Chroniques

D’ici ou d’ailleurs.

Dans ma REPpublique à moi, on ouvre nos portes et on y laisse entrer des petits bouts du monde entier. Quand le portail se referme, les mots se mélangent, les langues se lient et se délient.

C’est à se demander s’ils n’ont pas un langage secret. On a même essayé de s’approcher, l’autre jour, en récréation, pour deviner quelle langue ils utilisaient. O. était arrivé le matin même, A. quelques jours plus tôt. Ils n’avaient même pas eu besoin de se saluer, ni même d’échanger leur prénom. Ils jouaient. Ils se comprenaient.

Pourtant en classe, je n’avais pas entendu le son de la voix de A. Des petits bruits, parfois pour dire « Je ne comprends pas ». Des mains qui se tordent, de gêne sûrement, d’impatience sans doute aussi. Et puis des yeux qui crient « Au secours, parle moi dans ma langue, j’ai mal à la tête ».

J’ai dû regarder précisément sur le planisphère de la classe pour localiser son pays. J’en avais une très vague idée. On a regardé tous ensemble, sur le globe aussi ensuite. Ils ont tous dit « Waouh ! C’est loin maîtresse ! » et se sont retournés pour l’observer encore un peu plus fixement. On a rajouté une petite punaise, comme on l’avait fait pour M., pour B. et pour l’autre M. A. a applaudi et puis il est reparti jouer.

Difficile, très difficile pour lui, de rester assis. Il y a cette langue dont il ne comprend pas un traître mot mais il y a surtout ces règles, ces normes, qu’il ne connaît pas. Sur son dossier, il y a écrit : NSA. Aucun rapport avec le renseignement américain, ça veut dire « Non Scolarisé Antérieurement ». Autrement dit, à 6 ans et demi, dans ce pays si loin d’abord, puis pendant ce voyage si long dont je ne connais rien, il n’a jamais mis un pied dans une école. Il en a peut-être rêvé. Il a peut-être vu d’autres enfants y aller. Ses parents lui en ont sans doute parlé. Mais il n’y est jamais allé. Jusqu’à aujourd’hui, ici, avec nous, dans ce pays qu’il ne connaît pas, avec ces enfants qu’il ne comprend pas.

Le matin, quand les autres viennent autour de moi, sur le banc, pour me montrer comment ils savent bien lire maintenant, je lui demande de s’asseoir un peu plus loin. Une grande table ronde pour lui tout seul et des petites lettres, mélangées dans une boite. J’écris des mots sur une feuille et lui demande de chercher les lettres dans la boite. Il essaie, tire la langue sur le côté, gémit étrangement par moments. Il regarde souvent vers la porte, espère sans doute que la maîtresse qui s’occupe des enfants qui ne parlent pas encore notre langue, vienne le chercher.

Il bouge beaucoup, tout le temps. Je mets ça sur le compte de son indiscipline, de son inexpérience de l’école, du cadre, de la vie avec les autres. Mais je m’interroge. Ses attitudes sont parfois inappropriées, ses gestes souvent violents. J’en parle avec Papa, devant le portail. On parvient à communiquer en anglais. Il s’excuse dix fois, vingt fois. Me dit qu’à l’hôtel, c’est pareil. Il fait du bruit, bouge, saute, remue. Désolé. Je lui dis de ne pas l’être, que A. va s’apaiser. J’essaie d’y croire pendant que je promets.

L’autre jour, dans la classe d’à côté, O. est arrivé. Un long voyage aussi, avec des détours, comme a essayé de le raconter son papa, quand il est venu l’inscrire. Leur pays est si petit qu’on peine à lire son nom sur le planisphère. Même si ce pays là, tout le monde en a entendu parler. La Serbie. O. aussi a droit aux trois petites lettres d’agent secret sur son dossier. Lui aussi a la tête embrumée de ces mots qu’il ne comprend pas et les yeux remplis de « aide-moi ».

Alors ces deux-là se sont retrouvés dans notre cour de récréation, un beau matin de février.
Ces deux-là n’ont pas eu à se saluer, ni même à se demander comment ils s’appelaient.
Ils ne se sont pas préoccupés un instant de la langue que parlait l’autre.
Ils se sont juste trouvés.
Ils ont décidé de jouer ensemble.
Comme si le déracinement remplaçait la langue, qu’il leur suffisait de se regarder.
Que chacun pouvait utiliser ses mots parce qu’à ce moment là, ce n’est pas comme ça qu’ils se comprenaient.

Il y a les jours avec, et les autres.

Il y a des jours comme ça, où tout ne va pas pour le mieux, dit la chanson. Je crois que je viens de terminer l’un de ceux-là.

Ils ont tellement pleuré, tellement tous pleuré, qu’à un moment, je me suis tournée vers la porte, persuadée qu’on allait venir me chercher pour m’incarcérer parce que je les martyrisais. Pourtant, quand M. est venu vers moi, tête baissée, et a articulé « Maîtresse, il n’y a plus de stylo rouge dans le bac à stylos », je jure tous les dieux que vous voulez que je n’avais absolument pas l’intention de le gronder. N’empêche qu’à la fin de sa phrase, il avait les yeux inondés et il suffoquait. Je l’ai accompagné, lui en ai trouvé un autre, bien caché, lui ai frotté gentiment le dos pour le rassurer, mais je me suis quand même demandé pourquoi ça le touchait autant, qu’il n’y en ait plus, de stylo rouge.

Le truc c’est qu’à peine un quart d’heure après, c’était au tour de A. de s’effondrer. Je lui avais donné un petit bout de papier que je lui demandais d’aller coller dans son cahier orange. Elle est allée chercher ledit cahier dans son cartable et quand elle l’a ouvert, elle n’a plus réussi à parler. Elle s’est effondrée sur sa chaise, m’a montré les pages et a reniflé. Elle avait dû un peu forcer sur la colle hier, parce que les deux pages en question étaient restées collées, ce qui, je vous l’accorde, peut en soi être déjà dramatique. Sauf que comme j’ai donné un petit coup sec pour les décoller, forcément, ça s’est déchiré et les pleurs de A. ont empiré.

Un peu désarmée, j’ai d’abord pensé à une sorte de virus. Comme la grippe, mais sans la fièvre et au lieu du nez qui coule, ce sont les larmes. Pourquoi pas, après tout. Surtout que ça a commencé super tôt. A 8h56, déjà. B. était devant le tableau. Tout le monde attendait qu’elle complète la date. L. avait écrit « mardi », M. avait ajouté « 5 » et B. était chargée de la suite. Blocage, bug ou endormissement, impossible à dire. Mais quand j’ai tenté un « B. tout va bien ? », elle s’est retournée et a pleuré. J’ai envoyé D. écrire février et j’ai proposé à B. d’aller aux toilettes, peut-être que ça la calmerait.

A 11h10, je me suis dit que j’avais peut-être été contaminée. Parce que quand j’ai demandé pour la 22e fois à H. de me lire le nombre qui était écrit au tableau, celui avec un 3 en premier et un 2 juste à côté, et qu’elle m’a répondu 14 après avoir déjà tenté 8, 21, 7 et 12, j’ai bien senti mes larmes monter. Finalement, c’est H. elle-même qui a pleuré. Pas à cause du nombre qu’elle n’avait pas lu, juste parce que je lui ai confisqué le feutre d’ardoise avec lequel elle s’était mis en tête de peindre ses ongles.

Finalement, même si j’ai réussi à les garder, mes larmes ont bien fini par arriver. Quand j’ai demandé à R. s’il allait mieux, après une semaine d’absence. Il m’a répondu « oui, mais j’étais pas malade ». Alors j’ai voulu savoir ce qui lui était arrivé. J’ai reçu une sorte de « je sais pas trop » en réponse. C’est quand il a tourné la tête que j’ai cru comprendre en espérant très fort me tromper. Les bleus avaient commencé à tourner au jaune, mais ils y étaient.

La maîtresse a un truc à vous dire…

Je me disais que ça serait bien d’écrire comment tout a commencé.
Je me disais que c’était peut-être le bon moment, vu ce qui est sur le point d’arriver.

C’était il y a un peu plus d’un an.
Jusque là, je me contentais d’en parler.
Je rentrais le soir et je lui disais.
Je lui parlais de ce que ça me faisait, de la manière dont ça me pesait, des fois.
Je lui décrivais S., j’essayais d’imiter H., quand il faisait le zouave, dans la classe.
Il m’écoutait.

Un jour, je me suis dit que je pourrais peut-être l’écrire.
Pas pour les autres, non, pour moi, comme ça, comme un exutoire.
On m’a dit : « fais le lire, pourquoi pas un blog ? »
J’ai essayé. Assez vite, vous avez été quelques-uns à me suivre, à me lire, à commenter.
J’ai eu envie de continuer.

Il y avait des profs qui m’écrivaient et me disait « Ah ? Toi aussi, tu as vécu ça ? » .
Il y a eu des mamans qui m’ont dit « Ah bon, alors, ça se passe comme ça ? »
Des ni-parents ni-profs qui commentaient : « Alors, c’est ça votre métier ? »
Le blog a vécu et vit encore.
Repris ici et là, parfois.

Et puis un (très beau) jour du mois de mars, quelqu’un m’a contactée.
Une dame avec un prénom qui sonnait déjà comme un joli cadeau.
Elle m’a demandé si je voulais, si je pouvais, écrire un livre.
Si je voulais, ça oui.
Si je pouvais, je me suis d’abord dit que non.
Et puis j’ai essayé.
Elle m’a relue, encouragée, jamais lâchée.
Et l’aventure était lancée.

Un an plus tard, Merci Maîtresse est donc un livre.
Pas la republication des chroniques que vous lisez ici, non.
Un récit. Celui d’une école, d’une année scolaire, d’une classe.
Des enfants, des profs, des parents.
Des rencontres, des séparations.
Des journées ordinaires, d’autres qui le sont un peu moins.

Merci Maîtresse, le livre, publié au Cherche-midi, vous attendra dans toutes les bonnes (et moins bonnes) librairies à partir du 7 mars prochain, autant dire quasiment demain.

En attendant de pouvoir le lire et de m’écrire ici ce que vous en avez pensé, vous pouvez en admirer la (très jolie) couverture.

Sur la « quatrième », on peut lire ça :

« C’est l’histoire de Carla, qui est venue et qui a dû repartir. Trop vite.
C’est l’histoire de Martim, qui aurait préféré ne pas être là, avec nous.
C’est aussi celle d’Habib, qui espère chaque matin qu’il y aura sport aujourd’hui.
C’est l’histoire de Valentine et de son papa.
D’Adriano et de la quiche qu’il a vomie sur sa dictée ce matin.
De Timéo, qui n’avait pas de chat mais des griffures quand même.
De la corde de Laurence, la directrice, sur laquelle on a un peu trop tiré.
C’est leur histoire à tous.
Et la mienne, aussi.
L’histoire de mon école, de notre école. Et de la vôtre aussi, sûrement. »

Les très pressés peuvent même le pré-commander ici, ou .
Les bien intentionnés ont même le droit d’en toucher un mot à leur petit (ou grand) libraire de quartier.
Tout le monde a (plus que) le droit d’en parler tout autour de lui, et même encore plus loin, s’il lui en dit.

Anouk F.

Regardons leurs yeux, regardons leurs mains.

Dans ma REPpublique à moi, comme dans les autres REPpubliques, on va mettre notre petit monde sur pause, quelque temps. On ne joue plus, on ne rit plus. On é-va-lue. Sans fioriture, sans débordement. Scientifique.

Alors comme ça, ils ont remis ça. Alors comme ça, il va falloir y retourner.

Il va falloir leur demander, encore, de rester bien assis, d’écouter, de ne pas demander d’aide et de ne pas copier. Ceux-là à qui on a pourtant longuement expliqué qu’à l’école, on avait aussi le droit de bouger, de se lever, d’aller chercher et même d’imiter, si ça peut nous aider.

Il va falloir leur dire que ce n’est toujours pas grave si ils n’y arrivent pas mais que sur le cahier que j’ai dans les mains, il est écrit qu’ils n’ont que 10 secondes pour répondre à cet exercice-là et que cette fois, il n’est pas du tout question de prendre son temps. Il n’est plus du tout question d’y revenir plus tard, d’aller voir ici ou là s’il n’y a pas quelque chose sur les murs, dans mes cahiers, qui pourrait m’aider. Il n’est pas du tout possible de penser que chacun a le droit d’aller à son rythme. Pas aujourd’hui. On se remettra, peut-être, à se dire tout ça demain, les enfants, d’accord ?

On va leur demander de lire. Pas d’y prendre plaisir, pas de les laisser s’enorgueillir d’avoir lu une phrase entière, une qui a du sens, une qui fait un peu rêver, un peu imaginer. Non, on leur demandera de lire des syllabes, toutes seules, alignées, à l’horizontale et à la verticale. D’y mettre le doigt au-dessous et d’aller vite, très vite, le plus vite possible. Même que la maîtresse elle allumera son chronomètre et qu’au bout d’une minute, quand tu seras en train d’essayer de te souvenir ce qu’un o à coté d’un i ça peut faire comme son, déjà, quand tu te souviendras qu’il y a des affiches collées au-dessus de toi et que peut-être que ça t’aiderait d’y lever les yeux et bah là, en plein milieu, elle te dira stop, enlève ton doigt et retourne t’asseoir. Il paraît que ça ne te fait aucun mal, que ça ne te blesse pas, que ça ne te fait pas perdre une once de cette petite confiance que tu as mis tant de temps à gagner, là, dans cette classe-là.

On te demandera aussi, comme l’autre fois, de trouver à quel endroit exact de cette petite droite peut bien se ranger ce nombre là. Puis celui-là. On ne te demande pas de l’utiliser le nombre, de comprendre à quoi il pourra tant te servir, de le manipuler et de voir tout ce qu’il peut t’apporter. Non, juste de le placer, là, ou peut-être bien là. Un peu plus à droite pour celui dont la vue tremble, un peu plus à gauche pour celui qui à tendance à ne jamais bien viser le milieu.

On accuse peut-être la maîtresse de mauvaise foi. On lui dit qu’elle est naïve. On lui explique que ces exercices-là, ils sont conçus pour décortiquer ce qu’il y a dans ces cerveaux-là. On parle de neurosciences, même de querelles entre chercheurs. On me dit que d’aucuns veulent savoir ce qui s’agite, dedans, quand on lit comme ça et quand on met le nombre-là. Que ça va me servir, que je cernerai mieux « leurs besoins ».

Ce qui s’agite, dans ces corps-là, à ce moment là, je crois que je le sais déjà.
Suffit de regarder leurs yeux, de regarder leurs mains.
Et d’en déduire tout ce dont ils ont justement besoin : qu’on les laisse apprendre.
Doucement, calmement, sans chronomètre ni feuille de soins.

Apprendre, et apprendre à apprendre

Dans ma REPpublique, on apprend. On apprend à lire, à écrire, à compter, additionner, soustraire, diviser, conjuguer. Mais on apprend aussi – et surtout – à apprendre.

Je ne sais pas vraiment à quoi je m’attendais.
Sûrement pas, en tous cas, à autant de sincérité.
A si peu de gêne, à autant de vérité.

Je me doutais bien que si A. ne faisait absolument jamais ses devoirs, s’il ne s’entraînait jamais, comme les autres, le soir, à relire les syllabes, les mots et les phrases qu’on avait déchiffrés ensemble pendant la journée, c’était que quelque chose ne tournait pas forcément rond, à la maison.

Je savais que Maman était seule.
Que des petits frères et sœurs, A. en avait quelques uns.
Dont un qui vient tout juste d’arriver.

Je savais que c’était dur, pour elle.
Mais je pensais aussi qu’il s’en fichait un peu, A., de ce que la maîtresse lui demandait.
Je pensais peut-être qu’elle aussi, elle s’en moquait.
Je me trompais.

Je suis donc allée trouver Maman, sur le trottoir, un soir.
Je lui ai demandé pourquoi A. ne faisait pas ses devoirs, pourquoi il ne s’entraînait pas à lire les syllabes, les mots, les phrases.
Maman m’a regardée.
Elle a replacé le bébé qu’elle porte sur son dos.
A demandé à celui qu’elle tient par la main de l’attendre un peu.
A celui qui courait devant, elle a donné son téléphone, pour qu’il cesse de trépigner.
Et A. il a écouté.

Une fois prête, elle m’a dit : « C’est moi, c’est ma faute, à moi ».
Un peu désarmée, c’est mon regard qui l’a interrogée.
Elle m’a dit « Montrez moi, où c’est écrit, ce qu’il faut faire »
J’ai sorti le cahier du cartable de A. et j’ai montré à Maman la liste des mots que A. devait apprendre à écrire, seul, d’ici jeudi.
Elle a regardé avec moi et m’a dit « Vous pouvez me dire ce qu’il y est écrit ? Je ne sais pas lire moi, c’est pour ça, je ne peux pas. »

Elle n’a pas baissé les yeux, elle n’a pas baissé la voix.
Elle ne s’est excusée de rien.
Elle m’a dit ça, c’est tout.

C’était à moi de baisser les yeux.
De baisser la voix.
De m’excuser de tout.

A. m’a observée. Il attendait ma réaction.
J’ai repris le cahier et l’ai donné à A.
« A., tu peux dire à maman ce qui est écrit ici ? Tu sais les lire, toi ces mots, n’est-ce pas ?
– Oui.
– Montre lui, apprends-les à Maman. »

Autour de nous, ça défilait, ça bousculait.
Il faisait nuit.
A. a hésité, puis a pris le cahier et a montré à Maman qu’un o à coté d’un u, ça faisait ou.
« Essaie, Maman, vas-y ».

J’ai attendu un peu et je me suis éclipsée.

Quand A. est revenu à l’école, jeudi, il est venu me trouver.
Le sourire scotché, il a presque hurlé « J’ai fait mes devoirs maîtresse, j’ai fait mes devoirs, mes mots, je les connais.
– C’est bien A. »

Je lui ai demandé pourquoi ça le rendait si heureux.
Il a hésité, a regardé vers le plafond, a souri encore un peu et m’a dit : « Parce qu’on les a fait avec Maman, et qu’on était tous les deux, rien que tous les deux. »

Entre, on t’a gardé une place.

Dans ma REPpublique à moi, on accueille des parcours, des passés, des douleurs, aussi. On leur propose de s’asseoir, de regarder, d’essayer. D’oublier. Et puis on reçoit des sourires, des paroles, des instants. Des enfants.

Il a enfoui sa tête dans le manteau de Maman et lui a demandé si, ce soir, elle pouvait venir le chercher à 17h. Maman lui a répondu qu’elle s’arrangerait, oui, elle serait là, il n’irait pas à la garderie. Pas pour ce premier jour. Ça va aller, ça va bien se passer.

« J’ai un peu peur, maîtresse ».
Je te comprends.
Moi aussi, à ta place, j’aurais peur.
D’abord parce que la maîtresse a une tête de sorcière. Elle aurait pu faire l’effort de se coiffer, vraiment. Et puis ce pantalon trop petit. On voit bien qu’elle a mangé trop de chocolats pendant les fêtes.
Ensuite parce que les copains-là, enfin les enfants, ils ont l’air de bien se connaître. Ils jouent entre eux, ils rigolent. Ils s’aiment bien. Et ils ne te connaissent pas.
Sois certain qu’avec ce sourire franc et cette bouille de malin, ils ne vont pas mettre longtemps à t’adopter. Et moi non plus.

Maman est partie.
S. est resté tout près de moi.
Il ne savait pas trop quoi faire, comment s’y prendre.
Je lui ai dit de s’asseoir, sur le banc.
La sonnerie a retentit.
Comme des automates, les autres se sont mis à ranger.
En une minute, la classe était comme neuve.
S. n’en revenait pas.

Je l’ai observé.
Lui, il les observait.
Je me suis souvenue, avant les vacances, quand Maman est venue l’inscrire.
Quand elle nous a raconté.
Quand elle avait les yeux mouillés.
Quand la directrice m’a donné la fiche de renseignements et que dans la case « Adresse du père », j’y ai lu « Maison d’arrêt ».

Et puis les heures ont coulé.
S. s’est éloigné de moi, est allé vers les autres.
Ils l’ont accepté, presque déjà adopté.

On a attaqué la lecture, S. était fier de me montrer qu’il savait déjà bien lire.
Moi, j’étais impressionnée. Comme en mathématiques, S. a survolé.

Quand il est revenu de la cantine, il a vu les autres jouer aux Légo, au fond.
Il s’est approché et m’a demandé s’il pouvait écrire, dessiner.
Ça avait l’air urgent.
Je lui ai donné une feuille, quelques feutres.
Il a posé une fesse sur la chaise, pas l’autre.
Il n’a pas enlevé son gilet.
Il a écrit, en gros, en fluo, au milieu.
« Maman je t’aime », sans erreur, sans faute. Sans filtre.
Et puis il a soufflé.
Soulagé.
Il a ramené l’autre fesse sur la chaise, rangé ses jambes au-dessous de la table.
A levé les yeux vers moi, a souri et m’a dit « On est bien, ici. »

Mais oui, mais oui, les vacances sont (presque) finies.

Non, non, ne mentez pas.
Soyez sincères.
Avouez, vous l’avez fait.
Parlez-en, ça vous libérera.
Nommez là, cette jubilation intérieure quand, ce matin, vous avez appelé Arthur, 7 ans, qui jouait (presque) calmement dans sa chambre. Il est venu (au bout du cinquième appel, celui où vous avez hurlé « Je te dis de venir ici ») et, tout en lui caressant (tout à fait sincèrement) les cheveux, vous lui avez dit « Profite bien de tes jouets mon loulou, parce que dans trois jours, tu retournes à l’école ». Certains ont, je le sais, ajouté le rire sardonique qui va avec.

Réjouissez vous, festoyez.
Souriez, frottez-vous les mains.
Lundi, quand vous l’aurez déposé, vous aurez même le droit de danser quelques pas sur le trottoir.
Faites-vous plaisir.
Mais surtout, surtout, ne pensez pas à Elle.

Elle aussi, elle y retourne lundi.
Seule, avec eux tous.
Votre Arthur, votre Simon, son Gaspard, sa Lucie, Kylian, Habib, Rihanna et une bonne vingtaine d’autres.
Tous ceux-là dont les parents seront justement en train de danser (peut-être ensemble) quelques pas de polka sur le trottoir devant l’école.
Tous ceux-là qui n’en auront plus grand-chose à faire d’être sages, le barbu est déjà passé, de toutes façons. Qui n’auront pas franchement envie de l’écouter, Elle, mais plutôt de s’écouter, eux, se dresser les uns les autres la liste des cadeaux tombés de la hotte.

Ou plutôt, pensez-y un peu.
Juste un peu.
Parce que sachez qu’Elle ne vous juge pas.
Dites vous que ce matin, Elle aussi, Elle a appelé Arthur, 7 ans.
Elle aussi, Elle lui a caressé (tout à fait sincèrement) les cheveux.
Elle lui a rappelé aussi qu’il retournait à l’école lundi.
Et puis Elle s’est souvenue qu’Elle y allait aussi.

C’est là que je me suis mise à flipper.
Stresser.
Angoisser.
Du rire sardonique, on est passé aux tics nerveux.
J’ai envoyé tout le monde valser.
Il fallait absolument que je me mette à penser, tapoter, mettre en page, préparer, imprimer, photocopier, massicoter, afficher, corriger, programmer.

On va zapper le passage sur « oui, les profs eh bah même en vacances, ils travaillent », parce que pour le coup, sur ces vacances-là, j’aurais – comment dire – un peu de de mal à tenir le débat longtemps.
N’empêche que, les yeux rivés sur l’écran, les doigts cloués sur le clavier, le bureau jonché de manuels de lecture, de matériel de mathématique, de fiches à plastifier, d’une agrafeuse en grève et d’une perforatrice coincée, je n’ai pas vu la journée passer.

J’ai essayé de me rassurer, en pensant à D., qui, j’en suis sûre, aura fait un bond en lecture. A M., qui sera c’est certain capable de lire des textes tout seul, et de me les raconter après. J’ai souri aussi, en me disant que cette séance de maths, pour A., ce serait les doigts dans le nez, avec tous les progrès qu’elle a fait.

Oui, mais ce soir, quand j’ai levé la tête pour hurler « Arthuuuuuur, au baiiiiin !!! », il s’est approché, m’a caressé (tout à fait sincèrement) les cheveux et m’a dit « Profite bien Maman, parce que lundi, pour retourner à l’école, il faut être en forme ». Promis, je n’ai (presque) pas pleuré.

Dessin : Jack Koch

Sapins, guirlandes et joyeusetés

A une semaine de Noël, alors que les illuminations égaient les rues, que les sapins clignotent dans les maisons, que des kilomètres de papiers cadeaux sont malmenés, pliés, découpés, scotchés, que les panses se repaissent de chocolats plus ou moins dégoulinants… A une semaine de Noël, moi, je survis. Enfin j’essaie.

– A une semaine de Noël, l’esprit de joie et de partage n’a semble t-il pas encore atteint la mère de R., qui continue d’ignorer allègrement les messages que je note sur le cahier de son fils pour espérer la recevoir en rendez-vous. Alors j’en remets un autre chaque jour. Je me dis que quand elle découvrira tout, ça lui en fera plus à lire, elle sera peut-être contente. Ou pas.

– A une semaine de Noël, l’esprit de gaieté et de bonheur en a pris un léger coup quand j’ai lu la fiche de renseignements de mon nouvel élève. Adresse du père : maison d’arrêt, ci-joint le jugement lui interdisant à jamais d’approcher la maman.

– A une semaine de Noël, mes kilos en trop n’ont visiblement pas choqué S. qui m’a ramené une merveilleuse (mais ô combien calorique) pizza au poulet qu’elle avait elle-même cuisinée avec sa mère hier. Je n’irai pas jusqu’à dire que c’était bon. C’était rudement gentil. Ça oui. Ça m’a valu une demie-heure de vélo en rab à la salle de sports ce soir.

– A une semaine de Noël, je me dis qu’il faudrait quand même voir ce qu’ils ont retenu de ces dernières semaines, mes petits CP. Alors je leur dis qu’on va faire un exercice sur le temps qui passe, sur… « les mois de la semaine », me répond vaillamment E.. C’est là que j’aurais peut-être dû arrêter. Parce qu’ensuite, quand L. a écrit que le mois actuel c’était lundi et que la saison qui vient après l’hiver c’était juillet, j’ai commencé à me dire que j’aurais du garder un morceau de la pizza au poulet pour le goûter, comme ça, pour me consoler.

– A une semaine de Noël, c’est un peu comme si une mouche était entrée dans l’école et les avait minutieusement piqués, tous, un à un. Pas la mouche qui endort, l’autre, celle qui rend nerveux, excité, qui fait crier au lieu de parler, se trémousser au lieu de s’asseoir, rigoler au lieu d’écouter, gribouiller au lieu de colorier, se rouler par terre au lieu de jouer, celle qui leur fait tout oublier.

– A une semaine de Noël, la photocopieuse aussi, commence à fatiguer. Alors les feuilles, elle doit penser que ce sont des pizzas au poulet et elle se met à les manger, sans oublier de bien les prémâcher. Alors moi je me transforme en chirurgien : « NFS chimi iono », les doigts dans le bousin, de l’encre sur les ongles, je sors les organes les uns après les autres, je tire sur le petit bout de feuille qui me permettra (j’y crois) de sortir le reste. Bref, j’y passe une demie-heure, tous les voyants sont au rouge, mais miracle ! La photocopieuse rend les armes et finit par recracher, presque nickel, les trois versions des magnifiques coloriages de Noël qui occuperont les impatients pendant une bonne partie de la semaine.

– A une semaine de Noël, la maîtresse est fatiguée, rincée, épuisée. Mais la maîtresse est aussi un peu stressée. Elle doit aller ces jours-ci présenter à des gens (importants il paraît) le livre qu’elle a écrit et qui sortira dans quelques mois. Jusqu’à présent, c’était (un peu) secret. Mais je sais pas, l’esprit de Noël, tout ça, j’avais envie de partager.

La peur ou la raison.

Dans ma REPpublique à moi, on laisse parfois entrer les bruits de l’extérieur. Les bruits, les angoisses et les peurs. On les laisse entrer, on en parle et on essaie de les apprivoiser, puis de les oublier. Sauf quand on nous oblige à les cultiver.

Il y a D. qui se cache les yeux. Il a les deux mains posées sur son visage et a enfoui sa tête entre ses jambes accroupies.
Juste à côté, A. est pliée de rire. Rire nerveux, elle n’arrive pas à s’arrêter, malgré mes « Chchchchch… » à répétition.
S. me regarde, suppliante et répète « C’est bientôt fini, maîtresse ? »
Je n’en sais rien. Je suis comme vous, j’attends.
Moi aussi je suis accroupie.
Moi aussi j’ai envie de rire, de supplier et de me cacher le visage.
Personne ne m’avait dit, quand j’ai passé le concours de professeur des écoles, que je me retrouverai un jour accroupie sous un lavabo avec douze enfants de six ans.

Ça devait arriver.
Bientôt dix minutes qu’on est là, M. a envie de faire pipi.
Forcément, tous les autres aussi.
Je leur dis d’attendre, d’essayer de se retenir, un peu.
Que si on se lève, « ILS » vont peut-être nous voir, nous entendre.

« Les méchants maîtresse ? ILS sont là pour de vrai ? »

Non mais on fait comme si, alors on ne se lève pas.
On fait comme si, alors on est venu se cacher là, sous le lavabo.
On a fermé la porte à clé, mis une table devant.
Si les méchants arrivent, ils trouveront la porte fermée alors ils feront demi-tour.
« Tu es sûre maîtresse ? Parce que les méchants vraiment méchants, ils donnent des coups de pied dans la porte ou alors avec leur pistolet, ils tirent dessus et c’est bon.
– Ce n’est pas ce qui est écrit dans notre scenario, D., alors tu remets ta tête dans tes mains et tu attends. »

Quelqu’un tente d’ouvrir la porte.
C’était prévu, on a demandé à des parents d’élève de venir « jouer » les terroristes.
Enfin, d’essayer de nous trouver, juste.
C’était prévu mais je sursaute quand même.
Les enfants aussi, forcément.
Surtout qu’elle appuie plusieurs fois sur la poignée, la « maman-méchante-terroriste-pour de faux ».
Elle repart.
« Tu vois, D., « ILS » sont partis ».

Quinze minutes. J’envoie un SMS à la directrice. Elle me dit d’attendre encore un peu.
La tension baisse, les enfants se relâchent.
Je le sais parce que je le sens.
Le concert de pets est officiellement entamé.
Ça fuse dans tous les coins.
Je vais faire un malaise.

« Maîtresse ?, chuchote A.
– Oui ?
– Comment on fait si les méchants ils viennent un jour pendant qu’on est en récréation ?
– Ça n’arrivera pas A., ça n’arrivera pas.
– Oui, mais quand même, comment on fait ?
– ….. »

C’est vrai ça, comment on fait ?
Et s’il y a un enfant qui est parti aux toilettes au moment ou l’alarme intrusion se déclenche ?
Et s’ILS tirent avec leurs armes sur la poignée pour ouvrir la porte ?
Et s’ILS enlèvent un enfant et le prennent en otage ?
Et s’ILS tirent à vue, dans les fenêtres, dans les portes ?

L’air commence sérieusement à me manquer.
Le SMS arrive, on peut enfin se lever.
Remettre la table, rouvrir la porte.
Aller aux toilettes.
S’asseoir sur le banc et en parler.
Soulager les angoisses, mettre des mots sur la panique.
Se féliciter. Les féliciter.
Les rassurer.

Mais si on arrêtait d’y penser ?
Si on arrêtait d’imaginer ?
Si on se faisait confiance ?
Si on se disait juste qu’on se comporterait comme des humains, protégeant d’autres êtres humains ?

Et si on arrêtait d’avoir peur ?

Pour se donner un peu la peine.

Dans ma REPpublique à moi, on construit doucement, à petits pas. Chaque jour, on ajoute une petite brique, puis une autre. A la fin, des fois, ça fait une grande et belle tour. A condition d’avoir ce qu’il faut de ciment, de l’autre côté du portail. Ni trop. Ni pas assez.

Il aimerait bien R.
Il aimerait très fort même.
Il est fier, R. quand il arrive à lire une phrase entière.
Oui, c’est son deuxième CP.
N’empêche que de voir les autres l’admirer, ça lui fait sacrément du bien à R.
Mais il peut pas.
Il peut pas parce que « Maman, elle veut pas ».
« T’es-tu entraîné à lire les syllabes hier à la maison ?
– Non, Maman, elle a dit non.
«  Est-ce que Maman t’a lu le livre que je t’ai prêté hier ?
– Non, elle a dit non. 
«  Est-ce que tu as appris la poésie, R. ?
– Non, Maman elle a dit « Va jouer à la playstation ».
«  Pourquoi tu n’es pas venu à l’école hier R. ?
– Maman elle a dit « C’est pas la peine. »

La maman de M. aussi, elle a dit « C’est pas la peine » l’autre jour.
Je l’ai appelée, dix minutes après qu’elle a déposée sa fille.
La petite pleurait, pleurait. Une main sur la joue. Elle avait mal, très mal. Des semaines qu’elle m’en parle de ces dents qui la font souffrir.
Trois fois que j’explique à Maman qu’il faut vraiment l’emmener chez le dentiste.
Elle ne parle pas français la maman de M., mais elle a compris.
Elle a compris, mais elle n’a rien fait.
Alors ce matin-là, je l’ai rappelée.
C’est sa grande fille qui lui a parlé au téléphone.
Elle a traduit ce que je lui disais.
Venir chercher M., tout de suite.
L’emmener chez le dentiste. Vite.
Maman est venue.
Avec les quelques mots qu’elle connaît, elle a juste réussi à me dire « pas grave, dentiste, pas la peine ».

Je ne sais pas si c’était le même jour, peut-être bien.
V., la discrète. Les cheveux en pagaille, le sourire malicieux, les yeux bleus qui pétillent.
V. elle sait déjà bien lire. Elle écrit seule et très bien. Elle écoute, elle applique, elle apprend, elle est bien, là, avec nous.
Devant le portail, c’est toujours Maman.
Les mêmes yeux bleus. Le même sourire.
V. lui saute dans les bras. Chaque midi, chaque soir, comme si c’était la première fois.
Un câlin au petit frère, un autre au grand frère.
Une belle famille.
On croirait.
V. sort son livre de lecture. Elle adore lire. Elle est allée le chercher en courant dans son sac.
Le livre est abîmé. Noirci, corné.
« Il faut demander à Maman de le couvrir, V., c’est important, regarde, il est déjà bien abîmé.
– Elle peut pas Maman.
– Pourquoi ? Elle ne sait pas où trouver le papier ?
– Non, c’est pas ça. C’est à cause de Papa. Il est bourré.
– …
– Il est bourré, il boit de l’alcool, plein d’alcool, alors Maman, elle peut pas. »

A la maman de I., vendredi, c’est moi qui ai dit que ce n’était pas la peine.
Que ça suffisait.
Que c’était bien comme ça.
Qu’il n’en fallait pas plus, surtout pas.
Parce que I., quand elle fait de l’écriture, elle angoisse.
Quand elle porte son cahier jusqu’à mon bureau, pour me montrer ses lignes de b, de ba, de biberon et de bataille, elle a le regard implorant.
« Papa, il a dit qu’il fallait des très bien partout et que comme ça, il serait content et fier de moi.
– Dis lui que, même sans des très bien, il peut vraiment déjà être fier de toi.
– Et Maman, le soir, elle me demande ce que j’ai écrit à l’école et elle me donne une feuille et je dois le refaire plusieurs fois.
– Combien de fois ?
– Trois, ou quatre, ça dépend. »

J’ai réécouté les paroles de la chanson de Pink Floyd ce matin.
« Hey, teachers, leave the kids alone ».
J’adore cette chanson.
L’air, le message.
La liberté, l’envie.
Et puis j’ai eu envie d’en changer un peu le texte.
Juste un mot.