Une journée (presque) ordinaire…

Aujourd’hui, il y a eu :

– R. qui a presque réussi à dire « maîtresse » correctement, il a dit le « ss » à la fin, mais a gardé le « cr » au début. Mais pour commencer la journée, c’était déjà vachement bien.

– Bon, il y a eu M., ensuite, qui m’a soutenu mordicus que un L à coté d’un O, ça faisait « mo ». J’étais de bonne humeur, je n’ai pas insisté, même si je lui ai dit que je n’avais jamais encore fait de vémo, mais que ça arriverait peut-être un jour, qui sait.

– L’heure d’après, D. s’est un moment gratté la tête pour retrouver comment s’appelait ce chapeau russe que je venais de leur montrer au tableau. Cette sorte de bonnet rembourré, avec une visière remontée sur le front. Et puis d’un coup, d’un seul, il s’est levé et a crié « Chantaaaaal ! ». J’ai cru qu’il y avait vraiment Chantal qui passait dans le couloir. Et puis j’ai compris, et je lui ai dit qu’il y était presque, que c’était une « chapka, répète après moi ».

– A un moment, je ne sais plus comment, on a parlé de l’amour. Ils ont tous fait beurk. Alors je leur ai expliqué que l’amour, c’était aussi celui de leurs parents et que c’était grâce à ça qu’ils étaient là, aujourd’hui, avec moi. C’est là que E. a dit « moi, Papa et Maman, comme ils se tapent dessus tout le temps, euh, je crois pas ».

– Ça l’a peut-être décomplexée parce que pas longtemps après, j’ai demandé à V. pourquoi son cahier n’était pas signé. Elle m’a répondu que Maman elle avait pas le temps, parce que « Papa, il était encore bourré » (sic).

– J’ai commencé à me dire que la journée était quand même un peu compliquée, mais il y a eu W. qui, sans respirer ni même hésiter, a lu une phrase de sept mots, seule, du début à la fin. Ses yeux ont tellement brillé que les miens ont failli être mouillés.

– Et puis L. qui a récité la poésie de bout en bout, avec des gestes, des intonations et surtout une fierté à faire pâlir un coq.

– Et enfin A. qui s’est battue comme une guerrière pour calculer les additions et les soustractions que j’avais mélangées sur le tableau. A la fin, quand je lui ai dit qu’elle avait tout réussi, elle ne m’a pas crue. Et puis elle m’en a demandé d’autres et j’ai dit oui.

Je crois même que je lui ai dit merci.

Une journée (presque) ordinaire, une de plus…

Aujourd’hui il y a eu…

– La maman de A. qui est arrivée comme une furie dans le couloir, prête à en découdre avec moi. Sa fille n’avait pas appris sa poésie et pour qui je me prends de lui mettre un D alors que c’est pas de sa faute, c’est parce qu’elle s’est couchée tard et qu’elle avait oublié son cahier.

– L., lui, n’avait pas fait signer sa dictée parce que tu comprends hier je suis allé faire du sport alors je ne pouvais pas. Si j’ai dormi à la maison, mais en fait, après le repas, je suis allé prendre ma douche et en fait, après je suis allé me coucher alors tu vois maîtresse, je n’avais pas le temps, vraiment.

– M. qui a tiré les cheveux de E. dans l’escalier mais « c’était pour rire, je te jure Maîtresse, j’ai rien fait, j’en ai marre moi à la fin. » Moi aussi.

– La maman de S., absente depuis six semaines, qui a jugé bon de m’appeler sur mon portable en pleine classe pour me dire ce qu’elle pensait du signalement que je venais de faire remonter à l’inspection. Elle le savait, depuis la première fois qu’elle m’a vue, que ça allait mal se passer entre nous. Elle jure que ce n’est pas fini. Dommage.

– S. qui m’a assuré que « chocolat » était un adverbe. Quand je lui ai suggéré que l’adverbe était sans doute un autre mot de la phrase, elle a proposé « gâteau ». Je suis lâche. J’ai laissé tomber.

– Une réunion, ce midi, pour essayer de composer les classes de l’année prochaine. Et comme il faut absolument séparer Y. et M. et que la maman de I. ne veut pas qu’il soit dans la classe de Mme C. et que dans cette classe, il y a déjà T. Du coup, c’est la merde. Comme d’habitude, sauf qu’on ne s’y habitue pas.

– Y. qui faisait le clown pendant nos répétitions du spectacle de fin d’année. Sauf que ce n’est pas un spectacle de cirque. Qu’il était déjà 16h30 et que j’avais vidé ma bouteille de patience.

– F. qui est venue jusqu’à mon bureau, malgré sa jambe boitillante et qui m’a déposé une feuille de brouillon toute moche. Quand je l’ai retournée, elle avait écrit que j’étais la meilleure maîtresse du Monde. Rien que ça. Elle avait même ajouté « Merci ».

De rien, c’est mon job.

Une journée (presque) ordinaire, encore une…

Aujourd’hui, il y a eu.. Aujourd’hui, il y a tellement eu..

8h45. M. arrive en classe. Triomphant. Il m’a ramené le dossier MDPH que sa maman devait remplir pour sa demande d’AVS. Super, merci, génial. On va pouvoir clore le dossier. Sauf que, sauf que le médecin n’a pas voulu signer le certificat. J’appelle le médecin. Il me hurle dessus.
« Cet enfant n’est pas handicapé.
– Non Monsieur, il a des troubles de l’attention, qui handicapent son apprentissage. Un bilan psychologique et psychométrique a été établi, il est dans ma classe depuis Septembre, je sais ce dont je parle.
– Alors, pourquoi je dois remplir un formulaire de la Maison Départementale des Personnes Handicapées ?
– Parce que ce sont eux qui centralisent les demandes d’Auxiliaire de Vie Scolaire.
– Jamais je ne signerai ce papier, je vous dis qu’il n’est pas handicapé. »
Il a raccroché. J’ai failli pleurer.

10h50. Une gentille policière, que dis-je, commissaire de police de la brigade des mineurs a frappé à la porte de ma classe. Rapport au signalement que j’avais fait pour Y., il y a trois semaines. Maman et enfants toujours introuvables. Placement plusqu’envisagé « dès qu’on les trouvera ». Là aussi, j’ai failli pleurer.

13h10. Salle des maîtres. Repas avalé. Le téléphone sonne. La maman de Y.. Elle veut savoir pourquoi la police la cherche. Je lui explique, enfin, j’essaie. « Je vais avoir des problèmes, madame ? ».

14h50. Séance d’Arts Visuels avec les CM2. Observation d’une œuvre de Paul Klee « La danse de la peur ». 1938, Allemagne. Ce que tu vois, ce que tu comprends, ce que tu ressens. On évoque le contexte. Le IIIe Reich, la guerre qui arrive, Hitler, la Shoah. L’échange est intéressant, vif, dynamique. E. lève le doigt : « Mais maîtresse, Hitler, il a fait beaucoup pour la médecine, c’est mon beau-père qui m’a dit ça ». Avaler sa salive, respirer fort, rester calme, essayer d’expliquer. Souffler.

15h45. Fin de récréation. M. saigne du nez. Ce n’est pas la première fois, c’est même très fréquent.
« C’est normal, maîtresse, je suis hémophile, j’ai une maladie qui s’appelle la maladie de Willebrand. » Trois ans qu’il est dans l’école M., il est même parti en classe verte et personne, personne n’était au courant. Pas de PAI, forcément. Appeler la maman, convoquer le médecin scolaire, remercier qui on veut que rien ne soit arrivé jusque là.

16h45. K. range ses affaires, s’approche de mon bureau. Ça fait deux mois qu’elle est dans ma classe, ça fait deux mois qu’elle est arrivée d’Albanie. Elle quitte l’école. Ses parents quittent l’hôtel d’à côté, ont trouvé un logement, alors elle quitte l’école. K., peu causante me prend dans ses bras, me serre fort, très fort et dans un Français presque correct me dit « Merci maîtresse ».

De rien. C’est mon job.

Presque comme hier, mais pas tout à fait comme demain.

Dans ma REPpublique, les jours se suivent et ne se ressemblent pas (toujours).

Aujourd’hui, il y a eu :
– Une séance de géographie que M. a conclu en criant à la question (toute épineuse) du nom de notre région : Paris !
– M. qui a poussé une élève espagnole dans l’escalier. Il est venu se plaindre en assurant qu’elle lui avait répondu Va te faire e…,en Italien.
– La maman de S. qui, venue chercher le bulletin, tout à fait honorable mais pas de quoi se taper le cul par terre, de sa fille, pour le 1er trimestre, a exigé de moi que je lui fasse sauter une classe pour, je cite, « aller plus vite ».
– C. qui m’a envoyé le ballon (fort heureusement en mousse) en pleine tête pendant la recréation.
– C., ma collègue, qui m’a annoncé, alors que j’avais déjà la bouche pleine, que les gâteaux que je venais de manger lui avaient été offerts par un élève au début du mois de décembre.
– La maman de Y. qui a ramené son fils en classe vers 15h en m’expliquant que mamie était tombée. Une minute plus tôt, elle expliquait à la maîtresse du grand frère que mamie avait une bronchite.
– Moi qui ai donné une poésie à copier à mes élèves pour avoir le temps de m’épandre ici.

Anouk F