Lettre à L.

Dans ma REPpublique à moi, les vacances commencent. Pendant que je continue de ranger ma classe, mes élèves (devrais-je dire anciens?) sont peut-être à la plage, peut-être à la maison. En tous cas, ils ne sont plus là. Je n’ai pas eu le temps de tout leur dire et il y a des choses pour lesquelles je n’aurais pas su trouver les mots, alors je le fais ici. Aujourd’hui, c’est le tour de L.

Salut L.,

On ne s’est pas vraiment dit au revoir tous les deux.
Je ne sais pas même pas si on s’est vraiment dit bonjour, finalement.
Cette année a été un peu chaotique, entre nous.
Je crois surtout qu’elle l’a été pour toi.

En classe, tu n’étais jamais vraiment là.
Pas absent, non, ça jamais, ou très rarement.
Présent.
Physiquement.
Mais c’est tout.

Ce n’était pas juste une tête que tu avais en l’air, c’était tout le reste.
J’ai bien essayé d’aller te chercher, là-haut, sur tes nuages, plusieurs fois. Mais tu n’avais pas vraiment envie de venir en bas, j’ai fini, peut-être trop tard, par le comprendre.

Pas que tu ne savais pas faire, loin de là. Juste que ce n’était pas vraiment ce qui te préoccupais.
Parce que les quelques fois où tu es descendu, c’était comme pour me dire : « Regarde, j’ai compris, je sais ce que tu attends de moi, je t’en donne un peu, einh, comme ça après, tu me fous la paix. »

Mais je suis du genre tenace, moi, tu sais L.
Je n’aime pas qu’on m’échappe.
Ou plutôt, je ne voulais pas que tu t’enfuies, que tu gâches tout, juste pour ça.

Juste pour lui, qui est parti, sans toi, sans Maman et sans ta petite sœur.
Juste pour lui, qui t’appelait, des fois, pour te dire qu’il ne reviendrait pas, pas tout de suite.
Juste pour lui, qui n’est pas venu, pendant les fêtes de Noël, comme tu t’y attendais.

Ce n’est pas rien, je sais.
C’est tout, même.
Et plus que ça.
Mais moi, j’aurais voulu que tu oublies, un peu, que tu essaies, au moins.

On en a parlé.
Tu as pleuré, des fois.
Je t’ai dit de me faire confiance, de déposer ta tristesse devant la porte de la classe, juste-là, que je t’autoriserais à la reprendre, en partant, mais que tu devais avancer, pour toi et pour lui, aussi, finalement.

Maman n’a pas tellement su quoi faire, non plus. Un peu perdue, elle aussi.
Coupable, me disait-elle.
Non, je lui répondais.
Et toi, au milieu, tu as peut-être cru que c’était toi, alors.

Et l’année a filé. Comme une flèche. Comme lui. Sans crier gare. Sans prévenir.
Est arrivé le mois de juin.
La fête des pères.

Je vous ai laissé le choix. Vous pouviez faire un cadeau pour Papa, ou pour Tonton, ou pour un grand frère, c’était à vous de décider.
Tu t’es approché de mon bureau, en descendant de ton nuage et tu m’as demandé si tu pouvais en faire deux.
« Un pour Papa et un pour M.
– Pas de problème L., c’est toi qui décides.
– Je t’ai déjà parlé de M., maîtresse ?
– Non.
– C’est le nouveau copain de Maman. Il est gentil. On va déménager, avec lui. Je suis content. »

Tu as souri. Tu es remonté sur ton nuage. J’ai juste eu l’impression qu’il était un peu plus léger, celui-là.

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