D’ici ou d’ailleurs.

Dans ma REPpublique à moi, on ouvre nos portes et on y laisse entrer des petits bouts du monde entier. Quand le portail se referme, les mots se mélangent, les langues se lient et se délient.

C’est à se demander s’ils n’ont pas un langage secret. On a même essayé de s’approcher, l’autre jour, en récréation, pour deviner quelle langue ils utilisaient. O. était arrivé le matin même, A. quelques jours plus tôt. Ils n’avaient même pas eu besoin de se saluer, ni même d’échanger leur prénom. Ils jouaient. Ils se comprenaient.

Pourtant en classe, je n’avais pas entendu le son de la voix de A. Des petits bruits, parfois pour dire « Je ne comprends pas ». Des mains qui se tordent, de gêne sûrement, d’impatience sans doute aussi. Et puis des yeux qui crient « Au secours, parle moi dans ma langue, j’ai mal à la tête ».

J’ai dû regarder précisément sur le planisphère de la classe pour localiser son pays. J’en avais une très vague idée. On a regardé tous ensemble, sur le globe aussi ensuite. Ils ont tous dit « Waouh ! C’est loin maîtresse ! » et se sont retournés pour l’observer encore un peu plus fixement. On a rajouté une petite punaise, comme on l’avait fait pour M., pour B. et pour l’autre M. A. a applaudi et puis il est reparti jouer.

Difficile, très difficile pour lui, de rester assis. Il y a cette langue dont il ne comprend pas un traître mot mais il y a surtout ces règles, ces normes, qu’il ne connaît pas. Sur son dossier, il y a écrit : NSA. Aucun rapport avec le renseignement américain, ça veut dire « Non Scolarisé Antérieurement ». Autrement dit, à 6 ans et demi, dans ce pays si loin d’abord, puis pendant ce voyage si long dont je ne connais rien, il n’a jamais mis un pied dans une école. Il en a peut-être rêvé. Il a peut-être vu d’autres enfants y aller. Ses parents lui en ont sans doute parlé. Mais il n’y est jamais allé. Jusqu’à aujourd’hui, ici, avec nous, dans ce pays qu’il ne connaît pas, avec ces enfants qu’il ne comprend pas.

Le matin, quand les autres viennent autour de moi, sur le banc, pour me montrer comment ils savent bien lire maintenant, je lui demande de s’asseoir un peu plus loin. Une grande table ronde pour lui tout seul et des petites lettres, mélangées dans une boite. J’écris des mots sur une feuille et lui demande de chercher les lettres dans la boite. Il essaie, tire la langue sur le côté, gémit étrangement par moments. Il regarde souvent vers la porte, espère sans doute que la maîtresse qui s’occupe des enfants qui ne parlent pas encore notre langue, vienne le chercher.

Il bouge beaucoup, tout le temps. Je mets ça sur le compte de son indiscipline, de son inexpérience de l’école, du cadre, de la vie avec les autres. Mais je m’interroge. Ses attitudes sont parfois inappropriées, ses gestes souvent violents. J’en parle avec Papa, devant le portail. On parvient à communiquer en anglais. Il s’excuse dix fois, vingt fois. Me dit qu’à l’hôtel, c’est pareil. Il fait du bruit, bouge, saute, remue. Désolé. Je lui dis de ne pas l’être, que A. va s’apaiser. J’essaie d’y croire pendant que je promets.

L’autre jour, dans la classe d’à côté, O. est arrivé. Un long voyage aussi, avec des détours, comme a essayé de le raconter son papa, quand il est venu l’inscrire. Leur pays est si petit qu’on peine à lire son nom sur le planisphère. Même si ce pays là, tout le monde en a entendu parler. La Serbie. O. aussi a droit aux trois petites lettres d’agent secret sur son dossier. Lui aussi a la tête embrumée de ces mots qu’il ne comprend pas et les yeux remplis de « aide-moi ».

Alors ces deux-là se sont retrouvés dans notre cour de récréation, un beau matin de février.
Ces deux-là n’ont pas eu à se saluer, ni même à se demander comment ils s’appelaient.
Ils ne se sont pas préoccupés un instant de la langue que parlait l’autre.
Ils se sont juste trouvés.
Ils ont décidé de jouer ensemble.
Comme si le déracinement remplaçait la langue, qu’il leur suffisait de se regarder.
Que chacun pouvait utiliser ses mots parce qu’à ce moment là, ce n’est pas comme ça qu’ils se comprenaient.

3 réflexions sur « D’ici ou d’ailleurs. »

  1. O.K Anouk …

    Mots
    Kamal Zerdoumi

    Ce sont nos amis
    sur le ruban
    de la route
    Ce sont nos rubis
    dans la nuit
    du doute
    ce sont nos voix
    dans le désert
    du langage
    C’est l’horizon
    qui rougeoie
    et son soleil
    qui déçoit
    Ce sont nos ombres
    qui s’allongent
    et nos conversations
    qui se prolongent

    Kamal Zerdoumi

  2. Merci Anouk. Merci detre venu dans le 19e ce matin.

    Jai adore votre livre et je lai dévoré en quelques heures.

    Félicitations pour ce que vous faites

    Rémy

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