Une journée (presque) comme les autres.

Quand on a 6 ans, perdre une dent, c’est comme gagner à l’Euro-millions. Alors quand A. a perdu l’une de ses canines, pendant les calculs, ils se sont tous levés pour venir voir le trésor qu’elle avait craché au creux de sa main. Elle est venue me l’apporter précieusement, je l’ai posé avec cérémonie dans un mouchoir et lui ai promis de lui rendre quand ce serait l’heure des parents.

Entre-temps, je me suis mouchée, beaucoup – ça doit être le pollen – et j’ai jeté beaucoup de mouchoirs à la poubelle. A 11h40, A. est venue récupérer son trésor. Je ne l’avais plus. A voir le désespoir sur son visage, je ne pouvais pas ne pas y aller avec les deux mains, tout au fond. J’ai brassé la poubelle, mélangé (et ouvert) les kleenex usagés, sachets de thé pas encore secs, papiers froissés et autres bouchons mâchés. Je devais absolument retrouver son ticket gagnant. La sueur a même coulé sur mes tempes, sous le regard implorant de l’enfant. J’y suis arrivée, je l’ai retrouvée.

En recréation, avec les collègues, nous nous sommes installés sur un banc au soleil. Vue d’ensemble sur la cour, imprenable sur les toilettes. M. est entré et a choisi l’urinoir. Il a laissé la porte grande ouverte, cela n’avait pas l’air de le gêner. Pas du tout même. Parce que le garçon s’est posté devant, debout, et a jugé utile de baisser l’ensemble de son pantalon pour faire son affaire.

En début d’après-midi, j’aurais du mal à dire laquelle de nous deux s’est sentie le plus gênée. Quand je me suis tournée vers L., au hasard, pour lui demander d’aller fermer la porte, elle a sursauté. Comme elle n’a pas entendu tout de suite ce que je lui avais dit, elle a cru que je lui reprochais d’avoir mis les deux mains sous son collant, puis dans sa culotte, ce que je n’avais, en réalité, pas encore remarqué. J’ai toussé, mes mots sont arrivés jusqu’à elle. Elle a ôté ses mains de là-dessous et s’est levée d’un bond.

C’est à ce moment-là que M. est venu vers moi d’un air penaud. Pire que ça, j’ai eu l’impression qu’un météorite lui était tombé sur la tête. Il avait les yeux mouillés et n’arrivait même pas à m’expliquer pourquoi. Dans une main, il avait un morceau de la paire de lunettes que je lui avais découvert sur le nez ce matin. L’autre morceau dans l’autre main. Je m’étais déjà posée la question un peu plus tôt, mais je n’avais pas pris le temps de lui en parler. Je trouvais en effet qu’elles ne seyaient pas vraiment à son visage d’enfant de 7 ans.

« Est-ce que ce sont tes lunettes, M. ?

-(Silence, second tsunami sur les pupilles).

-Ce sont les lunettes de Papa, c’est ça ?

-(Reniflage)

-Il sait que tu les as prises ?

-(Tête baissée, poings sur les yeux). »

A la fin de la journée, je me suis souvenue que j’avais commencé ce matin à compter le nombre de fois où ils me disaient « Merci Maîtresse ». Je trouvais ça amusant, plusieurs personnes me l’avaient demandé, ces derniers jours, rapport au titre d’un livre qui vient de paraître. Je me suis souvenue aussi que j’avais vite abandonné.

Parce que je me suis dit que leur nombre n’avait pas tellement de sens et que ce qui comptait, c’était à quel point ces deux petits mots sortaient vite, bien et sonnaient doux.

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