Pour se donner un peu la peine.

Dans ma REPpublique à moi, on construit doucement, à petits pas. Chaque jour, on ajoute une petite brique, puis une autre. A la fin, des fois, ça fait une grande et belle tour. A condition d’avoir ce qu’il faut de ciment, de l’autre côté du portail. Ni trop. Ni pas assez.

Il aimerait bien R.
Il aimerait très fort même.
Il est fier, R. quand il arrive à lire une phrase entière.
Oui, c’est son deuxième CP.
N’empêche que de voir les autres l’admirer, ça lui fait sacrément du bien à R.
Mais il peut pas.
Il peut pas parce que « Maman, elle veut pas ».
« T’es-tu entraîné à lire les syllabes hier à la maison ?
– Non, Maman, elle a dit non.
«  Est-ce que Maman t’a lu le livre que je t’ai prêté hier ?
– Non, elle a dit non. 
«  Est-ce que tu as appris la poésie, R. ?
– Non, Maman elle a dit « Va jouer à la playstation ».
«  Pourquoi tu n’es pas venu à l’école hier R. ?
– Maman elle a dit « C’est pas la peine. »

La maman de M. aussi, elle a dit « C’est pas la peine » l’autre jour.
Je l’ai appelée, dix minutes après qu’elle a déposée sa fille.
La petite pleurait, pleurait. Une main sur la joue. Elle avait mal, très mal. Des semaines qu’elle m’en parle de ces dents qui la font souffrir.
Trois fois que j’explique à Maman qu’il faut vraiment l’emmener chez le dentiste.
Elle ne parle pas français la maman de M., mais elle a compris.
Elle a compris, mais elle n’a rien fait.
Alors ce matin-là, je l’ai rappelée.
C’est sa grande fille qui lui a parlé au téléphone.
Elle a traduit ce que je lui disais.
Venir chercher M., tout de suite.
L’emmener chez le dentiste. Vite.
Maman est venue.
Avec les quelques mots qu’elle connaît, elle a juste réussi à me dire « pas grave, dentiste, pas la peine ».

Je ne sais pas si c’était le même jour, peut-être bien.
V., la discrète. Les cheveux en pagaille, le sourire malicieux, les yeux bleus qui pétillent.
V. elle sait déjà bien lire. Elle écrit seule et très bien. Elle écoute, elle applique, elle apprend, elle est bien, là, avec nous.
Devant le portail, c’est toujours Maman.
Les mêmes yeux bleus. Le même sourire.
V. lui saute dans les bras. Chaque midi, chaque soir, comme si c’était la première fois.
Un câlin au petit frère, un autre au grand frère.
Une belle famille.
On croirait.
V. sort son livre de lecture. Elle adore lire. Elle est allée le chercher en courant dans son sac.
Le livre est abîmé. Noirci, corné.
« Il faut demander à Maman de le couvrir, V., c’est important, regarde, il est déjà bien abîmé.
– Elle peut pas Maman.
– Pourquoi ? Elle ne sait pas où trouver le papier ?
– Non, c’est pas ça. C’est à cause de Papa. Il est bourré.
– …
– Il est bourré, il boit de l’alcool, plein d’alcool, alors Maman, elle peut pas. »

A la maman de I., vendredi, c’est moi qui ai dit que ce n’était pas la peine.
Que ça suffisait.
Que c’était bien comme ça.
Qu’il n’en fallait pas plus, surtout pas.
Parce que I., quand elle fait de l’écriture, elle angoisse.
Quand elle porte son cahier jusqu’à mon bureau, pour me montrer ses lignes de b, de ba, de biberon et de bataille, elle a le regard implorant.
« Papa, il a dit qu’il fallait des très bien partout et que comme ça, il serait content et fier de moi.
– Dis lui que, même sans des très bien, il peut vraiment déjà être fier de toi.
– Et Maman, le soir, elle me demande ce que j’ai écrit à l’école et elle me donne une feuille et je dois le refaire plusieurs fois.
– Combien de fois ?
– Trois, ou quatre, ça dépend. »

J’ai réécouté les paroles de la chanson de Pink Floyd ce matin.
« Hey, teachers, leave the kids alone ».
J’adore cette chanson.
L’air, le message.
La liberté, l’envie.
Et puis j’ai eu envie d’en changer un peu le texte.
Juste un mot.

Quoi qu’IL en soit.

Dans ma REPpublique à moi, on voit grandir des enfants. On les voit évoluer, s’ouvrir, se découvrir. Et pour certains, ne plus se mentir.

Des années qu’on a compris.
Des années qu’on sait.
Des années qu’elle a commencé à en parler, à le murmurer plutôt.
Oh non bien sur qu’on ne l’a pas prise au sérieux.
Pas assez, en tous cas.
On s’est dit que ça lui passerait, qu’elle est « fragile », qu’elle se trompe de combat.

Mais aujourd’hui, elle ne chuchote plus.
Elle affirme, elle réclame, elle impose.

D’ailleurs, si elle me lisait, elle serait furieuse.

Parce qu’elle a 10 ans.
Et qu’elle ne veut plus qu’on dise «elle ».
Elle est « il ».

C’est dingue comme des enfants de 10 ans sont plus ouverts que les adultes que nous sommes.
Parce que, eux, ils s’exécutent.
Et sans malaise.
Sans jugement.
Depuis quelques semaines, depuis qu’elle l’a dit haut et fort, pour eux, elle n’est plus « elle », elle est « il ».
C’est un garçon, comme eux.
Parce qu’elle l’a décidé, parce qu’elle le leur a dit.
Et ça, ça leur suffit.

Alors, je vais essayer moi aussi, S.
Je te promets que je vais essayer.
Je t’ai connue « elle ».
Tu seras désormais « il ».

Parce que ça ne va pas s’arrêter là.
Tu as beaucoup de chance S., j’espère que tu le mesures.
La chance d’avoir des parents qui t’ont écouté, qui t’ont compris, qui t’ont dit oui ou au moins « on va essayer », qui vont t’aider, t’accompagner.
Des parents qui ont insisté quand le pédiatre leur a dit que c’était « une lubie ».
Des parents qui se méfient déjà des psychiatres qui leur diront que « ça lui passera ».

Le mois prochain, Papa a pris un rendez-vous important pour toi, S..
Dans une association.
Tu y rencontreras des adultes qui ont parcouru ce chemin que tu t’apprêtes à emprunter.
Ils te raconteront leurs joies, leurs doutes, leurs détours, peut-être, les obstacles, surtout.
Tu leur parleras peut-être d’elle, de celle que tu ne veux plus être, ou que tu n’as jamais été.
Et de lui, celui que tu voudrais être, que tu seras, que tu es déjà, quelque part, au fond de toi.

Eux, ils ne diront pas que tu es fragile, que tu te trompes de combat.
Ils ne t’obligeront pas à mettre un maillot une pièce pendant les cours de natation.
Ils ne te forceront pas à aller dans les vestiaires des filles avant le cours de sport.
Ils ne te demanderont pas de dire « PrésentE » au moment de l’appel.
Ils ne t’obligeront plus à mentir, à nous mentir, à te mentir.

Tu seras il, quoi qu’IL en soit.

Parents, mode d’emploi ?

Dans ma REPpublique à moi, il y a des enseignants, évidemment. Des enfants, bien sur, beaucoup d’enfants, essentiellement des enfants. Et puis des parents. Pour le meilleur, le plus drôle parfois, le plus tendre, souvent, le pire, de temps en temps.

Je ne sais pas trop par lesquels il faut que je commence sans avoir l’air de vouloir donner le ton.

Par exemple, si je commence cette chronique en vous parlant de ces parents qui, le jour de la rentrée, ont crié au scandale, squatté 1h30 le bureau de la directrice, menacé de porter plainte, promis d’emmener leur fille voir un psychiatre en urgence, nous ont accusés de maltraitance et assuré (oh non, pas ça !) que si on ne mettait pas leur fille dans la même classe que ses copines, ils la retireraient de « cet endroit ». Si je commence par eux, forcément, vous allez vous dire, elle essaie de nous expliquer que les profs n’aiment pas les parents.

Alors que pas du tout.
On les aime.
On les adore.

Surtout la maman de A. ce soir, devant l’école.
Elle était un peu énervée parce que la maîtresse venait de lui dire que son fils avait raconté aux copains que la mère de Y., elle faisait des « trucs bizarres » à des hommes qu’elle ne connaissait pas. En vrai, il a utilisé des mots un peu, non très très vulgaires, mais je ne vais pas les écrire ici.
La mère de A., quand elle a entendu ça, elle est partie au quart de tour. Pas contre son fils, pas tout de suite, non. Elle a embrayé en nous racontant par le menu, devant l’enfant, tous les détails des fameux « trucs bizarres ». Elle pensait sûrement que si on venait lui parler de ça, c’est qu’on voulait en savoir plus. Pas vraiment. Ceci dit, les autres mamans, devant la grille, ça avait l’air de les intéresser.
Bref, on lui a demandé d’arrêter, on lui a dit qu’on avait compris le principe (à peu près), mais qu’il fallait surtout qu’elle parle à son fils, qu’elle lui explique qu’on ne dit pas ce genre de choses aux copains.
La maman de A. elle a dit « Je peux pas ». Elle « peut pas, parce que si je lui explique, je vais m’énerver et je vais le taper, alors il faut pas. ».

Autre style, autre lexique, autre philosophie : la maman de F.
A 11h45, elle est venue chercher son fils.
Quand il est arrivé, elle lui a demandé de remonter chercher son cartable.
La maîtresse de F. lui a demandé pourquoi, en lui réexpliquant qu’il y avait école cet après-midi.
Avec un aplomb assez impressionnant et le regard légèrement hautain elle a rétorqué « Pas du tout madame, c’est son anniversaire aujourd’hui, il n’est pas question qu’il passe la journée à l’école ». Bouche bée la maîtresse, sa collègue (moi) avec.

Il faudrait peut-être que la maman de F. parle un peu avec la maman de M. Parce que ce soir, quand j’ai remonté le trottoir, je l’ai croisée, assise sur une marche, loin du portail. Il n’y avait pas M. avec elle alors je lui ai demandé si elle l’avait récupéré. Elle m’a répondu qu’il allait à la garderie, qu’elle attendait ici. Je lui ai dit qu’elle pouvait entrer, aller le chercher. Elle a secoué la tête et a dit « 18h30, c’est bien 18h30 ».

La liste est longue et se transforme parfois en poème.
Mais finalement, entre la maman de A., le papa de D., qui fait toujours sauter son fils dans ses bras quand il le récupère, même maintenant qu’il est au CM1, la maman de M., la maman de S., enceinte de son septième enfant, qui a promis à son seul fils qu’elle en ferait un huitième pour que, peut-être, il ait au moins un frère.
Entre toutes ces femmes, tous ces hommes et nous, il y a bien un lien, un truc qui fait qu’on ne peut pas avancer l’un sans l’autre, une sorte de nœud qu’il faut garder serré, tout en sachant parfois le laisser couler.
Ce truc, ce lien, ce nœud, ce sont les enfants, leurs enfants qu’ils nous confient et qu’on essaie, avec eux quand ils l’acceptent, de faire doucement grandir.

Lettre à D.

Et mes Champions du Monde à moi, alors ? Ils en sont où de leurs vacances ? Ils se reposent, ils révisent, ils se baignent ? Peu importe, ils profitent et ils ont bien raison. Aujourd’hui, c’est à D. que j’écris, mon Hugo Lloris à moi.

Salut D.

Ca va ?
Les vacances sont bonnes ?
J’ai du mal à en douter.
Tu m’as parlé plusieurs fois de ton petit jardin.
Même que Papa, une fois, il a oublié de venir te chercher parce qu’il était en train de « jardiner ». Ca m’a marquée, tu sais, parce qu’il n’y en a pas beaucoup, dans ma REPpublique, des Papa qui jardinent. Parce qu’il y en a peu, des jardins, chez les copains.

Tu sais que j’ai parlé de toi, l’autre jour.
Même que je leur ai dit, à ceux qui lisent par ici, que tu étais mon Hugo Lloris.
Si, si.
Non, rien à voir avec tes qualités de gardien de but. Les autres ne voulaient jamais que tu joues au foot avec eux, dans la cour, « parce que D., maîtresse, il rate tous les ballons ».
Non, mon Hugo Lloris parce que son Papa, à Hugo, il est banquier, comme ta maman.
Parce que Hugo, il avait un jardin aussi, quand il était petit.
Et parce que toi, tu es comme Hugo, tu t’en fous que tes copains ils n’aient pas de jardin et que leur Papa, ils ne soient pas banquiers.

On a passé une chouette année toi et moi D.
Tu te souviens les premières semaines, les premiers mois, quand je t’ai baptisé « ma tortue » ?
Une demie-heure pour écrire la date et la consigne.
On était tous passé à autre chose.
Ca t’a fait rire, un peu, mais pas que.
C’a t’a piqué, surtout.
Alors tu n’as rien dit, mais tu t’es battu.
Comme un Champion du Monde, tu y es arrivé.
Adieu la tortue, voici le lièvre.

Rapide et efficace aussi.
De plus en plus.
« D., relis-toi encore, encadre les verbes, souligne les sujets et tu trouveras tout seul tes erreurs »
Je le disais aux autres, aussi.
Mais toi, tu le faisais, scrupuleusement, rigoureusement.
Et je te voyais sursauter sur ta chaise et dire « Ahhhh ouiiii, là !!!! J’ai trouvé ! »

Bon, il a fallu quelques ajustements D., tu t’en rappelles aussi, je pense.
Parce qu’avec l’autre D. et M., vous étiez tellement copains, que ca dégénérait, des fois.
Les petites bousculades se sont transformés en coups de pied là où ça fait rudement mal, à ce qu’on dit. J’ai bien été obligée d’en parler à tes parents.

Bien oui, parce qu’en plus du jardin, tu as Papa ET Maman.
Ca aussi, il n’y en a pas beaucoup qui peuvent s’en vanter dans ma REPpublique.
Je les ai croisés d’ailleurs, l’autre jour, Papa et Maman.
Main dans la main, ils étaient beaux.

Quand je lui ai rendu le bulletin du deuxième trimestre, Maman m’a dit qu’elle était heureuse que tu sois là, dans cette école, dans cette classe, dans cette REPpublique.
Je lui ai répondu que nous aussi, on était heureux de t’avoir avec nous.

Des petits D., des grands Hugo, on en a besoin, comme des autres.
C’est ensemble que vous êtes beaux.
C’est ensemble que vous êtes vrais.

En attendant Papa.

Dans ma REPpublique à moi, on vit parfois au rythme des émotions des uns et des autres. On y croit avec eux, on n’y croit plus, parfois aussi. Et, heureusement, il nous arrive de nous tromper.

« Maîtresse, maîtresse ! Papa est là, il est venu ! »
K. a les yeux mouillés. Il est surexcité. Je crois que lui-même n’en revient pas.

Neuf mois qu’on se côtoie, K. et moi. Neuf mois qu’on apprend à se connaître, à s’aimer, parfois, même si on n’est pas obligés. Neuf mois qu’il me parle de lui, quand il peut, quand il va mal.

Papa, il est parti.
Papa, il ne me répond pas au téléphone.
Papa, il a une nouvelle famille.
Papa, il ne m’aime pas.

Ca, c’est quand il ne va pas bien. Quand il a menti. Quand il s’est écrit avec un stylo rouge sur la main et qu’il est venu me voir en m’assurant que c’était S. qui lui avait fait ça. Comme je sais qu’il a menti, et qu’il sait que je sais, il pleure. Beaucoup. Bruyamment. Et puis, après, longtemps après, il parle. De Papa. Qui n’est pas là. Et c’est pour ça.

K., il aime beaucoup Maman. Et Maman le lui rend bien. Les voir ensemble, c’est un peu comme voir des meilleurs amis parfois, des frères et sœurs une autre fois. Ils vivent tous les deux. K. aide Maman à préparer son examen. Elle veut devenir conductrice de taxi. Il faut réviser les maths, le français. K., il est doué, alors il l’aide. Et il l’aide bien.
On pourrait presque dire qu’ils se suffisent tous les deux.
Presque.
Parce que K., il lui manque Papa.

A chaque fois, juste avant les vacances, il vient me voir à mon bureau.
A chaque fois, il a ces mêmes yeux qui pétillent, ce sourire qui lui remonte jusqu’aux oreilles.
A chaque fois, il est sûr de lui, il y croit.
« Papa, il va venir me voir pendant ces vacances, maîtresse, j’en suis sûr ! »

A chaque retour de vacances, K. traîne les pieds, regarde le sol.
A chaque retour de vacances, K. se remet à mentir, à pleurer.
Je n’ai pas besoin de le lui demander.
Papa n’est pas venu.
Je commence à perdre espoir, moi aussi.

Hier, K. est entré dans la classe, n’a regardé que moi, avec un énorme sourire et s’est approché.
« Maîtresse, maman a réussi son examen !
– Génial K., c’est super ça ! Tu la féliciteras de ma part. C’est un peu grâce à toi, tu sais !
– Oui, je suis content pour elle.
– De toutes façons, je la verrai demain, vous venez tous les deux à la kermesse ?
– Oui, maîtresse et il y aura aussi Papa ! »

Je n’ai pas répondu. Je n’ai pas relevé. Je ne l’ai pas cru. Je me suis juste dit qu’il allait, encore, être déçu, très déçu.

Ils sont arrivés. J’étais en train de remettre en place le stand de jeu que je tenais, à la kermesse, quand j’ai relevé le regard et les ai vus, tous les cinq. K, maman, un homme, une autre femme et une petite fille.

C’est là que K. a couru vers moi. L’homme est venu me saluer.
« Bonjour Monsieur, je suis très contente de faire votre connaissance, K. parle beaucoup de vous.
– Ah bon ?
– Oui, il était vraiment très heureux hier quand il m’a dit que vous viendriez, très heureux.
– Ah. Oui, c’est vrai qu’on se voit peu, mais ça va changer. »

L’homme regarde son fils. K. a entendu. K. l’a cru.

Se faire confiance, entre professionnels, pour l’aider.

Dans ma REPpublique à moi, on observe, on analyse, on essaie de comprendre. Quand on pense avoir la solution, on fonce. Mais il y a des murs, de très hauts murs qui se dressent, parfois, et font mal.

Ca fait des semaines que je l’observe. Que j’essaie de le comprendre. Que j’essaie de l’aider. Mais je n’y arrive pas. Des semaines que je me demande ce qui ne va pas, pourquoi M. ne fait jamais ce que la consigne lui demande de faire, pourquoi M. pose toujours des questions à côté du sujet, apporte toujours des réponses loin, très loin de la plaque.

J’en ai parlé avec ses anciens enseignants.
J’en ai parlé avec ses parents.
Je l’ai « signalé » au RASED (Réseau d’Aide et de Soutien aux Enfants en Difficulté).
M. n’a pas changé.
Ailleurs, il est ailleurs, tout le temps.

Il sourit pourtant, il est gentil.
Il essaie, il a envie, très envie.
Mais il n’y est pas.

Déficience ? Non, disent les tests psychométriques.

Une fois, une Auxiliaire de Vie Scolaire assigné à un autre élève de l’école est entrée dans ma classe. Son élève était absent.

« Assieds toi à côté de M., si tu veux, pour voir, ça va peut-être l’aider ».

Miracle. Fils connectés. Un autre M.
S. n’a pas fait les exercices à sa place. Elle s’est juste assise, là, tout près de lui. Elle l’a regardé, elle lui a donné confiance. Il a réussi. 100% à la dictée. Des calculs justes, des opérations bien posées.
J’ai dû me pincer pour le croire.

« Troubles de l’attention et de la concentration », dit le rapport de la psychologue scolaire.
« La présence d’une AVS à ses côtés semble nécessaire », conclut le même rapport.

La machine se met en branle.
Dossier GEVASCO à remplir de mon côté.
Dossier MDPH du côté de la maman. Oui, MDPH, Maison Départementale des Personnes Handicapées. Non, M. n’est pas handicapé, mais c’est ainsi, c’est la MDPH qui attribue – ou pas- les AVS.

La maman de M. doit aller voir son médecin de famille. Il doit absolument remplir un certificat médical pour compléter le dossier et qu’il aboutisse.

Les jours passent. M. entre dans ma classe, une enveloppe à la main. Victorieux.
Le dossier. Complet.
Ou presque.
Le médecin a refusé de signer le certificat médical.

J’appelle le docteur, lui explique, lui demande simplement de signer pour faire aboutir des semaines d’observation, de travail, pour aider M.

« Cet enfant n’est pas handicapé, me répond le docteur.
– Je sais, je n’ai jamais dit ça, mais c’est la procédure, faisons-nous confiance, entre professionnels.
– Non, je ne signerai pas ce papier. Et j’ai bien expliqué à la maman de M. qu’elle devait arrêter de vous écouter. Vous vous rendez compte que vous êtes en train de lui faire croire que son fils est handicapé ?
– Mais je ne lui ai jamais fait croire ça, nous lui avons expliqué, démontré, prouvé. Ecoutez moi, croyez moi, contactez la psychologue scolaire si besoin… »

Il a raccroché.
Je suis rentrée dans ma classe.
J’ai regardé le dossier.
Incomplet.

M. s’est retourné. Inquiet.
Je lui ai dit de ne pas s’en faire, que j’allais trouver une solution.
Il m’a crue. Je ne sais pas s’il a bien fait.

Se battre, pour elle, et pour moi.

Dans ma REPpublique à moi, pas de gros titres avec « le dernier scandale sanitaire », mais des enfants qui en sont victimes et des mamans qui essaient d’apprendre à se défendre.

« Mais, je ne sais pas, moi, j’étais jeune, j’avais 16 ans. Mais je leur avais demandé, pourtant, si ça craignait rien, je m’en souviens, ils m’avaient dit non ».

La maman de K. s’est souvenue.
Quand elle a vu la psychologue scolaire, quand celle-ci lui a présenté les résultats de sa fille, lui a expliqué que K. était « déficiente », que ça voulait dire qu’elle n’était pas en capacité d’apprendre comme les autres enfants de son âge, quand elle lui a dit qu’il allait falloir lui trouver une classe adaptée, pour l’aider.
Sur le moment, elle a semblé soulagée.
On s’occupait de sa fille, enfin.
On s’intéressait à elle, enfin.
Et puis, le lendemain, elle m’a appelée, à l’école.

«Elle est là, la psychologue ? Je voudrais lui parler .
– Non, elle n’est pas sur l’école, là, mais je peux lui dire de vous rappeler, tout va bien ?
– Oui, oui ca va, c’est juste que je me suis souvenue.
– Souvenue de quoi ?
– Quand j’étais enceinte de K., j’étais épileptique, j’ai fait une crise et ils m’ont dit de prendre de la Depaka, je ne sais plus comment ça s’appelle.
– De la Depakine ?
– Oui, voilà, c’est ça. Et là, j’ai entendu que ça pouvait avoir des effets sur les enfants. »

Elle a bien entendu. « Un risque supérieur de déficience cognitive : 42% des enfants exposés à la Depakine pendant la grossesse ont un QI inférieur à 80 », dit cet article.
K. a 70.
Ses deux petits frères apprennent vite, eux, beaucoup plus vite qu’elle.
« C’est le petit de 5 ans qui lui dit le nom des lettres, elle ne retient pas, elle ne comprend rien »
Maman sait lire, écrire, compter. Elle essaie d’aider sa fille, mais n’y arrive pas. Maintenant, elle sait pourquoi.

« Oui, je suis gitane, et alors ? J’ai mon brevet, je travaille moi ! Dans l’autre école, ils mettaient toujours ma fille toute seule, au fond, ils lui disaient de faire des dessins
– Je suis désolée, madame, mais ça y est, on sait maintenant, on va l’aider. »

Pendant la réunion prévue ce matin pour demander officiellement l’orientation de K. en classe spécialisée, j’avais préparé les coordonnées d’une association de victimes de la Depakine, mais je n’osais pas, j’avais peur de la brusquer, de la forcer.

« Mais, elle s’en sort bien, quand même je trouve, par rapport à d’autres enfants que leur mère elles ont pris ça. J’ai lu des trucs terribles sur Internet, dit Maman
– On peut dire ça oui, mais vous avez des droits, vous savez, il y a des associations qui existent, qui se battent contre le laboratoire qui a fait circuler ce médicament, appelez-les.
– Elles vont m’aider? Et les laboratoires là, ils vont dire qu’ils ont fait une erreur, ils vont s’excuser ?
– C’est possible oui, en tous cas, il faut essayer.
– Oui, oui, je vais essayer, je vais me battre, pour K., pour moi. »

Ces enfants-là

Dans ma REPpublique, les êtres naissent libres et égaux en droits. Pour de vrai, cette fois.

La première fois que K. est arrivée près de ma classe, elle avait l’air de s’excuser d’être là. Sa maman était à côté. Comme elle n’avait sur elle ni cartable, ni trousse, je leur ai dit de rentrer chez elles, que K. ferait sa rentrée le lendemain.

K. s’est un peu éloignée et puis Maman m’a dit :
« Elle est timide, c’est pour ça.
– Oui, je vois ça, ne vous inquiétez pas, ça va aller.
-Oui, bon bah en plus, comment dire, elle ne sait pas trop faire.
-Elle ne sait pas trop faire quoi ?
-Rien, elle ne sait rien faire. Elle ne sait pas lire, juste elle écrit son prénom, tu vois. »

Je ne vois pas non. Enfin pas encore très bien.
Quand j’ai appelé son ancienne école, dans un autre département, le directeur, qui était aussi apparemment son maître a eu très exactement ces mots :
« Ah, vous savez, ces enfants-là, bon, ils viennent pas à l’école souvent alors bon, on fait ce qu’on peut quoi.
– Ce qu’on peut, c’est à dire ? Avez-vous un bulletin ? Pouvez-vous me dire quel est son niveau, précisément ?
– Bah, je vous dis, ces enfants-là, quoi, vous les connaissez. »

Non, Monsieur, je ne connais pas « ces enfants-là ». Je connais des enfants, toutes sortes d’enfants, tous différents, tous uniques. Je ne connais pas non plus « ces familles-là », ni « ces mamans-là ».

K. est arrivée le lendemain. Grande, un peu ronde. Souriante. Serviable. Discrète.
Je prends un peu de temps avec elle.
Elle ne connaît pas le nom des lettres.
Elle ne reconnaît pas les chiffres.
Elle ne sait pas compter.
Elle ne sait évidemment pas lire, non plus.

K. est arrivée jusqu’au CE2 sans connaître les lettres, ni les chiffres. Juste parce que vous savez, « ces enfants-là ».

Je lui prépare un classeur. Des lignes d’écriture, des touts petits calculs avec des formes à entourer, des dessins aussi, pour ne pas trop la charger.

Ce soir, la psychologue scolaire est entrée dans ma classe.
Elle sortait d’un rendez-vous avec la maman de K.
Pendant ce rendez-vous, la psychologue lui a expliqué que sa fille était en fait déficiente, que l’école, la classe, n’était pas adaptée pour elle, qu’il fallait l’orienter vers une classe spécialisée, si elle était d’accord.
Cette « maman-là » a accepté.

Entre, pose ton chagrin ici et avance.

Dans ma REPpublique à moi, il faudrait un grand sac, près du portail. Certains enfants pourraient, en arrivant, y déposer leurs chagrins. Et puis, comme par magie, ce grand sac disparaîtrait.

Des mois que ça dure. Depuis la rentrée quasiment. Une semaine sur deux, l’un ou l’autre est absent le vendredi. Le grand frère K., une fois. Le petit frère S., la fois d’après. La toute petite sœur, H., n’y va pas, pas pour l’instant.

La maman court partout, épuisée, seule. Elle s’excuse, ne viendra pas à la réunion de classe.
Elle s’excuse encore, ne viendra pas au rendez-vous individuel pour la remise de bulletin.
Pas le temps, toute seule, trop dur.

Devant le portail, elle est à l’écart, fait un signe de loin pour que K. et S. viennent la rejoindre. H. est dans ses bras. Elle a l’air fatiguée, dépassée.

Un vendredi sur deux, elle prend sa voiture, fait 400 kilomètres aller. La même chose au retour. A l’arrière, il y a K. une fois, S. la fois d’après.

Ils se garent sur ce parking qu’on imagine grand, mais triste, terriblement triste.

Ils entrent, montrent des papiers. Carte d’identité, autorisation. Fouille. Portails de détection de métaux.

Ils s’installent. Dans cette petite pièce que j’imagine grise, triste. Sur ces chaises que j’imagine vieilles, sales, rouillées.

Il arrive. Encadré de deux hommes, parfois trois. Des gardiens.

Papa.

Il s’assoit, prend K., ou S. dans ses bras. Ils parlent. De quoi, je ne sais pas.
Ce que fait Maman pendant ce temps, je ne sais pas non plus.
Elle écoute, elle raconte l’école, la vie, dehors. Sûrement.
Elle lui fait peut-être croire que tout va bien, qu’elle gère, qu’elle assure.
Ou pas.

Le lundi, un lundi sur deux. K. ou S. reviennent à l’école. Tristes, renfrognés, fatigués.

« Combien de temps ca va encore durer ? A t-on osé demander l’autre soir, à l’abri des regards et des oreilles.
– Longtemps.
– Mais, pardon, mais, il n’a pas tué quelqu’un quand même ?, a lancé, comme ça, L., la maîtresse de K.
– Si, deux personnes, en voiture. »

Si loin, et pourtant si près.

Dans ma REPpublique à moi, il y a des arrivées inattendues. Des bruits venus de si loin qui sont tout à coup tout près, là, chez nous. Alors on accueille, on écoute, on accompagne, comme on peut.

Je ne sais pas combien de temps ni combien de fois j’ai regardé ces quatre lettres sur la fiche de renseignements. Il n’était pas encore arrivé. Demain, m’a dit la directrice. En attendant, je me suis posée un demi-million de questions, le trajet qu’il avait fait, ce qu’il avait vécu, depuis les quatre lettres inscrites là, dans la case « ville de naissance ».

Homs, Syrie. Année de naissance : 2006.
« Ecole, moi ? Non, un, juste un » Une année d’école donc.
« Après, école, boum.. Walou ». Plus rien.

A. connaît quelques mots de français. A. en connaîtra bientôt beaucoup, beaucoup d’autres, parce qu’il a envie d’apprendre. Non, il n’a pas juste envie, il est impatient d’apprendre, il trépigne. Il râle même, quand j’envoie d’autres élèves de la classe au tableau poser des opérations.
« Maîtresse, moi !
– Pas maintenant A., il faut que tu apprennes encore un peu, que je te montre comment on pose des additions, les retenues, tout ça. Bientôt.
– Bientôt, oui, bientôt ».

Ses yeux pétillent, en redemandent. Je me sens un peu impuissante, pour l’instant. J’ai peu de temps pour lui, tout seul. Il passe beaucoup de temps avec O., la maîtresse qui s’occupe des enfants allophones mais il en passe aussi avec moi. Pour faire partie de la classe, du groupe, pour entendre le français, baigner dans la langue, dans nos habitudes de classes, dans notre petite vie. Pour faire connaissance.

Il a envie de parler A., mais il n’y arrive pas forcément avec des mots, alors il fait des gestes. En souriant, tout le temps, malicieusement. Quand on est arrivés au parc, dans l’après-midi, un avion est passé au-dessus de nos têtes. Les autres enfants ont levé la tête et l’ont montré, amusés. Lui aussi l’a regardé, puis il m’a tiré le bras. Il a parlé vite, je n’ai pas compris. Alors il a mimé. Avec des gestes, avec du bruit. L’avion, le bruit des bombes, de grands gestes des bras pour me raconter les ruines, les blessés. Il a continué, se disant que cette fois, je comprenais peut-être, avec des mots, et des gestes, encore. Le bruit des bombes, des rafales et, plusieurs fois « Souria », ou encore « Bachar », les sourcils froncés.

Sur le chemin du retour, A. s’est assis dans le bus près de R.. R. parle un peu arabe, pas tout à fait le même que lui, mais ils arrivent à se comprendre. Je suis assise juste à côté d’eux. Ils rigolent. A. montre à R. comment faire le bruit du pet en mettant sa main sous son aisselle. R. est plié de rire. Je cesse quelques minutes de les observer et quand mon attention revient vers eux, A. fait les mêmes gestes que ceux qu’il a fait devant moi tout à l’heure, au parc. Les mêmes gestes et les mêmes bruits. Les bombes, les rafales. « Walou ». R. écoute, à la fois impressionné et effrayé.

Je leur ai déjà parlé de la Syrie, de la guerre, des morts, des blessés, des migrants, de Bachar. Ils avaient posé beaucoup de questions, ce jour-là, je m’en souviens, mais sans doute, comme nous, avaient-ils pensé que c’était loin, très loin d’eux. Aujourd’hui, c’est là, tout près, c’est A. Ils ont pourtant été très pudiques, très respectueux quand je leur ai dit d’où venait A., n’ont pas posé de question. Mais ce soir, j’ai l’impression que A., lui a envie, a besoin d’en parler.

L. est une AVS de l’école. Elle s’occupe d’un enfant d’une autre classe. Elle parle arabe alors je lui demande de venir dans ma classe et de parler avec A., de lui demander s’il souhaiterait discuter avec le reste de la classe, s’il accepterait que ses camarades lui posent des questions sur la Syrie, sur ce qu’il a vécu. A. sourit, applaudit, il est d’accord, il en a envie, très envie. L. reste quelques minutes pour traduire les questions, puis les réponses de A.

« Est-ce que tu es déjà allé à l’école ?
– Oui. Un an, puis mon école a été détruite. Plus personne n’allait à l’école.
– Est-ce que tu connais le Président de la Syrie, et qu’est-ce que tu en penses ?
– Bachar, oui, je ne l’aime pas, non. C’est à cause de lui que je suis parti de Syrie, je ne voulais pas partir, c’est mon pays, je l’aime mon pays. »

Silence. Je demande à L. de s’assurer qu’il a encore envie de parler, s’il veut qu’on arrête, qu’on parle d’autre chose. Il sourit, veut continuer.

« Est-ce que des membres de ta famille sont morts ? »

On se regarde quelques secondes avec L., A. trépigne, veut savoir ce qu’on lui a demandé, tout de suite. Je fais signe à L. de traduire.

La réponse de A. est longue. Il parle vite, fait beaucoup de gestes. A un moment, il passe sa main sous sa gorge, avec un geste bref. Puis un autre avec le bras qui descend du ciel et tombe sur sa jambe. L. me regarde, désemparée.

«Tu n’es pas obligée de tout traduire. Ne traduis que ce qu’ils peuvent entendre, je te fais confiance.
– D’accord. Il vaut mieux. Alors la réponse est oui, il a perdu des membres de sa famille. Le cousin de sa mère et son grand-père.»

Cette fois, A. veut arrêter. Beaucoup d’enfants ont le bras levé, pour lui poser des questions. Je leur explique que ce qu’a vécu A. est difficile ; qu’il faut lui laisser un peu de temps, qu’il n’a plus envie de parler, là maintenant.

Je demande à L. de lui traduire quelques mots, de la part de toute la classe.

« A., merci de nous avoir parlé. Nous, on voulait te dire qu’on était tous très heureux que tu sois là aujourd’hui, qu’on était très fier de t’accueillir ici et qu’on allait tous t’aider à apprendre notre langue au plus vite.
– (en Français) Merci maîtresse, merci. »

Puis il s’approche de L., lui dit quelque chose à l’oreille. L. éclate de rire et se retourne vers moi.

« Il demande s’il peut avoir des cahiers, comme ceux des autres, avec toutes les opérations ».