Ce qu’on vient juste de leur donner

Dans ma REPpublique à moi, on regarde arriver les enfants. D’où qu’ils viennent, le portail leur est ouvert. On leur offre une petite table, une chaise parfois bancale, quelques crayons et des sourires. Et puis parfois, on s’apprête à les regarder partir, sans qu’ils ne sachent eux-mêmes où ils échoueront.

Il a posé ses deux mains sur les joues de son petit frère. Il les a posées là et il a approché le petit visage pour l’embrasser, fort, sur ces joues roses. Ils étaient devant le portail de l’école. O. avait le dos contre le mur. Sa sœur, M. était juste à côté. Aujourd’hui, comme depuis quelques jours, c’est le grand frère, dont je ne connais pas le prénom, qui vient les chercher au moment du repas, et les ramène ensuite.

Quand nous avons quitté cette table en plein soleil autour de laquelle nous avons bu un café avant de redémarrer la journée, on les a vus, tous les trois, sortir de l’hôtel. Le grand frère tenait le plus petit par les épaules, la fille suivait.

Lundi, c’est nous qui sommes entrés dans ce hall d’hôtel. Nous avions raccompagné O. et M. Personne n’était venu les chercher. La réceptionniste a téléphoné dans la chambre et a réveillé le grand frère, qui ne savait pas qu’on avait changé d’heure. Papa n’est pas là. Il a trouvé un petit travail. Il fait la plonge, contre quelques billets. C’est ce qu’on comprend quand O. nous raconte, en mélangeant l’anglais qu’il sans doute appris sur la route, l’allemand qu’il a picoré pendant ces quelques mois là-bas, le serbe, sa langue d’origine, et les quelques mots de français qu’il a déjà réussi à enregistrer. O. nous l’a expliqué dans la matinée, quand on a voulu, comme les autres jours, lui donner quelques gâteaux pour compenser le petit déjeuner qu’il n’avait encore pas pris. « Aujourd’hui, non merci, mangé, oui, Papa argent, c’est bon maîtresse ».

Maman n’est plus là. Depuis longtemps, depuis avant. Maman, on la leur a pris, là-bas, dans leur pays. Comme on leur reprend aujourd’hui ce qu’on vient tout juste de leur donner.

Maintenant, ils sont là, devant le portail. Ils se parlent, se promettent de se retrouver là ce soir, sûrement. Je ne connais pas leur langue, je ne sais rien de ce qu’ils peuvent se dire et ressentir, là maintenant. Peut-être que les petits assurent au plus grand qu’ils seront sages, qu’ils apprendront et qu’ils n’y penseront pas, au moins pendant quelques heures. Peut-être que le plus grand rassure les plus petits, leur dit de ne pas s’inquiéter, que Papa va trouver une solution, qu’il leur reste trois jours pour ça. Trois petits jours, trois petites nuits.

Lundi, à 12h, ils devront, tous les quatre, avec Papa, avoir quitté la chambre d’hôtel que l’association leur payait depuis quelques semaines. Quitter la chambre, rendre les clés et s’en aller. S’en aller où ? Papa a protesté, a supplié, a expliqué qu’il n’avait même pas de valise pour y mettre les vêtements qu’on leur a donnés. L’association est désolée. Leur dossier n’est pas recevable. Déboutés ici, déboutés ailleurs. Même pas reconduits, même pas remerciés. Il doit y avoir une case qu’ils pourront cocher, il y a forcément une ligne qu’ils pourront remplir, un dossier qu’ils pourront déposer. N’importe quoi pour ne pas que nous ayons, lundi, à les regarder sortir une nouvelle fois de ce hall d’hôtel, avec de grands sacs noirs faisant office de valises et la rue comme seule destination. Pour ne pas que nous les regardions partir, les bras ballants et le cœur retourné.

Entre nous tous.

Dans ma REPpublique à moi, on entend les bruits de dehors. On entend aussi les bruits des autres REPpubliques. Ils ressemblent aux notres, souvent. Certains n’en sont même que les échos.

Je ne le connais pas, Jean. Je ne sais rien de son histoire. Presque rien des détails qui l’ont amené si loin. Mais je le comprends. Je crois même que je peux ressentir assez exactement ce qu’il a ressenti, ce jour là, et les jours qui ont suivi.

Hier, quelques heures à peine avant que je lise ce qui était arrivé à Jean Willot, E. a décidé de descendre les escaliers sur les fesses, pour aller en récréation. Il était à l’arrière du groupe, alors on ne l’a pas vu tout de suite. C’est quand Y. a trébuché sur lui et a failli taper la tête sur les marches qu’on a réalisé.

Mon collègue a demandé des explications à E. qui ne lui en a évidemment pas données. Le maître a haussé un peu le ton. Toujours rien. Un peu plus fort. Il a exigé de E. qu’il présente des excuses à Y. E. a beaucoup pleuré. Il a fini par s’excuser.

Et après ? Et quand E. est rentré chez lui ? Qu’a t-il raconté à ses parents ?Comment Maman a t-elle entendu les pleurs que son enfant lui a racontés ?Comment Papa a t-il compris la colère du maître que E. a décrite ?

Les parents de E. ont entendu, compris et approuvé. Les parents de E. ont expliqué, eux aussi, à leur fils qu’il devait se comporter autrement, penser aux autres, ne pas se mettre en danger, ne pas blesser ses camarades.

Et le fleuve de ma REPpublique a continué à couler – presque – tranquillement.

Cela n’a pas été le cas pour lui. Pour cet enseignant, là-bas. Son fleuve a cessé de couler. Un immense barrage s’est dressé. Qu’il n’a pas réussi à surmonter . Il a préféré abandonner le navire, ou plutôt le radeau sur lequel il avait vogué déjà tant d’années.

Je ne sais pas exactement ce que son E. à lui avait fait. On me parle ici aussi d’escaliers. Le hasard n’en est pas un. On me parle ici aussi de voix levée . Ici encore de bras tiré. Le mot violence est prononcé. Intolérable, évidemment, inacceptable, si elle a existé.

Je ne vois nulle part le mot dialogue.

Je ne vois plus le mot confiance.

Ce petit mot que certains aiment tellement utiliser, nous concernant. Parce que c’est bien de ça dont il s’agit. L’école de la confiance, oui. Du dialogue. Du respect.

Entre nous tous.

Soutien à la famille de Jean Willot, à ses collègues et à ses élèves.

Anouk F.

Entre vos mains.










Je l’imagine ce matin, serré dans un carton. Il attend que quelqu’un défasse le scotch. Le coup de main expert arrive. Un grand coup de cutter bien placé pour ne pas écorcher sa couverture. Les volets du carton s’ouvrent grand, la lumière entre enfin. Il est peut-être juste au-dessus, peut-être pas.





En le prenant dans les mains pour le sortir de là, on le trouve forcément doux, forcément beau, peut-être même un peu chaud.





On en a fait quoi ensuite ?





On l’a posé. On l’a rangé. Ou exposé.





En me promenant, aujourd’hui, dans les rues de cette trop grande ville ou le ciel nous tombe sur la tête sans discontinuer, je l’apercevrai peut-être. Dans cette vitrine.





Dans les mains de cette dame. Elle sera en train de lire ce qu’il y a écrit derrière. Est-ce que ça la fera sourire ? Est-ce que ça lui donnera envie d’en savoir plus ? Est-ce qu’elle va l’emmener avec elle ? Le lire ? L’offrir ?





Quelqu’un d’autre le touchera alors. Tournera les pages. Sourira. Rira. Pleurera. S’agacera. Le refermera tout de suite, ou plus tard. Et en parlera. Ou pas.





Je l’imagine ce matin entre vos mains et je me dis que c’est une sacrée aventure, tout ça. Que l’ aventure commence tout juste, finalement.





Merci Maîtresse est en librairie aujourd’hui.





Prenez en soin.





D’ici ou d’ailleurs.

Dans ma REPpublique à moi, on ouvre nos portes et on y laisse entrer des petits bouts du monde entier. Quand le portail se referme, les mots se mélangent, les langues se lient et se délient.

C’est à se demander s’ils n’ont pas un langage secret. On a même essayé de s’approcher, l’autre jour, en récréation, pour deviner quelle langue ils utilisaient. O. était arrivé le matin même, A. quelques jours plus tôt. Ils n’avaient même pas eu besoin de se saluer, ni même d’échanger leur prénom. Ils jouaient. Ils se comprenaient.

Pourtant en classe, je n’avais pas entendu le son de la voix de A. Des petits bruits, parfois pour dire « Je ne comprends pas ». Des mains qui se tordent, de gêne sûrement, d’impatience sans doute aussi. Et puis des yeux qui crient « Au secours, parle moi dans ma langue, j’ai mal à la tête ».

J’ai dû regarder précisément sur le planisphère de la classe pour localiser son pays. J’en avais une très vague idée. On a regardé tous ensemble, sur le globe aussi ensuite. Ils ont tous dit « Waouh ! C’est loin maîtresse ! » et se sont retournés pour l’observer encore un peu plus fixement. On a rajouté une petite punaise, comme on l’avait fait pour M., pour B. et pour l’autre M. A. a applaudi et puis il est reparti jouer.

Difficile, très difficile pour lui, de rester assis. Il y a cette langue dont il ne comprend pas un traître mot mais il y a surtout ces règles, ces normes, qu’il ne connaît pas. Sur son dossier, il y a écrit : NSA. Aucun rapport avec le renseignement américain, ça veut dire « Non Scolarisé Antérieurement ». Autrement dit, à 6 ans et demi, dans ce pays si loin d’abord, puis pendant ce voyage si long dont je ne connais rien, il n’a jamais mis un pied dans une école. Il en a peut-être rêvé. Il a peut-être vu d’autres enfants y aller. Ses parents lui en ont sans doute parlé. Mais il n’y est jamais allé. Jusqu’à aujourd’hui, ici, avec nous, dans ce pays qu’il ne connaît pas, avec ces enfants qu’il ne comprend pas.

Le matin, quand les autres viennent autour de moi, sur le banc, pour me montrer comment ils savent bien lire maintenant, je lui demande de s’asseoir un peu plus loin. Une grande table ronde pour lui tout seul et des petites lettres, mélangées dans une boite. J’écris des mots sur une feuille et lui demande de chercher les lettres dans la boite. Il essaie, tire la langue sur le côté, gémit étrangement par moments. Il regarde souvent vers la porte, espère sans doute que la maîtresse qui s’occupe des enfants qui ne parlent pas encore notre langue, vienne le chercher.

Il bouge beaucoup, tout le temps. Je mets ça sur le compte de son indiscipline, de son inexpérience de l’école, du cadre, de la vie avec les autres. Mais je m’interroge. Ses attitudes sont parfois inappropriées, ses gestes souvent violents. J’en parle avec Papa, devant le portail. On parvient à communiquer en anglais. Il s’excuse dix fois, vingt fois. Me dit qu’à l’hôtel, c’est pareil. Il fait du bruit, bouge, saute, remue. Désolé. Je lui dis de ne pas l’être, que A. va s’apaiser. J’essaie d’y croire pendant que je promets.

L’autre jour, dans la classe d’à côté, O. est arrivé. Un long voyage aussi, avec des détours, comme a essayé de le raconter son papa, quand il est venu l’inscrire. Leur pays est si petit qu’on peine à lire son nom sur le planisphère. Même si ce pays là, tout le monde en a entendu parler. La Serbie. O. aussi a droit aux trois petites lettres d’agent secret sur son dossier. Lui aussi a la tête embrumée de ces mots qu’il ne comprend pas et les yeux remplis de « aide-moi ».

Alors ces deux-là se sont retrouvés dans notre cour de récréation, un beau matin de février.
Ces deux-là n’ont pas eu à se saluer, ni même à se demander comment ils s’appelaient.
Ils ne se sont pas préoccupés un instant de la langue que parlait l’autre.
Ils se sont juste trouvés.
Ils ont décidé de jouer ensemble.
Comme si le déracinement remplaçait la langue, qu’il leur suffisait de se regarder.
Que chacun pouvait utiliser ses mots parce qu’à ce moment là, ce n’est pas comme ça qu’ils se comprenaient.

La maîtresse a un truc à vous dire…

Je me disais que ça serait bien d’écrire comment tout a commencé.
Je me disais que c’était peut-être le bon moment, vu ce qui est sur le point d’arriver.

C’était il y a un peu plus d’un an.
Jusque là, je me contentais d’en parler.
Je rentrais le soir et je lui disais.
Je lui parlais de ce que ça me faisait, de la manière dont ça me pesait, des fois.
Je lui décrivais S., j’essayais d’imiter H., quand il faisait le zouave, dans la classe.
Il m’écoutait.

Un jour, je me suis dit que je pourrais peut-être l’écrire.
Pas pour les autres, non, pour moi, comme ça, comme un exutoire.
On m’a dit : « fais le lire, pourquoi pas un blog ? »
J’ai essayé. Assez vite, vous avez été quelques-uns à me suivre, à me lire, à commenter.
J’ai eu envie de continuer.

Il y avait des profs qui m’écrivaient et me disait « Ah ? Toi aussi, tu as vécu ça ? » .
Il y a eu des mamans qui m’ont dit « Ah bon, alors, ça se passe comme ça ? »
Des ni-parents ni-profs qui commentaient : « Alors, c’est ça votre métier ? »
Le blog a vécu et vit encore.
Repris ici et là, parfois.

Et puis un (très beau) jour du mois de mars, quelqu’un m’a contactée.
Une dame avec un prénom qui sonnait déjà comme un joli cadeau.
Elle m’a demandé si je voulais, si je pouvais, écrire un livre.
Si je voulais, ça oui.
Si je pouvais, je me suis d’abord dit que non.
Et puis j’ai essayé.
Elle m’a relue, encouragée, jamais lâchée.
Et l’aventure était lancée.

Un an plus tard, Merci Maîtresse est donc un livre.
Pas la republication des chroniques que vous lisez ici, non.
Un récit. Celui d’une école, d’une année scolaire, d’une classe.
Des enfants, des profs, des parents.
Des rencontres, des séparations.
Des journées ordinaires, d’autres qui le sont un peu moins.

Merci Maîtresse, le livre, publié au Cherche-midi, vous attendra dans toutes les bonnes (et moins bonnes) librairies à partir du 7 mars prochain, autant dire quasiment demain.

En attendant de pouvoir le lire et de m’écrire ici ce que vous en avez pensé, vous pouvez en admirer la (très jolie) couverture.

Sur la « quatrième », on peut lire ça :

« C’est l’histoire de Carla, qui est venue et qui a dû repartir. Trop vite.
C’est l’histoire de Martim, qui aurait préféré ne pas être là, avec nous.
C’est aussi celle d’Habib, qui espère chaque matin qu’il y aura sport aujourd’hui.
C’est l’histoire de Valentine et de son papa.
D’Adriano et de la quiche qu’il a vomie sur sa dictée ce matin.
De Timéo, qui n’avait pas de chat mais des griffures quand même.
De la corde de Laurence, la directrice, sur laquelle on a un peu trop tiré.
C’est leur histoire à tous.
Et la mienne, aussi.
L’histoire de mon école, de notre école. Et de la vôtre aussi, sûrement. »

Les très pressés peuvent même le pré-commander ici, ou .
Les bien intentionnés ont même le droit d’en toucher un mot à leur petit (ou grand) libraire de quartier.
Tout le monde a (plus que) le droit d’en parler tout autour de lui, et même encore plus loin, s’il lui en dit.

Anouk F.

L’amour, c’est…

On ne se connaissait pas.
Enfin si, moi je le connaissais, j’en avais entendu parler, j’avais vu, aimé ce qu’il faisait, ce qu’il disait.
On ne s’était jamais vus, jamais parlé.

C’est drôle parce que quelques jours avant, je m’étais dit qu’il faudrait que je lui parle, que je lui dise, que je lui demande si je pouvais, s’il était d’accord pour être là, ici, avec moi, sur ce blog, par ci par là.

Et puis c’est lui qui m’a contactée.
Pas directement, non, je vous ai dit qu’il ne me connaissait pas.
Non, il a dit à B., qui l’a dit à C., qui me l’a dit.Il nous a demandé, à tous, de lui parler d’amour.

Comme ça, c’est tout.
Lui parler d’amour.
Tiens.

Et lui dire quoi sur l’amour ?
Justement, lui dire ce que c’était l’amour.

Il a dit qu’il le lirai, puis qu’il le dessinerai.
Il l’a fait.

J’ai transmis le message à M., à J., à A., à G..

La boule de neige s’est emballée.
On en a tous parlé.
On lui a tous dit ce que c’était, l’amour.

Il a tout dessiné.

Ils en ont fait un livre.
Et maintenant, il est à vous.

A vous de le lire, le regarder, l’offrir, le relire, l’aimer.

A moi de dire merci Jack Koch !

Sa chaise sera vide.

Dans ma REPpublique, nul besoin de papiers, de carte verte ou de droit d’asile pour entrer, s’asseoir et apprendre. Alors il y a des fois où on fermerait bien notre portail de l’intérieur pour ne plus les laisser sortir. Pour ne plus les laisser partir.

C’est vrai que je ne le connaissais pas.
Peu, en tous cas.
Croisé dans les couloirs.
Vu parfois sa maîtresse lui demander de se ranger.
Vu avec sa maman, l’autre jour, préparer le stand pour la vente de gâteaux dans la cour.

Je ne le connaîtrai pas mieux.
Je ne le croiserai plus.
Il est parti.
Contre son gré, celui de sa sœur, celui de sa mère, celui de son père.

Cela faisait des semaines, des mois que ça couvait.
Demande d’asile refusée.
Recours épuisés.
Tous les mercredi, à la préfecture, aller pointer.
Et attendre.
Attendre quoi.
Ca.
Attendre et puis partir.

A la rentrée des vacances, il y aura une chaise vide dans la classe.
Le casier, lui, sera presque plein.
Il y aura tout, sauf ce qu’il avait pris avec lui, pour faire ses devoirs, comme les autres.
Les autres, ceux qu’il comptait bien retrouver là, dans cette classe, dans cette cour.
Les autres, ceux qui ont le droit de rester là.
Les autres, ceux auxquels on essaiera d’expliquer ça.
Ou pas.

Lettre à M.

Dans ma REPpublique à moi, il fait chaud, très chaud. Je crois qu’on y est, en vacances, pour de bon, ou presque. On sue, on se baigne (pour certains), et on s’apprête à vibrer, tous, devant un match de foot. Je sais que M. est de ceux-là. Alors c’est à lui que j’écris, aujourd’hui.

Salut M.

Je ne te demande pas si tu vas bien. Je sais que tu as peur, que tu es heureux, comme nous tous, mais que tu flippes. Je t’imagine chez toi, avec tes deux frères, tourner autour de Maman, comme tu l’as fait toute cette année autour de moi.
« Maman, maman, il commence quand le match, c’est bientôt ? »
« Maîtresse, maîtresse, c’est à quelle heure qu’on fait sport ? »

On a ri tous les deux M., pendant cette année. Mais pas que.
On a pleuré aussi.
J’ai crié, des fois.

Tu veux que je commence par quoi ?

Par les fois où ma patience a débordé. Par ces minutes où je me suis sentie tellement démunie, tellement incapable de t’aider que la colère a pris le dessus sur le reste. Ces moments où j’ai haussé le ton, sans doute un peu trop fort. Sûrement même.

« Dans l’exercice suivant, je vous demande de souligner le verbe dans chaque phrase ».
J’ai expliqué la consigne.
Je l’ai faite reformuler, j’ai même réalisé la première phrase avec vous.
Je savais que tu peinerais alors je me suis approchée de toi et je t’ai montré, avec la deuxième phrase, comment tu pouvais faire. Tu m’as dit « Oui, maîtresse, d’accord maîtresse ».
Alors je suis allée voir les autres. Ils avançaient, à leur rythme, mais ils avançaient.
Et puis je suis revenue vers toi.
Tu n’avais rien souligné.
Le nez en l’air, tu cherchais si un autre regard traînait, avec lequel tu pourrais te marrer, là, tout de suite, un peu.
Je me suis assise près de toi, prête à tout te réexpliquer, une fois de plus.
Tu m’as regardée avec cette bouille que je croquerais et tu m’as dit, si sincèrement, si honnêtement :
« Maîtresse, j’ai pas compris ».
Ca aurait pu, ca aurait du, peut-être, me faire rire.
Si ça avait été la seule fois. Si ça n’avait pas été comme ça chaque semaine, chaque jour, chaque heure.

Alors oui, il m’est arrivé de crier. Je ne sais pas ce que j’imaginais.
Qu’en parlant plus fort, tu comprendrais mieux.
Avec un peu de recul M., tu dois comprendre que ce n’est pas contre toi que je criais. Juste contre mon impuissance, mon sentiment d’inutilité.

On a essayé des choses, toi et moi. Maman aussi, avec nous.
Le RASED, la psychologue scolaire, une demande d’Auxiliaire de Vie Scolaire.
Rien n’a vraiment avancé.
L’AVS a été refusée.

Bon, soyons complètement honnêtes M., tu m’as rendue chèvre quelques fois einh. Toutes ces récréations pendant lesquelles les autres venaient se plaindre d’un coup de pied, d’avoir été poussés, d’une insulte. Toutes ces fois où je te voyais courir dans les escaliers, jeter un papier à travers la classe, dire à E. qu’il était « trop nul » pour jouer au foot avec vous. Toutes ces fois où je te faisais venir à moi et où tu avais le visage si surpris, si loyal, et où tu répétais, un soupçon de larmes dans la voix « Mais, mais, j’ai rien fait moi maîtresse ».

On a pleuré aussi, souviens toi.
Oh, toi bien plus souvent que moi.
De chaudes larmes de caïman à chaque fois que je te demandais de faire signer à Maman les bêtises que tu avais faites dans la journée. Reniflage et bouderie en prime.
De vraies larmes le jour où elle venue chercher ton premier bulletin.
Où je lui ai expliqué que ça partait mal, très mal, que le retard s’accumulait.
Où elle m’a regardée, a soupiré, s’est tournée vers toi et t’a raconté ce qu’elle avait vécu, elle. Combien d’heures elle avait bûché, là-bas, au pays, pour obtenir ce diplôme qui lui avait permis de venir vivre ici.
Où elle t’a dit que tu ne mesurais pas ta chance, que tu ne la respectais pas, finalement.

Et puis on a ri, M..
On a tellement ri, rappelle toi, au mois d’Octobre, je crois.
On travaillait sur les noms communs et les noms propres.
Je venais de récapituler ce qu’on s’était dit.
« Un nom propre commence toujours pas une…. »
Et toute la classe a enchaîné : « Majuuuuuuscuuule ».
Et là, tu as bondi de ta chaise M. et tu as hurlé « ..et se termine par un point ! ».
J’ai du m’asseoir pour ne pas tomber.
Et puis j’ai pouffé.
Et toi aussi.
Je t’ai félicité, quand même, parce que j’étais heureuse que tu associes (enfin) la majuscule et le point. Et puis on a ri, encore un peu.

Et aujourd’hui, tu vas rire encore, M., tu vas applaudir, tu vas être heureux, encore.
Je sais que le football est important pour toi.
Non, essentiel.
Tout le monde dit que tu es très bon.
Regarde le bien ce match M., qui sait, tu y seras peut-être, toi aussi, dans quelques années.
Toi aussi, tu iras la chercher, ton étoile.

Je te le souhaite M..
Honnêtement
Sincèrement.

Se faire confiance, entre professionnels, pour l’aider.

Dans ma REPpublique à moi, on observe, on analyse, on essaie de comprendre. Quand on pense avoir la solution, on fonce. Mais il y a des murs, de très hauts murs qui se dressent, parfois, et font mal.

Ca fait des semaines que je l’observe. Que j’essaie de le comprendre. Que j’essaie de l’aider. Mais je n’y arrive pas. Des semaines que je me demande ce qui ne va pas, pourquoi M. ne fait jamais ce que la consigne lui demande de faire, pourquoi M. pose toujours des questions à côté du sujet, apporte toujours des réponses loin, très loin de la plaque.

J’en ai parlé avec ses anciens enseignants.
J’en ai parlé avec ses parents.
Je l’ai « signalé » au RASED (Réseau d’Aide et de Soutien aux Enfants en Difficulté).
M. n’a pas changé.
Ailleurs, il est ailleurs, tout le temps.

Il sourit pourtant, il est gentil.
Il essaie, il a envie, très envie.
Mais il n’y est pas.

Déficience ? Non, disent les tests psychométriques.

Une fois, une Auxiliaire de Vie Scolaire assigné à un autre élève de l’école est entrée dans ma classe. Son élève était absent.

« Assieds toi à côté de M., si tu veux, pour voir, ça va peut-être l’aider ».

Miracle. Fils connectés. Un autre M.
S. n’a pas fait les exercices à sa place. Elle s’est juste assise, là, tout près de lui. Elle l’a regardé, elle lui a donné confiance. Il a réussi. 100% à la dictée. Des calculs justes, des opérations bien posées.
J’ai dû me pincer pour le croire.

« Troubles de l’attention et de la concentration », dit le rapport de la psychologue scolaire.
« La présence d’une AVS à ses côtés semble nécessaire », conclut le même rapport.

La machine se met en branle.
Dossier GEVASCO à remplir de mon côté.
Dossier MDPH du côté de la maman. Oui, MDPH, Maison Départementale des Personnes Handicapées. Non, M. n’est pas handicapé, mais c’est ainsi, c’est la MDPH qui attribue – ou pas- les AVS.

La maman de M. doit aller voir son médecin de famille. Il doit absolument remplir un certificat médical pour compléter le dossier et qu’il aboutisse.

Les jours passent. M. entre dans ma classe, une enveloppe à la main. Victorieux.
Le dossier. Complet.
Ou presque.
Le médecin a refusé de signer le certificat médical.

J’appelle le docteur, lui explique, lui demande simplement de signer pour faire aboutir des semaines d’observation, de travail, pour aider M.

« Cet enfant n’est pas handicapé, me répond le docteur.
– Je sais, je n’ai jamais dit ça, mais c’est la procédure, faisons-nous confiance, entre professionnels.
– Non, je ne signerai pas ce papier. Et j’ai bien expliqué à la maman de M. qu’elle devait arrêter de vous écouter. Vous vous rendez compte que vous êtes en train de lui faire croire que son fils est handicapé ?
– Mais je ne lui ai jamais fait croire ça, nous lui avons expliqué, démontré, prouvé. Ecoutez moi, croyez moi, contactez la psychologue scolaire si besoin… »

Il a raccroché.
Je suis rentrée dans ma classe.
J’ai regardé le dossier.
Incomplet.

M. s’est retourné. Inquiet.
Je lui ai dit de ne pas s’en faire, que j’allais trouver une solution.
Il m’a crue. Je ne sais pas s’il a bien fait.