Allons enfants…

Je l’ai accrochée, parce qu’on me l’a demandée.
Je l’ai mise là et je l’ai regardée.
Mes yeux se sont arrêtés sur les trois mots écrits tout en haut.
Ceux de notre devise.
Les lettres sont grandes, trônent au-dessus de deux beaux drapeaux un peu froissés.
L’un porte des étoiles, l’autre les trois couleurs que l’on connaît.

J’ai observé le premier mot.
Il disait quelque chose comme le vent, celui qui souffle où ça lui chante et qui danse quand l’envie lui prend.
Il évoquait le droit d’être là, puis d’être ailleurs et de revenir encore.
Il ne parlait vraisemblablement pas de N., à qui nous avons dit « A demain » et qui n’est jamais reparue. Des valises qu’elle a dû plier plus vite encore que la fois d’avant parce qu’à son droit d’être là, on avait encore dit non. Du nouveau pays qu’elle s’apprêtait désormais à rejoindre sans savoir si, dans celui-ci, elle pourrait peut-être espérer rester.

J’ai trouvé que le deuxième sonnait bien.
Il parlait de toi, de moi, et de tous les autres.
Il parlait de nous tous en même temps, et de chacun d’entre nous aussi.
Il racontait qu’on était pareils, même si on était différents.
Il assurait que M., sa poussette qui lui sert de fauteuil, le tuyau qu’il a dans le cerveau et les mots qui sortent si difficilement de sa bouche ne faisaient pas de lui quelqu’un de différent de L., de I. et de A. aussi. Que s’il avait vraiment besoin d’une aide humaine à ses côtés, on n’aurait pas à attendre trois, quatre ou six mois qu’une commission se réunisse, n’envoie un premier courrier, un deuxième, puis un qui confirme, juste au moment où le délai pour cette année est malheureusement dépassé.

Et puis j’ai fait le point sur le troisième mot.
Je me suis éloignée, pour le lire un peu mieux.
C’est là que je les ais vus, tous.
Il y avait N., elle n’était pas encore partie.
Il y avait M., même sans son AVS.
Il y avait A., I., L., Y. et tous les autres.
Dans la cour, puis dans la classe.
V. venait de faire tomber I. Il l’aidait déjà à se relever et ils repartaient tous les deux.
M. expliquait la consigne à H., parce qu’il sait déjà lire et que H. a du mal avec les lettres.
E. tenait fort la main de M., parce qu’il la lui tendait, depuis sa poussette, garée à côté de ma chaise.
S. soufflait la suite de la poésie à I, parce qu’il séchait.

J’ai vu tout ça au-dessus des deux drapeaux dessinés.
J’aurais pu me mettre à chanter les mots qui sont écrits juste après.
Leur demander d’aller, enfants de notre petite patrie.
Que leurs jours de gloire étaient arrivés, ici dans cette école.
Je leur aurais proposé de marcher, marcher, ensemble. Encore, de continuer.
Je me serais arrêtée là, parce que de sang, de sillons et du reste, il n’en est pas question ici.

Je l’ai accrochée sur le mur vert de ma classe parce qu’on me l’a demandée.
Je l’ai mise là, elle va y rester.
Il paraît que bientôt, un grand drapeau viendra l’accompagner.
Nous, en attendant, on continue de marcher.

Une réflexion sur « Allons enfants… »

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