Chroniques

Le joli jardin de D.

Le jardin de l’iris à Giverny, Claude Monet

A ma collègue qui me demandait de lui expliquer les difficultés de D., je me souviens lui avoir répondu d’imaginer un beau jardin. Pas très grand, mais fleuri, avec quelques petits arbres et peut-être même une petite, toute petite mare dans un coin. Je dis peut-être parce qu’en fait, je ne sais pas bien à quoi il ressemble vraiment ce jardin, et c’est bien le problème.

Le joli jardin de D., il est encombré. Les branches des petits arbres se montent les unes sur les autres, les fleurs poussent, oui, mais les herbes folles sont plus nombreuses, plus hautes et plus odorantes. La petite mare déborde souvent, quand elle n’est pas complètement à sec. Il n’y a pas de saison dans le jardin de D., les abeilles n’y trouvent pas leur chemin et même le plus téméraire des papillons ne saurait pas où se poser tant la confusion qui y règne est immense.

Et pourtant, ai-je continué à expliquer, moi je sais que dans le jardin de D., on pourrait cultiver de bonnes choses, voir pousser de belles fleurs et même nicher de jolis oiseaux.

En attendant, c’est le bordel là-dedans alors on essaie de repousser cette branche en se disant qu’on va enfin y voir plus clair, mais il ne lui faut pas plus de trois minutes pour retomber et revenir tout obscurcir.

« D., quelles sont les lettres de ce mot ?

-m, a, c, h, i, n, e

-Oui, c’est bien, on essaie de le lire ?

D. se tord tout à coup les doigts, de vilaines grimaces apparaissent sur son visage et beaucoup de peur dans ses yeux.

– Mmmmmma

– Oui, la première syllabe, c’est ma. Tu lis la deuxième ?

– chi…

– Très bien ! La dernière maintenant ?

– ne.

– Ok, super D. On les remet ensemble ?

Les doigts se tordent à nouveau, les grimaces sont revenues et voilà les jambes qui s’agitent à leur tour. D. me regarde, secoue plusieurs fois sa tête pour dire qu’il ne sait pas, qu’il ne veut pas et je vois ses yeux s’éloigner de moi, du mot, des lettres et de tout le reste. La branche nous est retombée dessus et le rayon de soleil a disparu.

D. sait des choses, beaucoup de choses. Quand nous “questionnons le monde’’, D. a souvent le bras levé et les bons mots sortent de sa bouche, même s’ils ne sont pas dans le bon ordre. D. s’emmêle les pinceaux comme il s’amuse à emmêler ses doigts. Parce que le mot qu’il faut est comme l’abeille, il ne trouve pas son chemin dans ce jardin. Les lettres se bousculent en même temps que les idées, les sons ne sortent pas toujours très droits et la bouche se presse tellement qu’il est parfois difficile de comprendre ce qui en sort. D. sourit quand même, pousse ses lunettes sur son nez, se rassoit et se remet à tripoter ses doigts, peut-être pour les empêcher d’asticoter le voisin.

D. ne marche absolument jamais. Il court, il sautille, fait des pas chassés. Du banc jusqu’au tableau, de la classe jusqu’aux toilettes, il gigote, s’agite, saute à pieds joints. Il y en a de vilaines racines à éviter sur ton chemin D., mais fais-toi confiance, un pied devant l’autre et ça ira.

Il s’est battu D., toute l’année. Il a poussé les branches, a même réussi à en couper quelques-unes. Il a fini par accepter ce crayon qu’on demandait à ses doigts de tenir sans trop bouger. Chaque boucle refermée était une mauvaise herbe arrachée, chaque lettre formée était un arbre qui grandissait, chaque ligne respectée une fleur qu’on voyait enfin pousser.

Je suis une piètre jardinière, comme lui. Alors on a demandé de l’aide. Avec D., on a passé une petite annonce ; “Recherchons outils bien aiguisés et mains vertes pour débroussailler”. Un épais dossier nous avons rempli, avec toutes sortes de bilans dedans : ergothérapeute, orthophoniste, orthoptiste et d’autres trucs en -iste. J’aurais bien ajouté un mot du paysagiste. Maman a signé, Papa a tiqué.

On s’est quittés comme ca, D. et moi. Je lui ai dit de continuer à débroussailler et puis j’ai croisé très fort les doigts moi aussi, quitte à les emmêler.

Et puis il y a eu ce SMS, en ce jour de fin juillet : “Bonjour Madame F., je suis la maman de D., je voulais vous informer que D. aura bien une aide personnalisée pour la rentrée avec une Auxiliaire de Vie Scolaire attribuée par la MDPH. Cela lui sera d’une grande aide, je voulais encore vous remercier.”

Mes doigts j’ai dénoués et ce fut à mon tour de grimacer. Il parait que je suis moche quand je me mets à pleurer.

Jouer, ne rien imposer, encourager.

Quand la maman de E. est venue me trouver, je l’ai sentie d’entrée tout à fait désemparée. Elle ne savait pas bien comment me le demander, mais voilà, elle a fini par se lancer : quel est le cahier de vacances que je lui recommande d’acheter pour sa fille. Ma réponse a été claire, limpide, certains diront un peu catégorique : AUCUN. J’aurais pu ajouter quelque chose du genre « Foutez lui la paix », mais les termes étaient sans doute un peu mal choisis, même si l’idée était bien celle-là.

Foutez-leur la paix.

J’entends déjà gronder : l’année scolaire est trop courte, ces grandes vacances sont si longues que nos jolis chérubins vont « tout oublier ». Et vous, est-ce que, pendant vos trois semaines de coupures, en juillet, vous emportez dans vos valises un résumé des contrats en cours avec vos clients, un catalogue de toutes les références que vous avez vendues pendant l’année, une liste de vos patients, une photo de votre patron et que sais-je encore ? Est-ce qu’il vous est déjà arrivé de rentrer de congés et de ne savoir absolument plus rien faire au bureau, parce que vous aviez « tout oublié » ? Non. Pour vous les vacances, c’est le repos. Et bien pour eux aussi. C’est long, oui, mais ils sont petits.

La maman de E., tout de suite, s’est justifiée. C’est elle qui réclame, a t-elle alors ajouté, en caressant la tête de sa fille, dont les yeux brillaient déjà à l’idée de coller tous ces beaux autocollants, de terminer ces longues lignes d’écriture et de relier la maman panda à son petit, c’est en page 8, je n’ai rien inventé. Bien sûr qu’elle réclame, et je la comprends. Elles sont magnifiques ces têtes de gondole dans les supermarchés, tellement colorées, que j’ai presque envie de retourner en CP moi aussi. Dans les librairies, les maisons de la presse,il y en a partout. Tellement partout qu’on se sent mauvais parent si on en n’achète pas à son enfant. Tellement jolis que les enfants finissent persuadés qu’on va finalement les faire redoubler pendant l’été s’ils ne le font pas en entier. Le marché est juteux, que personne ne s’y trompe. J’ai un truc à proposer : si on arrêtait juste de faire croire à nos enfants qu’apprendre, c’est remplir un cahier, ne pas dépasser, gommer ses erreurs et ne jamais se tromper ?

Oui mais. Si c’était la maman de D., qui était venue me trouver ? Cette maman qui ne sait plus comment l’aider, qui désespère de voir son fils entrer au CE1 sans vraiment être capable de lire plus de deux lignes sans s’épuiser ? Si elle m’avait demandé : pendant tout ce temps, sans vous, qu’est-ce que je fais ?

Je lui aurais aussi dit « Foutez-lui la paix ». Je lui aurais aussi dit de le laisser se reposer, mûrir ce qu’il avait appris cette année, profiter d’elle et de son été. Et puis je lui aurais donné le même papier qu’à la maman de E. : celui de l’abonnement à la bibliothèque du quartier. Et j’aurais ajouté, au lieu de « Foutez-lui la paix »,  un seul petit mot, bien moins agressif, mais tout aussi urgent, à l’adresse de son enfant : « Lis ».

Donnez lui des livres, des livres et encore des livres. A la librairie, fermez les yeux sur la belle table pleine de cahiers de vacances à l’entrée et continuez d’avancer. Voilà, juste un peu derrière. Laissez le choisir ici, à la bibliothèque, parmi les prospectus de la boite aux lettres, dans vos placards. Qu’il sache que la lecture n’est pas une peine, qu’elle est la clé de tout le reste, parce qu’elle est plaisir, joie, bonheur, connaissance et bien d’autres choses encore. Amusez-vous des lettres, des mots et assemblez tout ça avec lui. Non, pas derrière une table, avec le doigt sévèrement posé sur chacune des syllabes que vous lui imposez de déchiffrer, mais sur un canapé, sur une serviette de plage, les pieds dans la piscine ou dans les rayons du supermarché. Tant que vous y êtes, profitez de la plage encore pour lui confier votre porte-monnaie pour aller acheter les glaces, que ce soit lui qui cherche les bonnes pièces pour payer, demandez lui de mettre la table, pour huit personnes s’il te plait, n’oublie pas de mettre deux cuillères pour chacun. Jouez, n’imposez rien, encouragez.

Alors plutôt qu’avoir ingurgité sans bien digérer le contenu d’une année scolaire résumée dans un joli cahier tout bien coloré, R., E. et tous les autres auront passé l’été à se reposer, à s’amuser et à apprendre sans s’y forcer. Ils en redemanderont, on sera là pour s’en occuper.

Le dernier jour d’école…

Le dernier jour d’école, il y a :


– Une maîtresse, en équilibre sur un escabeau bancal, en train d’essayer de dégrafer les affichages du mur sans trop les abîmer.


– Une poignée d’irréductibles élèves, suffoquant de chaleur, mais heureux d’être là pour déranger les jeux de société et puzzles que la dite maîtresse a passé une journée à vérifier. C’est au moment où tu leur demandes de tailler tous les crayons de couleur de la classe qu’ils commencent à se demander s’ils n’auraient pas mieux fait de rester couchés.


– Une « To-do-list » magique, qui a la capacité de s’allonger toute seule au fil de la journée. A chaque fois que tu viens barrer quelque chose, il y a au moins trois autres choses qui apparaissent.


– Des réunions à s’arracher les cheveux et se crêper le chignon pour essayer de finaliser les listes d’élèves de l’année suivante, tout en sachant que tout sera à refaire à la fin de l’été, merci les déménagements et les nouveaux arrivés.


– Le site internet pour faire tes commandes de matériel qui refuse de fonctionner, on te demande presque poliment sur l’écran de réessayer, mais tu es déjà super à la bourre alors tu finis par crier sur ton ordinateur et les enfants te regardent un peu médusés.


– De – plus ou moins – jolis dessins qui s’accumulent sur le bureau de la maîtresse, réalisés par les irréductibles, bah oui, faut bien s’occuper. Tu avais mis de côté une bonne tonne de feuilles de papier à réutiliser, ils en ont déjà descendu les deux tiers. Heureusement que GreenPeace n’a pas prévu de passer aujourd’hui.


– Le repas de fin d’année, pour la pause déjeuner, avec tes collègues et les nouveaux nommés. Tu découvres la remplaçante que tu n’as pas vue de l’année, normal, elle était en arrêt. Personne n’est d’accord sur le menu, Muriel Robin va encore se pointer pour l’addition, on va bien se marrer.


– Les cadeaux des enfants, pour te remercier. Tu vas pouvoir peaufiner ta collection de mugs (oh, eh, j’en ai eu un qui change de couleur quand on met quelque chose de chaud dedans !).


– Les cadeaux que les parents ont tenu à venir te remettre en mains propres : comme cette croûte récupérée dans un vide-grenier qui semble représenter une plage, à moins que ce ne soit le désert (?!) et cette cage à bougies du plus bel effet. Tu dis merci, qu’il ne fallait pas – vraiment pas, et tu cherches un endroit où les planquer.


– Et puis il y a les au-revoir, quelques fois mêmes les adieux. Des qui font mal, qui serrent le cœur et qui piquent les yeux. Des qui sont doux, avec un petit bisou, et surtout des qui rendent joyeux quand on s’aperçoit que pendant ces quelques mois, là, avec eux, on a été heureux.

Bref, je les ai fait marcher.

En règle générale, c’est dans le bus que les choses sérieuses commencent réellement. Au bout de dix, parfois seulement cinq minutes, quand le teint de M. tourne au très pâle, que les yeux de R. se mettent à tourner dans le mauvais sens et que tu as juste le temps de te dédoubler pour leur apporter à chacun un sac en plastique que, cette fois, tu avais pensé à emmener. Le premier vomi sorti, tu peux tranquillement déclarer la sortie de fin d’année officiellement entamée. C’est comme couper un ruban rouge, mais avec des grumeaux et l’odeur en plus.

Alors ensuite tu les comptes quand ils descendent du bus, juste pour être sûre qu’il n’y en a pas un qui s’est endormi dans le vomi du copain. Tu leur visses les casquettes sur la tête, vas récupérer le sac de pique nique que L. a oublié à l’intérieur, demande à M. pourquoi elle est venue en sandales alors que tu lui avais bien expliqué qu’aujourd’hui, on allait marcher et te voilà quasiment prête à leur demander de te suivre, où tu iras ils iront, pas fidèles et carrément pas à l’ombre.

Le problème, c’est quand la randonnée que tu as prévue commence par une bonne centaine de mètres sur la route, forcément avec des virages, forcément carrément dangereux. Tu flippes parce que ni R., ni T. et encore moins O. ne comprennent précisément le concept de « rester en file indienne sur le côté ». Du coup, tu prends les choses en main, les bras tendus au max du max, tu marches à pas chassés, faudra te passer sur le corps d’abord pour espérer les renverser.

Ta collègue qui mène le cortège marche évidemment beaucoup trop vite. Toi, tu t’es postée au fond, avec les escargots, les turbulents qu’on t’a envoyés en cours de balade, les pas contents et M., ses sandales et les cailloux qui se coincent à l’intérieur. P. te demande toutes les 45 secondes à peu près si on peut s’arrêter pour boire. A. te fait bien comprendre, en soufflant avec beaucoup de bruit, que franchement, il est épuisé et que s’il avait su, il serait pas venu. Tu regrettes bien fortement toi aussi qu’il n’ait pas su.

La randonnée avance et de mauvaises pensées t’envahissent insidieusement. En oublier un, assurer à cet autre qu’il faut tourner là et partir en courant, rajouter quelques pierres dans le sac à dos de celui-là, ça lui passera peut-être l’envie de chanter du Soprano en boucle depuis une heure, dessiner une fleur sur le bras de celle-ci avec la crème solaire, sa mère trouvera sûrement ça très classe.

Alors tu regardes ta montre et tu respires tout à coup beaucoup mieux. Selon le petit dépliant de la randonnée, on devrait arriver dans dix minutes. C’est passé vite finalement. La collègue de devant s’arrête alors et hurle « Pause, on est à mi-chemin » et tu sens tes jambes défaillir, si tu simules un malaise, tu finiras peut-être le trajet sur les épaules du joli remplaçant, là juste devant.

Le dos plein de sueur, les mains grises de la terre qu’ils ont grattée à chacune de leur chute, le visage meurtri par tant de souffrance imposée à de si petits êtres en une matinée, les voilà arrivés et prêts à pique-niquer. Après le ruban rouge, on est là dans le vif de la sortie de fin d’année. Grosse déception cette année, avec seulement un hamburger froid de chez Mac Do et son paquet de frites tout aussi froides, mais quand même un peu réchauffées quand elles se sont une à une renversées dans le sac à dos pendant la randonnée. Il a quand même fallu suggérer à A. de commencer par le sandwich avant de manger la pomme, mais là-dessus, ne soyons pas fermés d’esprit. Pour sûr, aucun d’entre eux n’avait encore une seule goutte d’eau dans sa bouteille, la cohue autour du robinet a donc eu lieu. Pas de blessé, quand je vous dis qu’on est sur un cru assez exceptionnel.

Ensuite, le village il a fallu visiter. Avancer, s’arrêter, écouter la guide expliquer comment cette magnifique voûte a été construite, pourquoi cette pierre a une couleur différente des autres. Trouver ça quand même super intéressant et tout à coup regarder le groupe d’enfants et constater que trois sont allongés au milieu de la ruelle, deux affalés contre la porte du restaurant, trois autres jouent à trappe trappe sur la place derrière toi et le reste de la bande, en grande partie non francophone, regardent avec les yeux écarquillés la dame, pourtant très enthousiaste, comme s’ils la suppliaient d’arrêter.

Il est 16h et quand tu vois le bus du retour entrer sur le parking, tes yeux à toi pétillent à nouveau. C’est fini, tu vas rentrer. Dans moins de deux heures, sous ta douche, tout ceci sera oublié. Alors une fois que tu les as comptés, regrettant presque de ne pas en avoir oublié – j’ai dit presque – tu les brieffes en leur demandant de profiter du retour pour se reposer et tu leur proposes même un grand jeu : et si on chuchotait ? Le jeu le plus pourri du monde, te répondent-ils avec leurs têtes pourtant fatiguées et le volume augmente, augmente, jusqu’à ce que le bus, en plein milieu de la route s’arrête. Silence complet. Le chauffeur se tourne vers toi et tes collègues, lève les deux mains sur les côtés. Désolé. En panne. Il va falloir qu’un autre bus vienne vous chercher.

Il est 18h, ta douche a été l’une des meilleures de ta vie. Tu te poses sur ton canapé, demande à tes enfants de s’approcher. Sur ton téléphone, tu leur montres les photos que tu as prises aujourd’hui, la randonnée, le pique-nique, les chansons qu’on a chantées. Ton plus jeune fils te dit « Maman, vous avez l’air de vous être vraiment régalés ! ».

Tu le regardes et tu sais que ce qu’il dit est vrai.

Les mots qu’il faut

Il y a un jour où je m’étais promis de les compter. Les décousus, les murmurés, les collectifs, les spontanés. Je me suis retrouvée forcée d’abandonner.

D’abord parce qu’ils sont nombreux. Pas trop nombreux, ça jamais. Mais fréquents, ça oui. Une feuille photocopiée posée sur la table. Le mot oui donné en réponse à n’importe quelle question et les voilà qui arrivent juste derrière. Un compliment sur le nouveau manteau, le serre-tête licorne, ou les lacets faits tout seul et ils resurgissent comme s’ils attendaient juste là, au bout des lèvres, d’avoir le droit de sortir, quitte à se répéter.

Ensuite parce qu’il y en a qui sont automatiques, qui sortent sans réfléchir, et qui perdent peut-être parfois un peu de leur sens.

Aussi parce que d’autres se font attendre.

Enfin parce que certains sont si sincères qu’ils n’ont pas à être comptés.

Quoi qu’il en soit, ces deux petits mots ont tant d’importance pour moi, tant de résonance dans mon quotidien que je les ai choisis pour donner un titre à un livre, et un nom à un blog.

Ils rythment tant mes journées qu’ils ont le méga-pouvoir de me faire oublier les décibels de la récré, les poux que j’ai vu sauter dans la tête de S. toute la journée, les pleurs de H. quand M. n’a plus voulu jouer avec elle, le cahier de D. sur lequel je désespère de voir des mots écrits à l’horizontale, le poème de J. pour L., qu’elle n’a pas daigné regarder, et qu’il avait pourtant mis tant de temps à recopier et illustrer, le coup de fil de l’éducateur au sujet de papa de S. qui va bientôt être libéré, le dossier de 25 pages que j’ai passé deux mois à rassembler et rédiger, pour essayer d’obtenir une AVS pour D., la maman de I.  qui, devant le portail de l’école m’a demandé si j’attendais une fille ou un garçon, en reluquant le gras du bide dont je peine à me débarrasser, la grosse fatigue en rentrant de mes journées.

Ces deux petits mots ont ces pouvoirs-là, oui, et bien d’autres que j’oublie.

Merci, Maîtresse, surtout, dites lui !

Ce qu’on ne lui a pas dit.

Scultpture de Bruno Catalano

L. est partie un mardi du mois de mai.

L. est partie et personne ne s’y fait.

L. est partie et on a tous pleuré.

La voiture de Papa et Maman attend devant l’école. Dans le coffre, les quelques affaires ramassées dans la chambre d’hôtel qu’ils occupaient depuis six mois, juste en haut de la rue. Cette chambre d’hôtel dont L. nous disait qu’elle était petite, dans laquelle ils dormaient tous, depuis trop longtemps. Cette chambre d’hôtel qui avait pris la suite d’une autre, et d’une autre encore.

Huit ans. Huit années qu’ils ont quitté leur pays pour venir essayer ici.

Huit années qu’ils ne savent pas s’ils pourront rester mais qu’ils se battent pour en avoir juste le droit.

Au volant de la voiture, Papa attend. Maman est avec nous, elle prend nos mains, nous remercie, s’excuse, encore et encore. On ne sait pas bien de quoi, mais on l’écoute, on accepte les mains qu’elle nous prend, on lui rend le sourire qu’elle nous donne. Elle dit qu’elle ne va pas y aller, y retourner. Qu’ils vont se cacher. C’est pas bien, pour les enfants, je sais, mais on va se cacher. Autour de nous, le petit frère de L. court, rigole. Trop petit pour comprendre, pour savoir ce qui l’attend, et ce qui ne l’attend plus. En retrait, la grande sœur de L. sourit aussi. Calme, sereine, elle croit, elle pense, elle rêve qu’elle va revenir, refuse de nous dire adieu.

Toute la journée, L. s’est contenue. J’ai eu l’impression qu’elle jouait plus fort, qu’elle riait plus vite, qu’elle prenait tout ce qu’elle pouvait. C’était comme si elle avait emmené à l’école un grand sac et qu’elle avait décidé d’y mettre tout ce qu’elle voulait emmener avec elle : les sourires des copains, les mots de la maîtresse, les bruits de la récré. Elle a passé la journée à ouvrir son grand sac et, avec ses yeux qui pétillent et son sourire malin, elle y a mis tout ce qu’elle voyait, tout ce qu’elle entendait. Elle a eu du mal à se résigner à le refermer, quand la cloche a sonné.

Devant le portail, ensuite, L. a sauté dans nos bras, les uns après les autres.

Elle s’y est accrochée, a posé sa tête sur notre épaule, nous a serrés très fort.

Elle a pleuré, beaucoup. Ses longs cheveux noirs la gênaient.

On l’a serrée nous aussi, on lui a dit qu’on ne l’oublierait pas, qu’elle allait vivre encore de belles choses, qu’elle allait continuer à apprendre, à sourire, que sa route était encore longue et qu’elle ne s’arrêtait pas devant le portail de cette école, ce portail qu’elle aurait aimé franchir encore tant de fois.

On ne lui a pas dit que c’était injuste.

Qu’il n’y avait absolument aucune réponse à la question qu’elle n’a pas osé nous poser mais que ses yeux, tout seul, criaient. Pourquoi.

On ne lui a pas dit que ce pays dans lequel elle est née, celui dont elle parle, lit et écrit si bien la langue ne voulait plus d’elle, simplement parce que ses parents ne sont pas nés au bon endroit.

On ne lui a pas dit que cette école qui lui avait ouvert les bras, l’avait regardée briller, pétiller, courir, jouer, aimer n’était désormais plus la sienne, que c’était comme ça et puis c’est tout.

Qu’aucun d’entre nous n’était d’accord avec ça mais qu’aucun d’entre nous n’avait le pouvoir qu’il en soit autrement.

On ne lui a pas dit qu’en plus de pleurer, on avait tous envie de gerber.

On ne lui a rien dit de tout ça.

On l’a serrée dans nos bras, on a chaussé nos lunettes de soleil pour cacher nos yeux rougis, on l’a regardée partir et on a refusé de s’habituer.

Anouk F.

Comme elle respire.

Dans ma REPpublique à moi, on accueille les mots, les maux, les gestes. Ceux qu’on contrôle et ceux qui nous échappent.

Quand les mots sont sortis, quand elle s’est mise à crier, ce n’était ni le moment, ni le lieu, et encore moins la manière. Mais E. avait décidé que ce serait maintenant et que ce serait sur ce ton là. Quelque chose d’inconscient avait sans doute mûri et il fallait que ça sorte urgemment, maintenant, au milieu du vestiaire de la piscine.

J’étais en train d’essayer de faire entrer les longs cheveux de M. dans son bonnet, de dire à S. de bien ranger ses chaussettes dans ses chaussures pour être sûre de les retrouver et de secouer un peu L. qui avait décidé de ne pas se presser. Je faisais tout ça, le vestiaire bourdonnait quand E. s’est retournée et a crié : « C’est pas moi qui ai volé l’argent dans le sac de Maman, c’est pas moi, c’est Papa, il n’y a qu’à voir, les billets sont dans la poche de son manteau. ». Les abeilles se sont toutes arrêtées en même temps et on a toutes regardé E., les yeux écarquillés. Elle ne regardait que moi, ses sourcils me suppliaient de la croire et elle répétait : « C’est pas moi, c’est pas moi ».

Je ne savais évidemment pas de quoi elle parlait. Mais je connais un peu E., alors je me suis approchée, je lui ai dit que j’avais bien entendu et que je lui promettais qu’on en reparlerait, mais pas maintenant et pas ici. Elle a acquiescé et a eu l’air d’oublier, au moins un peu. Moi, je n’ai rien oublié. J’ai même ressassé, je l’ai observée et me suis un peu inquiétée.

E. a 6 ans.

E. ment. Beaucoup. Souvent.

E. vole. Dans les cartables des copains, dans les poches et ailleurs.

Alors quand elle m’a parlé du sac de Maman, du manteau de Papa, des billets et de tout ça, forcément, je me suis souvenue.

Je me suis souvenue de cette première semaine de classe. Quand j’ai confisqué le bracelet de S. parce qu’elle jouait avec. Quand j’ai voulu le rendre à S. à la fin de la matinée et qu’il avait disparu de mon bureau. Quand je l’ai retrouvé au fond du cartable de E. et qu’elle a d’abord longtemps essayé de me convaincre que quelqu’un l’avait mis là. Non, que c’est peut-être Maman qui m’a acheté le même et qui me l’a pas dit alors elle l’a mis dans mon cartable. Non, je sais, en fait, c’est celui de ma petite sœur, je le reconnais. Qu’elle a fini par craquer, pleurer, exploser, poser sa tête sur mon épaule, renifler et me promettre, yeux dans les yeux, qu’elle ne le ferait plus. Je n’ai pas eu de mal à me rappeler qu’elle avait recommencé.

Un peu plus tard, ailleurs, j’ai donc demandé à E. de venir m’expliquer. Avant qu’elle ne commence, je lui ai rappelé qu’elle devait me regarder dans les yeux, ne pas me mentir et qu’à partir de là, je voudrais bien croire tout ce qu’elle avait à me dire et à me raconter. E. a pris une grande inspiration, a fixé le bout de ses pieds et a parlé, très vite, des billets, de Maman, de Papa, du manteau et du sac. J’ai posé ma main sur son menton, j’ai relevé son visage vers moi et je lui ai demandé de recommencer, moins vite et en me regardant vraiment, cette fois. Les yeux qui se sont levés vers moi étaient mouillés, les joues étaient rouges et aucun mot n’est sorti. On a écouté ensemble ce silence et je lui ai promis que je viendrai avec elle pour parler à Maman, ce soir.

Maman a levé les yeux encore plus haut, vers le ciel carrément. Elle a soufflé, soupiré, agacée, fatiguée, dépassée. Deux jours que je cherche cet argent, deux jours que je sais que c’est elle. J’ai tout essayé, je l’ai punie, menacée, rien. J’ai même vidé ses tiroirs, soulevé son matelas. Je commençais à croire que j’étais folle, madame, folle. La voix est montée. Elle a tremblé en même temps. J’ai demandé à E. d’aller s’asseoir un peu plus loin mais de promettre d’abord à Maman de lui rendre les billets, dès qu’elles seraient rentrées. Elle a dit oui avec une toute petite voix, sans s’excuser vraiment, et elle s’est éloignée.

Alors Maman a pleuré. Je n’ai pas vraiment pu la rassurer. Avec des mots qui m’ont semblé justes mais qui ont sûrement continuer de la blesser, je lui ai dit qu’il fallait prendre tout ça au sérieux, que les choses s’accumulaient, qu’il était important, urgent de s’en préoccuper. Avec une toute petite voix, elle a dit oui, en s’excusant pour de bon, et elle s’est éloignée.

Bref, j’ai emmené mes élèves à la piscine.

Dans ma REPpublique à moi, on apprend à évoluer dans toutes sortes de milieux, plus ou moins accueillants, plus ou moins hostiles…

Les choses avaient pourtant l’air de bien commencer. Dans le couloir devant la classe, à 8h35, dès que le premier est arrivé, je suis allée derechef vérifier qu’il avait pris son sac. Je l’ai ouvert et j’ai tout sorti : serviette c’est bon, maillot de bain aussi, bonnet de bain le voilà. Parfait, merci, au suivant. Quand les autres sont arrivés en troupeau, j’ai arrêté la revue de détails et me suis adressée au groupe. Levez le doigt ceux qui ont pris leur maillot. Tout le monde, vraiment ? Parfait. Ceux qui ont pris une serviette. Idem. Le bonnet ? Tout le monde a pris un bonnet, vous êtes vraiment surs ? Incroyable, formidable, inattendu. J’ai mimé le bonnet, le maillot et la serviette pour A., mon élève biélorusse. Il a hoché la tête. Ca avait l’air sincère.

Et puis l’heure est arrivée. Il restait moins de dix minutes avant que le bus n’arrive devant l’école. J’ai pensé que ce serait plus commode qu’ils aillent aux toilettes maintenant, parce qu’ensuite, avec les maillots de bain tout ça… Ils y sont allés, s’y sont un peu bousculés, n’ont pas forcément tiré la chasse d’eau, on a failli être en retard et puis ils ont fini par se ranger. On était prêt, dans les temps, je continuais de me pincer pour y croire.

C’est là que M. a levé le doigt : « Maîtresse, j’ai oublié mon sac de piscine chez moi ! ». Je lui ai demandé de répéter. Je lui ai demandé de m’expliquer. J’ai voulu savoir pourquoi il me le disait maintenant. Pourquoi, tout à l’heure, il avait répondu oui à toutes mes questions. Parce que oui, il y a bien un maillot de bain, une serviette et un bonnet dans son sac de piscine mais c’est juste qu’il a oublié son sac de piscine, avec tout ce qu’il faut dedans. Simple. Basique. J’ai emmené M. dans une autre classe, en courant parce que l’heure commençait sérieusement à tourner.

On est montés dans le bus. Comme les CM2 venaient avec nous, mes loulous, impressionnés, n’ont pas moufté. Assis, ceinture attachée sans qu’on ait à les aider, ils regardaient leurs pieds. Ma collègue m’a demandé dans quel vestiaire je préférais aller. J’ai choisi les filles. Je m’en mords encore les doigts. Douze filles de CM2 dans le vestiaire collectif d’une piscine, c’est un peu comme l’enfer, mais avec l’humidité en plus, des cris bien stridents et des « Oh, mais tiens moi la serviette que je me cache » toutes les deux ou trois secondes. De l’autre côté du vestiaire, les filles de CP ont forcément un peu galéré à trouver leur maillot, à ranger correctement leurs vêtements mais j’étais assez fière de les voir si bien se débrouiller.

Le passage à la douche avec le retour des cris stridents que personne n’avait oubliés et nous voilà au bord du bassin. Plus personne ne fait le malin. Une rangée de bonnets de bains colorés, les bras serrés pour essayer de se réchauffer et la peur dans les yeux de mes petits CP en voyant la taille de la piscine dans laquelle on va leur demander de se baigner.

S. est passée la première. Il s’agissait de tenir le bord et d’avancer sur toute la longueur du bassin. Maman m’avait prévenue. S. a peur de l’eau. Elle a mis cinq bonnes minutes à descendre l’échelle et a essayé d’avancer en ne trempant que les jambes, tout le reste du corps allongé sur le rebord. Pas super confortable. Je me suis approchée, j’ai essayé de la faire doucement glisser dans l’eau. Elle a hurlé. J’ai reculé.

Pour l’exercice suivant, le maître nageur a rajouté un obstacle sous lequel les enfants devaient passer, tout en continuant à longer le bord. S. est laborieusement arrivée jusqu’à l’obstacle, l’a longuement regardé, a peut-être essayé de le convaincre de la laisser passer et a finalement décidé de le soulever, pour s’éviter de s’emmerder. J’ai trouvé ça plutôt malin.

Il y a eu ensuite une longue série de nez bouchés. Je m’arrête, je prends une grande respiration, je mets mes deux mains sur mon nez et du coup, je n’ai plus rien pour tenir le bord. Je panique, je me persuade que je vais me noyer, puis je finis par relever la tête, si possible en me cognant dans l’obstacle. Je regarde la maîtresse juste au-dessus avec les yeux d’un rescapé. La maîtresse a décidé d’arrêter les frais après la crise de panique de M. en sortant la tête de l’eau. Bouche ouverte, il en est rentré et sorti de partout. M. a un peu crié, beaucoup gesticulé, son bonnet s’est barré, mais à la fin, il s’est marré et la séance s’est terminée.

Douze filles de CM2 dans un vestiaire collectif de piscine en fait, c’est pire APRES le passage dans l’eau. Parce que mes cheveux, parce que mes collants, parce que je te jure que ce sont mes chaussettes, rends-les moi et parce que s’il te plait, tiens mieux la serviette, t’es sérieuse là, les autres voient tout. J’avais pourtant – un peu – compté sur elles pour venir aider les filles du CP. Résultat : les petites étaient séchées, habillées, coiffées et on a passé dix bonnes minutes à attendre les pré-adolescentes, puis cinq autres à les regarder se bousculer pour accéder à l’un des deux séchoirs qui fonctionnaient.

Une fois dans le bus, je me suis affalée sur mon fauteuil, j’ai regardé ma collègue et je lui ai dit quelque chose comme « plus jamais ». J’ai fermé les yeux et me suis souvenue qu’on y passerait dix matinées…

Ce qu’on vient juste de leur donner

Dans ma REPpublique à moi, on regarde arriver les enfants. D’où qu’ils viennent, le portail leur est ouvert. On leur offre une petite table, une chaise parfois bancale, quelques crayons et des sourires. Et puis parfois, on s’apprête à les regarder partir, sans qu’ils ne sachent eux-mêmes où ils échoueront.

Il a posé ses deux mains sur les joues de son petit frère. Il les a posées là et il a approché le petit visage pour l’embrasser, fort, sur ces joues roses. Ils étaient devant le portail de l’école. O. avait le dos contre le mur. Sa sœur, M. était juste à côté. Aujourd’hui, comme depuis quelques jours, c’est le grand frère, dont je ne connais pas le prénom, qui vient les chercher au moment du repas, et les ramène ensuite.

Quand nous avons quitté cette table en plein soleil autour de laquelle nous avons bu un café avant de redémarrer la journée, on les a vus, tous les trois, sortir de l’hôtel. Le grand frère tenait le plus petit par les épaules, la fille suivait.

Lundi, c’est nous qui sommes entrés dans ce hall d’hôtel. Nous avions raccompagné O. et M. Personne n’était venu les chercher. La réceptionniste a téléphoné dans la chambre et a réveillé le grand frère, qui ne savait pas qu’on avait changé d’heure. Papa n’est pas là. Il a trouvé un petit travail. Il fait la plonge, contre quelques billets. C’est ce qu’on comprend quand O. nous raconte, en mélangeant l’anglais qu’il sans doute appris sur la route, l’allemand qu’il a picoré pendant ces quelques mois là-bas, le serbe, sa langue d’origine, et les quelques mots de français qu’il a déjà réussi à enregistrer. O. nous l’a expliqué dans la matinée, quand on a voulu, comme les autres jours, lui donner quelques gâteaux pour compenser le petit déjeuner qu’il n’avait encore pas pris. « Aujourd’hui, non merci, mangé, oui, Papa argent, c’est bon maîtresse ».

Maman n’est plus là. Depuis longtemps, depuis avant. Maman, on la leur a pris, là-bas, dans leur pays. Comme on leur reprend aujourd’hui ce qu’on vient tout juste de leur donner.

Maintenant, ils sont là, devant le portail. Ils se parlent, se promettent de se retrouver là ce soir, sûrement. Je ne connais pas leur langue, je ne sais rien de ce qu’ils peuvent se dire et ressentir, là maintenant. Peut-être que les petits assurent au plus grand qu’ils seront sages, qu’ils apprendront et qu’ils n’y penseront pas, au moins pendant quelques heures. Peut-être que le plus grand rassure les plus petits, leur dit de ne pas s’inquiéter, que Papa va trouver une solution, qu’il leur reste trois jours pour ça. Trois petits jours, trois petites nuits.

Lundi, à 12h, ils devront, tous les quatre, avec Papa, avoir quitté la chambre d’hôtel que l’association leur payait depuis quelques semaines. Quitter la chambre, rendre les clés et s’en aller. S’en aller où ? Papa a protesté, a supplié, a expliqué qu’il n’avait même pas de valise pour y mettre les vêtements qu’on leur a donnés. L’association est désolée. Leur dossier n’est pas recevable. Déboutés ici, déboutés ailleurs. Même pas reconduits, même pas remerciés. Il doit y avoir une case qu’ils pourront cocher, il y a forcément une ligne qu’ils pourront remplir, un dossier qu’ils pourront déposer. N’importe quoi pour ne pas que nous ayons, lundi, à les regarder sortir une nouvelle fois de ce hall d’hôtel, avec de grands sacs noirs faisant office de valises et la rue comme seule destination. Pour ne pas que nous les regardions partir, les bras ballants et le cœur retourné.

Entre nous tous.

Dans ma REPpublique à moi, on entend les bruits de dehors. On entend aussi les bruits des autres REPpubliques. Ils ressemblent aux notres, souvent. Certains n’en sont même que les échos.

Je ne le connais pas, Jean. Je ne sais rien de son histoire. Presque rien des détails qui l’ont amené si loin. Mais je le comprends. Je crois même que je peux ressentir assez exactement ce qu’il a ressenti, ce jour là, et les jours qui ont suivi.

Hier, quelques heures à peine avant que je lise ce qui était arrivé à Jean Willot, E. a décidé de descendre les escaliers sur les fesses, pour aller en récréation. Il était à l’arrière du groupe, alors on ne l’a pas vu tout de suite. C’est quand Y. a trébuché sur lui et a failli taper la tête sur les marches qu’on a réalisé.

Mon collègue a demandé des explications à E. qui ne lui en a évidemment pas données. Le maître a haussé un peu le ton. Toujours rien. Un peu plus fort. Il a exigé de E. qu’il présente des excuses à Y. E. a beaucoup pleuré. Il a fini par s’excuser.

Et après ? Et quand E. est rentré chez lui ? Qu’a t-il raconté à ses parents ?Comment Maman a t-elle entendu les pleurs que son enfant lui a racontés ?Comment Papa a t-il compris la colère du maître que E. a décrite ?

Les parents de E. ont entendu, compris et approuvé. Les parents de E. ont expliqué, eux aussi, à leur fils qu’il devait se comporter autrement, penser aux autres, ne pas se mettre en danger, ne pas blesser ses camarades.

Et le fleuve de ma REPpublique a continué à couler – presque – tranquillement.

Cela n’a pas été le cas pour lui. Pour cet enseignant, là-bas. Son fleuve a cessé de couler. Un immense barrage s’est dressé. Qu’il n’a pas réussi à surmonter . Il a préféré abandonner le navire, ou plutôt le radeau sur lequel il avait vogué déjà tant d’années.

Je ne sais pas exactement ce que son E. à lui avait fait. On me parle ici aussi d’escaliers. Le hasard n’en est pas un. On me parle ici aussi de voix levée . Ici encore de bras tiré. Le mot violence est prononcé. Intolérable, évidemment, inacceptable, si elle a existé.

Je ne vois nulle part le mot dialogue.

Je ne vois plus le mot confiance.

Ce petit mot que certains aiment tellement utiliser, nous concernant. Parce que c’est bien de ça dont il s’agit. L’école de la confiance, oui. Du dialogue. Du respect.

Entre nous tous.

Soutien à la famille de Jean Willot, à ses collègues et à ses élèves.

Anouk F.