Se représenter le chemin

Il faut réussir à imaginer la fêlure. Parce que parfois elle ne se voit pas, pas tout de suite. Le verre se remplit sans encombre, aucune goutte n’en sort vraiment. Pourtant, il est bien là, invisible à l’œil nu, ce petit détail sur le côté qui dit que tout peut se briser, qu’il suffira d’un geste un peu brusque, d’un mouvement indélicat pour que le verre ne puisse plus rien contenir et se transforme en un amas de morceaux qu’on aura du mal à recoller.

Il faut parvenir à se représenter le chemin. Celui qui les a menés jusqu’à nous. Fermer les yeux et imaginer ce jour où ils se sont dits “On y va”. On prend tout ça et on laisse le reste, tout le reste, ici. Se raconter le déchirement, les semaines d’incertitude, de courage, de peur. Essayer de décrire ce qu’a pu être l’arrivée, l’inconnu, l’impression de tout devoir recommencer, l’envie de demander de l’aide tout en ayant forcément un peu honte de le faire.

Il faut comprendre l’envie que tout aille vite, que les choses soient déjà ce qu’elles devront être, un jour. Se représenter l’espoir qu’ils mettent désormais dans l’école qui a ouvert ses portes à leurs enfants. Mesurer ce qui pèse sur leurs petites épaules, en plus de cette porte qu’ils n’ont pas réussi à refermer derrière eux.

Alors I. a pleuré. Il a résisté un long moment. M’a écoutée silencieusement dire à sa mère qu’il lui faudrait encore un peu de temps. A entendu l’interprète traduire que le collège serait difficile, qu’il pourrait s’y sentir perdu, qu’une année de plus dans cette petite école le sécuriserait davantage, lui donnerait le temps de parfaire notre langue qu’il commence tout juste à dompter. Puis je me suis tournée vers lui et lui ai demandé ce que, lui, il en pensait. Dans ses yeux, j’ai lu un peu de colère, beaucoup de déception et ce sont ses larmes qui m’ont répondu. Maman a posé sa main sur son bras, puis sur ses cheveux. Ce grand bonhomme au sourire qu’on devine d’habitude sans peine sous son masque était redevenu le petit garçon auquel ses parents ont dit, un jour “On y va”. Mes mots sont venus secouer la petite fêlure et le verre a explosé.

Je suis désolée, I. Tellement désolée.

On va recoller chacun des morceaux, maintenant, je te le promets.

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