L’amour, c’est…

On ne se connaissait pas.
Enfin si, moi je le connaissais, j’en avais entendu parler, j’avais vu, aimé ce qu’il faisait, ce qu’il disait.
On ne s’était jamais vus, jamais parlé.

C’est drôle parce que quelques jours avant, je m’étais dit qu’il faudrait que je lui parle, que je lui dise, que je lui demande si je pouvais, s’il était d’accord pour être là, ici, avec moi, sur ce blog, par ci par là.

Et puis c’est lui qui m’a contactée.
Pas directement, non, je vous ai dit qu’il ne me connaissait pas.
Non, il a dit à B., qui l’a dit à C., qui me l’a dit.Il nous a demandé, à tous, de lui parler d’amour.

Comme ça, c’est tout.
Lui parler d’amour.
Tiens.

Et lui dire quoi sur l’amour ?
Justement, lui dire ce que c’était l’amour.

Il a dit qu’il le lirai, puis qu’il le dessinerai.
Il l’a fait.

J’ai transmis le message à M., à J., à A., à G..

La boule de neige s’est emballée.
On en a tous parlé.
On lui a tous dit ce que c’était, l’amour.

Il a tout dessiné.

Ils en ont fait un livre.
Et maintenant, il est à vous.

A vous de le lire, le regarder, l’offrir, le relire, l’aimer.

A moi de dire merci Jack Koch !

Sa chaise sera vide.

Dans ma REPpublique, nul besoin de papiers, de carte verte ou de droit d’asile pour entrer, s’asseoir et apprendre. Alors il y a des fois où on fermerait bien notre portail de l’intérieur pour ne plus les laisser sortir. Pour ne plus les laisser partir.

C’est vrai que je ne le connaissais pas.
Peu, en tous cas.
Croisé dans les couloirs.
Vu parfois sa maîtresse lui demander de se ranger.
Vu avec sa maman, l’autre jour, préparer le stand pour la vente de gâteaux dans la cour.

Je ne le connaîtrai pas mieux.
Je ne le croiserai plus.
Il est parti.
Contre son gré, celui de sa sœur, celui de sa mère, celui de son père.

Cela faisait des semaines, des mois que ça couvait.
Demande d’asile refusée.
Recours épuisés.
Tous les mercredi, à la préfecture, aller pointer.
Et attendre.
Attendre quoi.
Ca.
Attendre et puis partir.

A la rentrée des vacances, il y aura une chaise vide dans la classe.
Le casier, lui, sera presque plein.
Il y aura tout, sauf ce qu’il avait pris avec lui, pour faire ses devoirs, comme les autres.
Les autres, ceux qu’il comptait bien retrouver là, dans cette classe, dans cette cour.
Les autres, ceux qui ont le droit de rester là.
Les autres, ceux auxquels on essaiera d’expliquer ça.
Ou pas.

Lettre à M.

Dans ma REPpublique à moi, il fait chaud, très chaud. Je crois qu’on y est, en vacances, pour de bon, ou presque. On sue, on se baigne (pour certains), et on s’apprête à vibrer, tous, devant un match de foot. Je sais que M. est de ceux-là. Alors c’est à lui que j’écris, aujourd’hui.

Salut M.

Je ne te demande pas si tu vas bien. Je sais que tu as peur, que tu es heureux, comme nous tous, mais que tu flippes. Je t’imagine chez toi, avec tes deux frères, tourner autour de Maman, comme tu l’as fait toute cette année autour de moi.
« Maman, maman, il commence quand le match, c’est bientôt ? »
« Maîtresse, maîtresse, c’est à quelle heure qu’on fait sport ? »

On a ri tous les deux M., pendant cette année. Mais pas que.
On a pleuré aussi.
J’ai crié, des fois.

Tu veux que je commence par quoi ?

Par les fois où ma patience a débordé. Par ces minutes où je me suis sentie tellement démunie, tellement incapable de t’aider que la colère a pris le dessus sur le reste. Ces moments où j’ai haussé le ton, sans doute un peu trop fort. Sûrement même.

« Dans l’exercice suivant, je vous demande de souligner le verbe dans chaque phrase ».
J’ai expliqué la consigne.
Je l’ai faite reformuler, j’ai même réalisé la première phrase avec vous.
Je savais que tu peinerais alors je me suis approchée de toi et je t’ai montré, avec la deuxième phrase, comment tu pouvais faire. Tu m’as dit « Oui, maîtresse, d’accord maîtresse ».
Alors je suis allée voir les autres. Ils avançaient, à leur rythme, mais ils avançaient.
Et puis je suis revenue vers toi.
Tu n’avais rien souligné.
Le nez en l’air, tu cherchais si un autre regard traînait, avec lequel tu pourrais te marrer, là, tout de suite, un peu.
Je me suis assise près de toi, prête à tout te réexpliquer, une fois de plus.
Tu m’as regardée avec cette bouille que je croquerais et tu m’as dit, si sincèrement, si honnêtement :
« Maîtresse, j’ai pas compris ».
Ca aurait pu, ca aurait du, peut-être, me faire rire.
Si ça avait été la seule fois. Si ça n’avait pas été comme ça chaque semaine, chaque jour, chaque heure.

Alors oui, il m’est arrivé de crier. Je ne sais pas ce que j’imaginais.
Qu’en parlant plus fort, tu comprendrais mieux.
Avec un peu de recul M., tu dois comprendre que ce n’est pas contre toi que je criais. Juste contre mon impuissance, mon sentiment d’inutilité.

On a essayé des choses, toi et moi. Maman aussi, avec nous.
Le RASED, la psychologue scolaire, une demande d’Auxiliaire de Vie Scolaire.
Rien n’a vraiment avancé.
L’AVS a été refusée.

Bon, soyons complètement honnêtes M., tu m’as rendue chèvre quelques fois einh. Toutes ces récréations pendant lesquelles les autres venaient se plaindre d’un coup de pied, d’avoir été poussés, d’une insulte. Toutes ces fois où je te voyais courir dans les escaliers, jeter un papier à travers la classe, dire à E. qu’il était « trop nul » pour jouer au foot avec vous. Toutes ces fois où je te faisais venir à moi et où tu avais le visage si surpris, si loyal, et où tu répétais, un soupçon de larmes dans la voix « Mais, mais, j’ai rien fait moi maîtresse ».

On a pleuré aussi, souviens toi.
Oh, toi bien plus souvent que moi.
De chaudes larmes de caïman à chaque fois que je te demandais de faire signer à Maman les bêtises que tu avais faites dans la journée. Reniflage et bouderie en prime.
De vraies larmes le jour où elle venue chercher ton premier bulletin.
Où je lui ai expliqué que ça partait mal, très mal, que le retard s’accumulait.
Où elle m’a regardée, a soupiré, s’est tournée vers toi et t’a raconté ce qu’elle avait vécu, elle. Combien d’heures elle avait bûché, là-bas, au pays, pour obtenir ce diplôme qui lui avait permis de venir vivre ici.
Où elle t’a dit que tu ne mesurais pas ta chance, que tu ne la respectais pas, finalement.

Et puis on a ri, M..
On a tellement ri, rappelle toi, au mois d’Octobre, je crois.
On travaillait sur les noms communs et les noms propres.
Je venais de récapituler ce qu’on s’était dit.
« Un nom propre commence toujours pas une…. »
Et toute la classe a enchaîné : « Majuuuuuuscuuule ».
Et là, tu as bondi de ta chaise M. et tu as hurlé « ..et se termine par un point ! ».
J’ai du m’asseoir pour ne pas tomber.
Et puis j’ai pouffé.
Et toi aussi.
Je t’ai félicité, quand même, parce que j’étais heureuse que tu associes (enfin) la majuscule et le point. Et puis on a ri, encore un peu.

Et aujourd’hui, tu vas rire encore, M., tu vas applaudir, tu vas être heureux, encore.
Je sais que le football est important pour toi.
Non, essentiel.
Tout le monde dit que tu es très bon.
Regarde le bien ce match M., qui sait, tu y seras peut-être, toi aussi, dans quelques années.
Toi aussi, tu iras la chercher, ton étoile.

Je te le souhaite M..
Honnêtement
Sincèrement.

Se faire confiance, entre professionnels, pour l’aider.

Dans ma REPpublique à moi, on observe, on analyse, on essaie de comprendre. Quand on pense avoir la solution, on fonce. Mais il y a des murs, de très hauts murs qui se dressent, parfois, et font mal.

Ca fait des semaines que je l’observe. Que j’essaie de le comprendre. Que j’essaie de l’aider. Mais je n’y arrive pas. Des semaines que je me demande ce qui ne va pas, pourquoi M. ne fait jamais ce que la consigne lui demande de faire, pourquoi M. pose toujours des questions à côté du sujet, apporte toujours des réponses loin, très loin de la plaque.

J’en ai parlé avec ses anciens enseignants.
J’en ai parlé avec ses parents.
Je l’ai « signalé » au RASED (Réseau d’Aide et de Soutien aux Enfants en Difficulté).
M. n’a pas changé.
Ailleurs, il est ailleurs, tout le temps.

Il sourit pourtant, il est gentil.
Il essaie, il a envie, très envie.
Mais il n’y est pas.

Déficience ? Non, disent les tests psychométriques.

Une fois, une Auxiliaire de Vie Scolaire assigné à un autre élève de l’école est entrée dans ma classe. Son élève était absent.

« Assieds toi à côté de M., si tu veux, pour voir, ça va peut-être l’aider ».

Miracle. Fils connectés. Un autre M.
S. n’a pas fait les exercices à sa place. Elle s’est juste assise, là, tout près de lui. Elle l’a regardé, elle lui a donné confiance. Il a réussi. 100% à la dictée. Des calculs justes, des opérations bien posées.
J’ai dû me pincer pour le croire.

« Troubles de l’attention et de la concentration », dit le rapport de la psychologue scolaire.
« La présence d’une AVS à ses côtés semble nécessaire », conclut le même rapport.

La machine se met en branle.
Dossier GEVASCO à remplir de mon côté.
Dossier MDPH du côté de la maman. Oui, MDPH, Maison Départementale des Personnes Handicapées. Non, M. n’est pas handicapé, mais c’est ainsi, c’est la MDPH qui attribue – ou pas- les AVS.

La maman de M. doit aller voir son médecin de famille. Il doit absolument remplir un certificat médical pour compléter le dossier et qu’il aboutisse.

Les jours passent. M. entre dans ma classe, une enveloppe à la main. Victorieux.
Le dossier. Complet.
Ou presque.
Le médecin a refusé de signer le certificat médical.

J’appelle le docteur, lui explique, lui demande simplement de signer pour faire aboutir des semaines d’observation, de travail, pour aider M.

« Cet enfant n’est pas handicapé, me répond le docteur.
– Je sais, je n’ai jamais dit ça, mais c’est la procédure, faisons-nous confiance, entre professionnels.
– Non, je ne signerai pas ce papier. Et j’ai bien expliqué à la maman de M. qu’elle devait arrêter de vous écouter. Vous vous rendez compte que vous êtes en train de lui faire croire que son fils est handicapé ?
– Mais je ne lui ai jamais fait croire ça, nous lui avons expliqué, démontré, prouvé. Ecoutez moi, croyez moi, contactez la psychologue scolaire si besoin… »

Il a raccroché.
Je suis rentrée dans ma classe.
J’ai regardé le dossier.
Incomplet.

M. s’est retourné. Inquiet.
Je lui ai dit de ne pas s’en faire, que j’allais trouver une solution.
Il m’a crue. Je ne sais pas s’il a bien fait.