, elle raconte l’école, la vie, dehors. Sûrement.
Elle lui fait peut-être croire que tout va bien, qu’elle gère, qu’elle assure.
Ou pas.

Le lundi, un lundi sur deux. K. ou S. reviennent à l’école. Tristes, renfrognés, fatigués.

« Combien de temps ca va encore durer ? A t-on osé demander l’autre soir, à l’abri des regards et des oreilles.
– Longtemps.
– Mais, pardon, mais, il n’a pas tué quelqu’un quand même ?, a lancé, comme ça, L., la maîtresse de K.
– Si, deux personnes, en voiture. »