Toutes celles-là en même temps.

Manifestation Nous Toutes contre les violences sexistes et sexuelles, le samedi 24 novembre 2018 à Paris. Photo Marie Rouge pour Libération

Il y a celles qui restent en retrait, qui jamais ne viennent nous parler.
Elles attendent, ne demandent jamais rien, pressent avec douceur et fermeté la joue du trésor qu’elles sont venues récupérer et repartent, encore un peu plus riches de cet amour qu’elles ont à lui donner.

Il y a celles qui désespèrent, ne savent plus comment s’y prendre, viennent confesser qu’elles n’y arrivent pas, qu’il faut qu’on les aide, qu’on leur explique.

Celles qui essaient, encore et encore.
Qui ne savent pas vraiment qu’elles ont ce droit là, et bien d’autres encore.
Qui ne mesurent pas à quel point leurs épaules portent ce qu’aucun homme ne saurait soulever avec ses deux bras.

Elles sont brunes, blondes, rousses, voilées pour certaines, abîmées pour d’autres.
Lumineuses, pour la plupart.
Elles sont seules, souvent.
Tristes parfois.
Battantes, avant tout.

Celle-ci a le verbe haut.
Quand celle-là s’excuserait d’exister.
L’une se méfie, sans cesse sur ses gardes.
L’autre sourit, accepte, laisse parfois trop couler.

Elles se postent chaque soir devant nous, derrière le grand portail blanc.
On lit dans leurs yeux l’attente et l’envie d’y arriver.
Pas pour elles, presque jamais.
Mais pour cet enfant qui accomplira ce qui ne leur a jamais été accordé.

Elles pourraient s’appeler Gisèle H., ou Jacqueline S.
L’une et l’autre en même temps.
Elles sont femmes, elles sont mères.
Comme moi, comme toi, comme elles.
#sororité

Vacances, j’oublie (presque) tout.

Il en faut du temps pour lacher.

Souffler.

Décompresser.

Se dire que c’est bon, c’est terminé. Pour cette année.

Il en faut des heures de sommeil, des rayons de soleil et de l’eau salée sur la peau pour réussir, enfin, à s’apaiser.

Il faut en décoller des grains de sable pour se dire que non, on n’avait pas terminé. Que oui, cette fin d’année sentait quand même un peu fort des pieds mais que, même s’il a fallu se boucher le nez, on a sans doute réussi à bricoler, a défaut de vraiment les aider.

Il faut aussi fermer les yeux et essayer de ne pas regretter. Ne pas trop se demander si on leur a dit au revoir comme il fallait. Ne pas trop se mettre à penser qu’on finira par les oublier, que eux aussi, ils ne se souviendront bientôt plus de comment tu t’appelais.

Il faut du temps, sans doute. De l’espoir aussi. Pour ne pas trop penser à ceux qui n’auront droit ni aux rayons du soleil, ni à l’eau salée. Qui devront se contenter de regarder les jours passer, vissés devant un écran, agitant les pouces, s’abîmant les yeux et un peu le reste aussi. A ceux là aussi qu’on obligera à mettre le nez chaque jour dans ces cahiers colorés qui sont censés nous remplacer.

Il faut de tout ça pour accepter d’ouvrir cette petite parenthèse qu’on refermera en revanche très vite. Juste le temps d’ouvrir aussi grand nos bras que leurs yeux, que la porte de la classe, le jour de la rentrée.

Je suis venue vous dire

J’aurais pu vous le dire de vive voix, l’autre soir.
J’aurais pu me mettre debout sur une chaise et vous déclamer ces lignes. J’aurais ménagé des silences, je vous aurais regardé un par un dans les yeux et nous nous serions ensuite serrés très forts dans les bras. J’aurais sans doute pleuré, au moins un peu. Ma voix aurait tremblé, forcément beaucoup.
Mais je ne l’ai pas fait.
De la pudeur, sûrement.
De la retenue aussi.
Peut-être l’envie de ne pas y croire totalement, pour l’instant.
J’ai préféré vous écouter me dire au revoir, vous regarder danser sans pudeur ni retenue, parce qu’en fait, entre nous, il n’y a plus rien de tout ça, désormais.

J’ai pourtant des choses à dire à chacun d’entre vous.
Tellement que ça ne rentrerait pas ici, ni dans un livre, même si vous êtes les meilleurs personnages dont on puisse rêver.
Mais je vais commencer par elle, cette école dans laquelle je viens de passer six ans.
Elle a changé en même temps que nous.
Ils lui ont mis des couleurs aux fenêtres quand nous, c’est le cœur des élèves qu’on s’efforçait de colorer. Ils ont agrandi ses étages alors qu’on se battait pour que les enfants rêvent plus haut et plus grand.
Et quand ils ont supprimé les arbres dans les cours, on s’en est accommodé parce qu’on savait qu’on trouverait bien d’autres moyens de les faire respirer.

Mais elle n’est rien sans vous.
Elle n’est rien sans C., qui passe ses cheveux derrière l’oreille avec tant de classe et de coquetterie. Si tu savais C. à quel point le sourire si brillant dont tu ne sais te défaire m’a fait du bien, les jours si nombreux où mes colères m’envahissaient. Si tu savais comme ton bonheur transpire et nous irradie tous.
Elle n’est rien sans O., à qui je n’en veux pas de m’avoir donné des envies d’ailleurs.
Elle n’est rien sans S., qui cache derrière sa pudeur et sa réserve le plus grand cœur qu’il soit donné de croiser un jour. J’ai tellement de chance de m’être trouvée sur ce chemin et d’avoir eu le droit d’y entrer, ne serait-ce qu’un petit peu.
Cette école n’est rien sans notre C. Notre roc, notre pic, que dis-je …. Je vous souhaite à tous de croiser un C. un jour dans votre vie. Merci de m’avoir appris à dompter mes fusées pour qu’elles partent un peu moins vite. Merci de m’avoir appris à arrondir mes angles si pointus.
Cette école n’est rien sans tous les autres, que j’ai moins côtoyés mais que j’ai aimés, chacun à leur manière. Même celles qui pensent que nous n’avons pas accroché, merci de m’avoir, à votre manière, tellement appris sur moi, au quotidien.
Il y en a une qui doit lire ces lignes en pensant que je l’ai oubliée. Je retarde juste le moment où c’est à elle que je dois m’adresser. Sûrement qu’aucun mot ne sera vraiment à la hauteur. Merci L. d’être ce que tu es. Merci d’être entrée dans ma vie et ne t’avises surtout pas d’en ressortir.

J’aurais pu vous dire tout ça, rien qu’à vous.
Mais si je l’écris ici c’est parce que je veux que tout le monde sache qu’il existe des gens comme vous. Que tout le monde mesure cette chance que j’ai eue de croiser votre route et que nous ayons su, sans avoir à nous le dire, de quel côté il fallait aller pour avancer ensemble.

Merci.

« Je ne construis pas, je tue. »

Du haut de sa fenêtre, au 3ème étage, elle a sorti sa tête, puis ses mains. Une cigarette dans la droite, elle m’a d’abord regardée intensément. Je sentais qu’elle essayait de se souvenir, que ce visage remontait à bien trop loin. Puis elle a secoué la tête, de gauche à droite pour me faire signe que non, son fils ne reviendrait pas. Je lui ai proposé de descendre, pour que nous puissions discuter, lui ai montré mon masque et reculé d’un mètre pour qu’elle comprenne qu’il n’y avait pas de risque à venir parler avec moi. Elle a refusé.

Chaque semaine, nous avons préparé des petits dossiers. Des exercices, quelques jeux. Elle n’est jamais venue les chercher. Nous savions J. fragile, ses compétences en lecture bien trop bancales et son intérêt pour les nombres encore trop limité. Comme pour d’autres, nous nous sommes inquiétés. Le téléphone sonnait dans le vide, les SMS restaient lettres mortes. Alors j’y suis retournée. J’ai sonné, insisté.

Il ne veut pas.
Il a peur.
Il refuse de sortir de la maison, même pour aller promener les chiens.
C’est lui qui dit non, pas nous.
Faites le descendre, nous allons lui parler.

J. est venu devant l’école, une fois les copains partis.
J’ai vu ce pantalon qui lui serrait les hanches.
Ses bras bien trop comprimés dans ce tee-shirt qui remontait sur son nombril.
Et puis ses yeux. Qui ne regardent jamais au même endroit. Ils ne fuient pas, ils se carapatent carrément et ne sont jamais vraiment là.

Maman lui a demandé s’il voulait y retourner. Il a dit non, jamais.

Qu’est-ce que tu fais de tes journées, J. ?
Je joue.
A quoi ?
A la console.
Toute la journée ?
Non, dit Maman.
Si, corrige J.
A quel jeu est-ce que tu joues ?
A Fortnite, dit J., fier. Dans deux jours, il y a un nouveau niveau, je sens que je vais le réussir lui aussi.
Maman reprend la parole. Mais il construit aussi dans ce jeu, c’est pédagogique.
J. la coupe. Non, je ne construis pas Maman, je tue.

J. est revenu en classe.
Ses yeux continuent de prendre la tangente dès que possible.
Ses mains ne savent plus bien comment tenir un crayon.
Quand je lui donne des jetons avec des lettres et lui demande de les nommer, il écarte les mains et dit qu’il ne sait pas. Je le corrige et lui dit qu’il ne sait plus, mais que ça reviendra.

Dans la cour, J. erre.
Les autres lui tendent des craies, il les jette à terre.
Les copains lui proposent de jouer, il en est incapable.
Ça aussi, ça reviendra.

Tôt ou (trop) tard.

Malgré tout.

Il est des certitudes qui ne demandent qu’à vaciller.
Pourtant, on leur plante les pieds dans le sol et on s’obstine à les faire tenir debout.
Il n’y a que le temps qui les érode, jour après jour, et leur permet, parfois, de s’écrouler.
Le temps et les rencontres.
Les confrontations avec celles et ceux qui vivent ces certitudes de bien trop près, et n’ont finalement que peu de choses à faire ou à dire pour vous aider à les bousculer.

J’avais déjà perdu mes moyens, la première fois.
Il y avait cette case vide, sur la fiche orange qu’ils nous ramènent en début d’année.
Vide et barrée d’un grand trait.
Au-dessous, Papa avait écrit “décédée”.
Je l’ai relue plusieurs fois et j’ai essayé d’oublier.
J’ai tout fait pour ne pas en faire état, pour ne pas le regarder autrement.
Je le savais et cela devait me suffire.
A l’intérieur, pourtant, j’étais effondrée.

J’ai appris à le connaître.
A comprendre ses envies que je le regarde, ce besoin permanent que je le félicite, ce “moi je” qui revient sans cesse dans sa bouche.
Comme tous les autres, sûrement.
Peut-être juste un peu différemment.
Je n’ai pas voulu l’empêcher de s’attacher.
Je lui ai sans doute laissé la porte un peu plus ouverte que je ne l’aurais dû.
Mais cette case vide était là, toujours pas loin de lui, et j’avais l’impression que c’est ce que je lui devais.

Un jour, Papa m’a raconté.
La tumeur depuis longtemps détectée.
La vie qui a continué de couler.
Cette douleur qui un jour l’a paralysée.
Cette toute petite semaine qui a fini par l’emporter.
Ensuite, nous n’en avons jamais reparlé.

Jusqu’à ce message, que je me suis décidée à lui envoyer.

“Nous préparerons la semaine prochaine un cadeau pour la fête des mères.
Comment souhaitez-vous que je lui présente les choses ?
Le fera t-il pour vous ? pour sa Mamie?”

Avec tout ce que ce message peut comporter d’indélicatesse, j’ai marché sur mes gros œufs et attendu cette réponse en me disant que j’avais peut-être merdé. Que ce cadeau, on pouvait sûrement s’en passer. Que rien ne nous y obligeait. Que si ça le blessait, alors je préférais abandonner.
C’est là que mes petites certitudes ont commencé à s’agiter.
Les quelques mots qu’il m’a répondus ont suffi à les balayer.
“Non, il le fera pour elle, comme chaque année, et sera ravi de le faire, vous verrez ! Nous lui apporterons ensemble et ce sera un joli dimanche que nous passerons tous les trois, malgré tout.”

Plus fort que l’univers tout entier.

Photo Sébastien Bozon/AFP

Il a vidé son sac et maintenant ça va mieux.
Au moins un peu.
Il a pleuré, beaucoup, mais il a tout dit.
Je l’ai remercié, je l’ai encouragé.
Je l’ai aidé à sortir pelle après pelle un peu de ces montagnes qui lui pèsent tant.
Un peu de ce qui a fait qu’aujourd’hui encore, il s’est senti différent.

On a pourtant commencé par s’énerver.
Les nerfs étaient au bord de ses lèvres et la frustration lui brûlait les yeux.
Je devrais savoir y faire, déceler les indices, décoder ces colères que je juge d’abord infondées, ces mots qui dépassent sa pensée et qui nous font, à tous les deux, hausser le ton. Mais il arrive que j’oublie les codes, que je refuse les signes et que je baisse la garde. Alors il a crié, fort. Ses mains ont essayé de s’exprimer à leur tour. J’ai crié aussi. Plus fort que lui. Parce que c’est moi qui commande, ici. Parce que je suis cet être humain qui a aussi ses failles, ses faiblesses et ses petits bouts de montagne qui prennent un peu de place à l’intérieur.

Les cris ont cessé.
Ses pleurs ont suivi.
Nous nous sommes assis.
Il a repris sa respiration.
Les mots ont commencé à sortir.
En rafales, mais saccadés.
C’est parce que..
C’est parce que..

Il a dit son ennui.
Il a confessé la punition qui lui a pendu au nez quand la maîtresse lui a, pour la dixième fois, demandé de se taire.
Il a dit sa tristesse de l’avoir déçue, peut-être, et sa peur terrible de lui déplaire.
Il a raconté ce doigt qui restait levé sans qu’on ne le regarde jamais.
Il a repris les mots de la maîtresse qui lui disait qu’elle savait qu’il savait, mais que les autres aussi, ils devaient apprendre.
Il a demandé quand est-ce que lui, il apprenait.
Il a demandé pourquoi les autres, ils ne savaient pas tout de suite, eux aussi.
Il a dit qu’il aimait y aller, mais qu’aujourd’hui, il aurait voulu être ailleurs.
Il a entendu qu’aux autres, il fallait leur laisser du temps. Il a dit que lui, on lui en donnait trop, justement, et qu’il ne savait pas trop qu’en faire. Parce qu’il veut aller vite, parce qu’il en veut encore et toujours plus. Parce que quoiqu’on fasse, ça ne sera jamais assez.

Il a dit tout ça sans s’arrêter.
Il n’y a que ses larmes qui ont cessé de couler.
Je n’ai rien dit. Juste écouté.
J’ai vu les tas de pierres sortir peu à peu de son petit torse et son ventre se dégonfler.
Je lui ai caressé les cheveux et lui ai dit que je l’aimais.
Il m’a dit que lui aussi, plus fort que l’univers tout entier.
“Et même que l’univers, je ne sais pas si tu le savais, mais ça dépasse au moins dix milliards d’années-lumière, alors rends toi compte de ce que c’est.”
Je l’ai serré très fort dans mes bras.
Alors, doucement, il a soufflé : Merci, Maman.

Jeux de mains…

Marcel Marceau dit le mime Marceau (1971)• Crédits : inconnu

“Vous pouvez sortir vos petites étiquettes.
Huit paires d’yeux scannent les tables qu’on leur a installées.
D’un côté, un pot à stylo et une petite barquette, avec des ciseaux, de la colle, une gomme.
Sur chaque objet, un autocollant nominatif.
Et à gauche, un tas de feuilles, imprimées la veille.
Personne ne peut plus les toucher, à part celui qui est assis là.
“Non, pas les gommettes G., les étiquettes !
Non pas là, juste à côté. , enfin de l’autre côté. Euh au-dessous, l’autre encore..
Je ne peux pas m’approcher à moins d’un mètre, alors je tends mon index (mais pas trop) et j’essaie de la guider. Elle panique. Le tas de feuilles tombe à terre. Je sens qu’elle va pleurer. Non, je ne ramasserai pas les feuilles, je n’ai pas le droit d’y toucher. Mon regard scanne à son tour la pièce. En un instant, ma main pousse le pressoir du gel hydro-alcoolique, j’en fais couler partout sur mon bureau mais tant pis, urgence. Je frotte mes paumes, mes doigts, mes pouces et je vole ramasser les feuilles de N., qui n’a pas eu le temps de pleurer et qui n’avait visiblement de toutes façons pas l’intention de se baisser.
“Voilaaaa ! C’est ça, les étiquettes !
“Moi aussi, maîtresse, montre moi, c’est quoi les étiquettes ?!!”

“Maîtresse, j’ai envie de me moucher.
– Oui, I. Il y a une boite de mouchoirs rien que pour toi dans ton casier. Voilà, oui, c’est ça.
– J’arrive pas à l’ouvrir.
– Alors il y a une languette dessous. Non, retourne la boite. Ne la secoue pas, la languette ne va pas apparaître toute seule, tourne-la. Oui, là, tu l’as tournée mais pas comme ça. Horizontalement. Ah ? Tu sais pas ce que ça veut dire horizontalement ? Alors ça veut dire que la boite elle reste couchée et tu la retournes du bas vers le haut. Ou du haut vers le bas, c’est comme tu veux. Comment ça tu comprends rien à ce que je dis ? Regarde le geste que je fais, il faut que tu fasses pareil. Non, avec la boite dans les mains… Attends I., je vais le faire”.
Nouveau braquage des yeux vers le bureau.
Stupeur : le gel-hydroalcoolique a disparu. J’ai dû le laisser à côté de la machine à café tout à l’heure. Retour vers I., ce ne sont pas des larmes qui s’apprêtent à couler mais bien de la morve liquide qui goutte déjà au bout de son nez. Même pas le temps d’aller me laver les mains. L’infirmière a bien dit trente secondes de lavage minimum, et la goutte là, je ne lui en donne pas 10 pour faire une flaque sur les fameuses étiquettes. Et comme je ne pourrai pas lui en imprimer d’autres parce qu’il n’y a plus de toner dans la photocopieuse… Prête à baisser les bras, je me retourne vers l’enfant à la goutte au nez (tiens ça ferait un joli nom de tableau ça ?). Armé de son ciseau nominatif, l’ingénieux est en train littéralement de poignarder la boite à mouchoirs. J’ai presque envie d’aller l’aider tellement ça a l’air jouissif. Il arrache un tissu déjà bien amoché de la boite, le porte à son nez si vite et si violemment qu’il renverse la bouteille d’eau dont le bouchon n’était pas fermé sur les étiquettes que je ne pourrai pas lui réimprimer. Mais l’éponge, elle est désinfectée ?

#maviedeprofdéconfinée

Je vais y aller.

Photo Robert Doisneau

Je vais y aller.
Tu ne m’en laisses pas le choix, mais là n’est peut-être pas la question.
Je vais y aller parce qu’ils m’attendent, là-bas.
Parce qu’ils ont besoin de moi.
Parce qu’ils me manquent, parce que ce n’est pas fini.
Parce que nous avons, ensemble, encore bien des choses à apprendre.
Des uns. Des autres.

Je vais y aller.
Mais ce que tu me demandes, je t’assure que je ne sais pas le faire.
Rester loin d’eux, exiger qu’ils ne bougent pas.
Ne pas leur proposer de jouer, jamais.
Ne pas les autoriser à s’approcher.
A se copier.
A se toucher.
Parler devant eux comme si je n’étais qu’un écran de plus dans leur vie.
Leur demander d’écrire, écrire encore.
Manipuler, peut-être. Mais seuls.
Sans interagir.
Sans piquer le jeton de l’autre pour lui prouver qu’il en a un en trop.
Sans poser au bon endroit cette pièce de puzzle dont il se demandait bien où elle allait.

J’y serai.
Tu as dit que ton objectif était avant tout social.
J’aimerais tellement y croire.
Sortir de chez eux ces enfants qui n’y sont pas heureux.
Faire baisser ce chiffre abominable qui nous dit que les signalements pour enfants en danger ont augmenté de 89%.
Oui, mille fois oui.
Dis-moi, crois-tu sincèrement que ces enfants-là seront avec moi ?
Nous crois-tu assez convaincants pour avoir obtenu des familles un accord sans être en mesure de leur garantir que le virus n’arrivera pas chez eux ?
Quelle légitimité avons-nous ?
Quelle légitimité nous as-tu donnée ?
Dis-moi comment faire venir à l’école des enfants déjà absentéistes quand celle-ci n’est plus obligatoire ?

Je serai là.
Parce que le tunnel qui se creuse va bientôt créer un océan.
Je veux donner à tous la chance d’apprendre encore.
Je veux que même ceux qui peinent aient le droit d’essayer encore.
Mais sais-tu comment on apprend ?
Sais-tu comment on essaie encore, quand on n’y arrive pas ?
Sais-tu de quoi a besoin un enfant qui n’entre pas dans la lecture, qui ne maîtrise pas les dizaines et les unités ?
Il a besoin de toucher, de manipuler, d’être accompagné, tout près.
Il a besoin de copier un peu sur le voisin.
Il veut qu’on lui tienne la main, qu’on l’encourage, là, à côté.
Il veut montrer qu’avec un ballon, oui il arrive.
Il veut jouer à attraper les autres.
Et il en a le droit.

Et moi, être avec eux autrement que comme ça, je ne sais pas.

Je ne sais pas.

(Photo : Christian Capron)

Elle a dit: “Je vous fais confiance, à vous, dites – moi”.
J’ai répondu: “Je vous remercie pour ça, mais je ne peux pas décider à votre place.”
Alors elle a ajouté: “Je ne sais pas quoi faire, est-ce qu’il y a un risque, est-ce qu’il va attraper le virus si je le renvoie à l’école, est-ce que son père asthmatique risque de l’attraper à son tour ensuite, est-ce qu’il va faire attention, est-ce que vous, vous allez l’attraper aussi?”
J’ai laissé ses questions tourner en boucle dans ma tête avec toutes celles que je me posais déjà.
Je l’ai écoutée.
J’ai attendu.
Et puis j’ai répété: “Je ne sais pas, c’est à vous de prendre cette décision. Quelle qu’elle soit, je vous accompagnerai”.

Il y en a eu d’autres comme elle, au téléphone ce matin, ou sur ma boite mail.
Des questions, beaucoup de questions.
Des “je ne sais pas”, des “peut-être” et des “on a peur”.

Moi aussi, j’ai peur.
De ne pas réussir à les empêcher de se toucher, de s’approcher.
D’oublier de me laver mes mains chaque fois que j’attraperai le crayon de l’un pour l’aider à former ses lettres.
D’oublier de laver celles de M. lorsque sa maladie le fera de nouveau baver.
De ne pas savoir donner l’alerte si un autre a l’air de se mettre à tousser.
De ne pas pouvoir en serrer une autre dans mes bras quand elle se sera blessée dans la cour de récré.

D’être responsable d’avoir laissé le virus passer et qu’ils le ramènent avec eux, chez eux.
Je n’ai pas la bonne armure.
Mes épaules ne sont peut-être pas assez larges pour tout ça.

J’ai peur aussi de ne pas les revoir.
J’aurais l’impression de les avoir abandonnés.
J’ai déjà un peu le sentiment de les oublier.
Ils ont besoin de l’école, des autres, et de nous.
Il faut qu’on se retrouve, qu’on recommence, qu’on avance, qu’ils progressent.
Qu’ils apprennent.
Encore.
Toujours.

Ce matin, mon fils m’a dit “Maman, ils me manquent vraiment, mes copains.”
J’ai répondu “A moi aussi, ils me manquent, tes copains”.
Alors il a ajouté “Je suis content d’y retourner, on pourra jouer à s’attraper et puis à la cantine, c’est sur, on va bien rigoler.”
J’ai laissé ses phrases et son sourire se dérouler, je l’ai laissé rêver que tout reviendrait exactement à la place à laquelle on l’a laissé.
Je n’aurais peut-être pas dû.
Je ne sais pas.

Ne sait quand reviendra.

Mes lèvres ont formé un sourire en même temps que mes sourcils se sont froncés.
Tu as vu, moi aussi je deviens adepte du “en même temps”.

Mon envie d’y retourner s’est mise à crier alors que mes boyaux se tordaient.
Tu as vu, moi non plus je ne sais pas trop où j’ai mal, en ce moment.

J’ai pensé à eux, je me suis dit qu’ils me manquaient, qu’il fallait vraiment qu’on se revoie.
A J., à G., à I. et à tous les autres.
A E. qui trépigne de me montrer comment il pose les additions.
A M. qui avait enfin obtenu sa place dans une classe adaptée à son handicap.
A G. qui rame, rame tellement à faire les exercices que je lui ai laissés.
Oui bien sur, il faut qu’ils retournent à l’école. Il faut qu’on cesse de creuser ce qui ne sont plus des écarts mais des tunnels entiers. Il faut qu’on les remette sur ce pied d’égalité que nous construisons pierre après pierre depuis le début de l’année.

Je me suis mise à la place de J., me suis souvenue du signalement qu’on avait fait il y a quelques mois. A cause des chiens qui dormaient dans la même chambre que lui, des coups que Tonton portait sur Maman alors que Papa n’était pas là. Des pleurs, des cris et des vêtements qu’on ne changeait jamais.
Je me suis glissée dans le petit appartement de A.. J’y ai vu ses quatre frères et sœurs, j’ai cherché une table pour qu’il fasse ses exercices. Je l’ai vu plisser les yeux en essayant de lire les consignes et abandonner parce que Maman ne sait pas lire et ne peut pas l’aider.
Oui bien sur, il faut les sortir de là. Il faut les autoriser à revenir entre ces murs qui les rassurent un peu, entre ces parenthèses qui les font respirer parfois.

Et puis j’ai pensé à nous.
A eux. Ils sont, nous sommes 800 000. Rien que ça.
Combien sont obèses ?
Combien sont diabétiques ?
Combien sont asthmatiques ?
Combien ne savent pas que leur cœur est fragile, que leurs poumons n’y survivront pas ?
Et moi, qui me dis que je ne crains rien, que j’aime autant l’attraper, m’immuniser et qu’on n’en parle plus. Et s’il y avait en fait quelque chose que je ne soupçonne pas et qui m’enverra dans un de ces si peu nombreux lits de réa ?

Je suis un soldat alors.
Et c’est au front que tu m’envoies.
Soit.
Mais les armes que tu fournis aux autres ne me serviront pas.
Je n’enseignerai pas le son que font les lettres avec un masque sur le nez.
Je ne pourrai pas empêcher I. de mettre les crayons dans la bouche, ni G. d’éternuer en postillonnant sur la table, ni même Z. de me tendre dans un grand sourire cette dent qu’il a enfin perdue.
Il me faudra prendre les cahiers, tenir les mains pour accompagner les gestes d’écriture, contenir G. quand la colère l’emportera.

Si nous sommes des soldats, alors avant d’aller au front, juste, promets-moi : tu ne nous sacrifies pas ?