Bref, j’enseigne désormais au CP

Dans ma REPpublique à moi, il y a du changement. Enfin, pour moi, et puis un peu pour eux. Enfin, surtout pour moi. Du sacré changement. Ce genre de changement que dès le premier jour, tu te rends compte que c’est du sacré changement.

Quand E. s’est mise à hurler, puis à pleurer, puis à hurler encore, je me disais que c’était à prévoir, qu’ils sont petits, que c’est normal. Quand elle a refusé de lâcher la main de sa maman alors que je leur demandais de monter dans la classe, j’ai commencé à me dire que ce serait peut-être un peu plus différent de ce que j’avais imaginé.

Tout le monde a fini par monter, pas la Maman, heureusement. Ils ont trouvé la classe « crooo bellle », ce qui est faux, elle est vert fluo, c’est un enfer. Ils se sont assis sagement (ou presque) et en observant D. gesticuler sur le banc de manière à la fois frénétique et désordonnée, j’ai respiré un grand coup et me suis répétée, tout aussi frénétiquement : « Ils sont petits, tu vas t’habituer ».

Alors après, il y a eu M. qui a levé le doigt, très déterminé, quand je leur ai demandé si l’un d’entre eux savait quel jour on était. J’ai interrogé M., ravie de cet enthousiasme matinal. Et M., avec un grand sourire, m’a répondu « Mékresse, j’ai pipi pressé kré pressé ». La suite, je vous la donne en mille : ils ont tous, d’un coup, eu « pipi kré pressé. ». La matinée était, de fait, presque terminée.

Entre-temps, il y a eu la récréation. Elles étaient deux ou trois à dandiner sans trop de raison quand je me suis approchée pour voir si elles allaient bien. Il y en a une qui a pris son courage à deux mains et m’a avoué qu’elles n’osaient pas nous demander l’autorisation d’aller faire pipi. « Encoooore ? », n’ai-je pu m’empecher de répondre avant de me reprendre d’un joli et suave « Mais bien sûuuuur » et de terminer ma série de lacets à renouer qui m’attendait juste derrière.

Ils sont revenus cet après-midi. Enfin, pas tous. R. et D. se sont perdus dans les couloirs. Oui, oui, on a fini par les retrouver, mais je crois bien qu’ils ont flippé. On a réussi à faire des ateliers. Quand I. m’a demandé de lui rééxpliquer la consigne du jeu, je lui ai (connement) dit de regarder au tableau où je l’avais (tout aussi connement) écrite. Elle m’a regardée avec un air désemparée, a (presque) failli pleurer, jusqu’à ce que sa copine, L., m’explique assez fermement « On ne sait pas (encore) lire, Mékresse ». Evidemment.

En fin de journée, on a commencé à lire un livre, ensemble. Enfin, je leur ai lu le début d’un livre. Ca parlait de l’Afrique. Alors je leur ai demandé ce que c’était, l’Afrique. R. m’a répondu que c’était un animal, D. un plat et S. un jeu. Je leur ai montré sur la carte, on a regardé des photos sur le Tableau Blanc Interactif et on y a vu des animaux : des « zirafes », des « néléphants », des « tigrrrrrrres », des « zèbes » et même, et même des « cronociroros ». Même que toi, tu ne sais même pas ce que c’est.

Bref, j’enseigne désormais au CP.

Apprendre plus, mieux, et encore

Dans ma REPpublique à moi, comme dans toutes les REPpubliques de France, la rentrée approche. Dingue ce que ce mot inspire. Angoisse et joie. Espoirs et craintes. Mensonges et vérités.

Mais oui, mais oui, les vacances sont finies.
Mais oui, mais oui, les parents sont ravis.
Mais oui, mais oui, les enseignants aussi.

Si si, même qu’on a déjà retrouvé nos copains d’école, ces jours-ci.
C’était un peu vide, l’école, sans eux, mais c’était sympa de se retrouver, de déballer, de découper, de coller, de ranger, de préparer, de prévoir, de recommencer, de discuter, d’en reparler.
De les imaginer, de tout penser pour qu’ils soient contents d’être là, qu’ils aient envie d’y revenir et qu’ils en repartent un peu plus forts, un peu plus heureux, un peu plus riches.

Et eux, alors, en attendant, ils font quoi ?
Ils nous imaginent, eux aussi ?
Ils ont hâte, eux aussi ?

Ils angoissent, peut-être un peu.
Surtout ceux qui vont entrer à la « grande école ».
Les adultes leur en ont parlé tout l’été.
« Le CP ?? Ah mais tu es un grand maintenant ! »
« Le CP ! Ca ne rigole plus là, va falloir s’y mettre ».
« Ta fille entre au CP, je te préviens, tu en as pour une heure de devoirs chaque soir ! »

Mais non, mais non, ne faites pas ça, ne dites pas ça.
Mais non, mais non, l’école ne va pas, tout à coup, devenir triste et difficile.
Mais non, mais non, ils n’ont pas fini de rigoler, de s’amuser, de jouer.

Dites lui qu’il est devenu grand, oui.
Ne lui dites pas que devenir grand, ça veut dire ne plus rire.
Ne lui dites pas qu’entrer à l’école des grands, c’est renoncer à prendre du plaisir.
Dites lui que maintenant qu’il est grand, qu’elle est au CP, elle va pouvoir apprendre encore plus, encore mieux, encore et encore.

Chaque année, chaque rentrée, chaque matin, il y a cette petite phrase qui m’horripile.
Ces quelques mots qui me hérissent le poil, et même le cheveu blanc, avec l’âge. Ils sont tellement faux, tellement insensés, tellement néfastes, même : « Travaille bien ! » et la version du soir, qui arrive parfois avant le bonjour « As-tu bien travaillé ? ».

Non, à l’école, les enfants ne travaillent pas.
Ce sont les enseignants qui travaillent.
A l’école, les enfants jouent, s’amusent et surtout, ils apprennent.
Ils ne travaillent pas « bien » ou « mal ».
Ils apprennent un peu, ou beaucoup, c’est tout.
Et c’est déjà énorme.

Pour cette rentrée, on pourrait faire un truc chouette.
On pourrait juste leur souhaiter, à tous, de s’amuser, de jouer et d’en profiter pour s’enrichir.
Si on leur disait que grâce à l’école, ils seront les plus riches du monde.
Les plus riches d’avoir appris.
Et d’avoir aimé apprendre.