Ce qu’on ne lui a pas dit.

Scultpture de Bruno Catalano

L. est partie un mardi du mois de mai.

L. est partie et personne ne s’y fait.

L. est partie et on a tous pleuré.

La voiture de Papa et Maman attend devant l’école. Dans le coffre, les quelques affaires ramassées dans la chambre d’hôtel qu’ils occupaient depuis six mois, juste en haut de la rue. Cette chambre d’hôtel dont L. nous disait qu’elle était petite, dans laquelle ils dormaient tous, depuis trop longtemps. Cette chambre d’hôtel qui avait pris la suite d’une autre, et d’une autre encore.

Huit ans. Huit années qu’ils ont quitté leur pays pour venir essayer ici.

Huit années qu’ils ne savent pas s’ils pourront rester mais qu’ils se battent pour en avoir juste le droit.

Au volant de la voiture, Papa attend. Maman est avec nous, elle prend nos mains, nous remercie, s’excuse, encore et encore. On ne sait pas bien de quoi, mais on l’écoute, on accepte les mains qu’elle nous prend, on lui rend le sourire qu’elle nous donne. Elle dit qu’elle ne va pas y aller, y retourner. Qu’ils vont se cacher. C’est pas bien, pour les enfants, je sais, mais on va se cacher. Autour de nous, le petit frère de L. court, rigole. Trop petit pour comprendre, pour savoir ce qui l’attend, et ce qui ne l’attend plus. En retrait, la grande sœur de L. sourit aussi. Calme, sereine, elle croit, elle pense, elle rêve qu’elle va revenir, refuse de nous dire adieu.

Toute la journée, L. s’est contenue. J’ai eu l’impression qu’elle jouait plus fort, qu’elle riait plus vite, qu’elle prenait tout ce qu’elle pouvait. C’était comme si elle avait emmené à l’école un grand sac et qu’elle avait décidé d’y mettre tout ce qu’elle voulait emmener avec elle : les sourires des copains, les mots de la maîtresse, les bruits de la récré. Elle a passé la journée à ouvrir son grand sac et, avec ses yeux qui pétillent et son sourire malin, elle y a mis tout ce qu’elle voyait, tout ce qu’elle entendait. Elle a eu du mal à se résigner à le refermer, quand la cloche a sonné.

Devant le portail, ensuite, L. a sauté dans nos bras, les uns après les autres.

Elle s’y est accrochée, a posé sa tête sur notre épaule, nous a serrés très fort.

Elle a pleuré, beaucoup. Ses longs cheveux noirs la gênaient.

On l’a serrée nous aussi, on lui a dit qu’on ne l’oublierait pas, qu’elle allait vivre encore de belles choses, qu’elle allait continuer à apprendre, à sourire, que sa route était encore longue et qu’elle ne s’arrêtait pas devant le portail de cette école, ce portail qu’elle aurait aimé franchir encore tant de fois.

On ne lui a pas dit que c’était injuste.

Qu’il n’y avait absolument aucune réponse à la question qu’elle n’a pas osé nous poser mais que ses yeux, tout seul, criaient. Pourquoi.

On ne lui a pas dit que ce pays dans lequel elle est née, celui dont elle parle, lit et écrit si bien la langue ne voulait plus d’elle, simplement parce que ses parents ne sont pas nés au bon endroit.

On ne lui a pas dit que cette école qui lui avait ouvert les bras, l’avait regardée briller, pétiller, courir, jouer, aimer n’était désormais plus la sienne, que c’était comme ça et puis c’est tout.

Qu’aucun d’entre nous n’était d’accord avec ça mais qu’aucun d’entre nous n’avait le pouvoir qu’il en soit autrement.

On ne lui a pas dit qu’en plus de pleurer, on avait tous envie de gerber.

On ne lui a rien dit de tout ça.

On l’a serrée dans nos bras, on a chaussé nos lunettes de soleil pour cacher nos yeux rougis, on l’a regardée partir et on a refusé de s’habituer.

Anouk F.

Entre, on t’a gardé une place.

Dans ma REPpublique à moi, on accueille des parcours, des passés, des douleurs, aussi. On leur propose de s’asseoir, de regarder, d’essayer. D’oublier. Et puis on reçoit des sourires, des paroles, des instants. Des enfants.

Il a enfoui sa tête dans le manteau de Maman et lui a demandé si, ce soir, elle pouvait venir le chercher à 17h. Maman lui a répondu qu’elle s’arrangerait, oui, elle serait là, il n’irait pas à la garderie. Pas pour ce premier jour. Ça va aller, ça va bien se passer.

« J’ai un peu peur, maîtresse ».
Je te comprends.
Moi aussi, à ta place, j’aurais peur.
D’abord parce que la maîtresse a une tête de sorcière. Elle aurait pu faire l’effort de se coiffer, vraiment. Et puis ce pantalon trop petit. On voit bien qu’elle a mangé trop de chocolats pendant les fêtes.
Ensuite parce que les copains-là, enfin les enfants, ils ont l’air de bien se connaître. Ils jouent entre eux, ils rigolent. Ils s’aiment bien. Et ils ne te connaissent pas.
Sois certain qu’avec ce sourire franc et cette bouille de malin, ils ne vont pas mettre longtemps à t’adopter. Et moi non plus.

Maman est partie.
S. est resté tout près de moi.
Il ne savait pas trop quoi faire, comment s’y prendre.
Je lui ai dit de s’asseoir, sur le banc.
La sonnerie a retentit.
Comme des automates, les autres se sont mis à ranger.
En une minute, la classe était comme neuve.
S. n’en revenait pas.

Je l’ai observé.
Lui, il les observait.
Je me suis souvenue, avant les vacances, quand Maman est venue l’inscrire.
Quand elle nous a raconté.
Quand elle avait les yeux mouillés.
Quand la directrice m’a donné la fiche de renseignements et que dans la case « Adresse du père », j’y ai lu « Maison d’arrêt ».

Et puis les heures ont coulé.
S. s’est éloigné de moi, est allé vers les autres.
Ils l’ont accepté, presque déjà adopté.

On a attaqué la lecture, S. était fier de me montrer qu’il savait déjà bien lire.
Moi, j’étais impressionnée. Comme en mathématiques, S. a survolé.

Quand il est revenu de la cantine, il a vu les autres jouer aux Légo, au fond.
Il s’est approché et m’a demandé s’il pouvait écrire, dessiner.
Ça avait l’air urgent.
Je lui ai donné une feuille, quelques feutres.
Il a posé une fesse sur la chaise, pas l’autre.
Il n’a pas enlevé son gilet.
Il a écrit, en gros, en fluo, au milieu.
« Maman je t’aime », sans erreur, sans faute. Sans filtre.
Et puis il a soufflé.
Soulagé.
Il a ramené l’autre fesse sur la chaise, rangé ses jambes au-dessous de la table.
A levé les yeux vers moi, a souri et m’a dit « On est bien, ici. »

Et pourtant sourire, toute la journée.

Dans ma REPpublique, on accueille les enfants, tous les enfants. Ceux qui sourient, ceux qui pleurent, ceux qui rêvent. Ceux qui n’ont rien demandé à personne mais qu’on repousse, qu’on rejette, sans qu’ils n’y puissent rien. Sans que je n’y puisse rien. Ou presque.

Moi aussi, j’ai reculé.
Je crois même que j’ai mis ma main pour couvrir mon nez.
Je ne pense pas qu’il l’ait remarqué.
Il a continué à sourire, comme toujours, comme toute la journée.

Il souriait aussi, quand ils ont changé de place, les uns après les autres, et qu’il est resté assis seul, sur ce bout du banc rose. Ils m’ont regardée, ont mis leurs doigts sur le nez, se sont levés et l’ont laissé.

Oui, M., il sent mauvais.
Le tabac, froid.
La fumée.
D’autres choses aussi, parfois.
Ses doigts sont sales, ses ongles longs.

« Bonjour Madame, je m’excuse de vous demander ça, mais est-ce qu’avant de le ramener à l’école, cet après-midi, vous pourriez couper les ongles de M. ? J’ai peur qu’il blesse quelqu’un, et puis … ce n’est pas très propre.
– Oui, oui, d’accord Madame, d’accord Maîtresse. »

Maman regarde le sol, s’excuse un peu. Je ne sais pas si elle a vraiment compris ce que je lui ai dit. Elle repart, M. lui sourit. Encore. Beaucoup.

Elle ne sourit pas.
Elle est tellement maigre, tellement voûtée, tellement abîmée.
Je m’en veux, un peu.
Mais il le fallait.

J’ai donné à M. un papier à faire signer par ses parents.
Je lui ai répété plusieurs fois que c’était important, très important, qu’il ne fallait pas oublier.

Le lendemain matin, je lui ai demandé s’il me l’avait ramené.
Avec son grand sourire, il a acquiescé.
Il ne parle pas M., ou très peu, ou très mal.
Il a couru vers son cartable, je l’ai suivi.
Il a fouillé, tripoté le fond de son sac.
Il en a sorti une feuille, froissée, pliée. Me l’a tendue.
En dépliant le papier, un nuage de fumée froide, l’équivalent d’un cendrier entier, est venue me piquer le nez. Cette fois-là aussi, j’ai reculé.
Le papier était signé, je l’ai remercié.

La directrice vient me chercher.
Le Papa de M. est au téléphone, il veut me parler, il est énervé.
« Je peux savoir pourquoi vous avez dit à l’éducatrice que mon fils il pue ?
– Je n’ai pas dit ça comme ça Monsieur, nous faisons des points réguliers sur votre enfant, je lui ai parlé du manque d’hygiène, parfois…
– C’est faux madame, il sent bon mon fils !
– Non, Monsieur, j’en ai parlé à votre femme, il y a parfois des odeurs. Les autres enfants s’en plaignent aussi, c’est difficile pour lui, violent même»

Il le fallait.
Depuis, rien n’a changé.

Le manteau de M. sent tellement mauvais qu’il m’est difficile de le lui fermer.
Les chaussures de M. sont tellement sales que je rechigne à lui faire ses lacets.
Ses ongles repoussent, son crâne le gratte. Je m’éloigne.

Et les autres.
Ils continuent de l’éviter, de le repousser.

Et M. continue de sourire, toute la journée.

Sa chaise sera vide.

Dans ma REPpublique, nul besoin de papiers, de carte verte ou de droit d’asile pour entrer, s’asseoir et apprendre. Alors il y a des fois où on fermerait bien notre portail de l’intérieur pour ne plus les laisser sortir. Pour ne plus les laisser partir.

C’est vrai que je ne le connaissais pas.
Peu, en tous cas.
Croisé dans les couloirs.
Vu parfois sa maîtresse lui demander de se ranger.
Vu avec sa maman, l’autre jour, préparer le stand pour la vente de gâteaux dans la cour.

Je ne le connaîtrai pas mieux.
Je ne le croiserai plus.
Il est parti.
Contre son gré, celui de sa sœur, celui de sa mère, celui de son père.

Cela faisait des semaines, des mois que ça couvait.
Demande d’asile refusée.
Recours épuisés.
Tous les mercredi, à la préfecture, aller pointer.
Et attendre.
Attendre quoi.
Ca.
Attendre et puis partir.

A la rentrée des vacances, il y aura une chaise vide dans la classe.
Le casier, lui, sera presque plein.
Il y aura tout, sauf ce qu’il avait pris avec lui, pour faire ses devoirs, comme les autres.
Les autres, ceux qu’il comptait bien retrouver là, dans cette classe, dans cette cour.
Les autres, ceux qui ont le droit de rester là.
Les autres, ceux auxquels on essaiera d’expliquer ça.
Ou pas.

Le sourire, quoi qu’on en dise.

Dans ma REPpublique à moi, on a par moments un peu de mal à comprendre ce que cache un visage, ce que signifie une larme, un cri. Ce que peut, aussi, vouloir dire un sourire.

Je n’ai, je crois, jamais réellement entendu le son de sa voix.
Je n’ai, je crois, jamais vu quelqu’un sourire autant, tout le temps.

Je ne sais rien d’elle, ou si peu.
Simplement qu’elle arrive de là-bas, loin, de ce pays dont on parle tant.
Qu’elle est née dans cette ville que tout le monde connaît, si tristement.
Homs, Syrie.

Elle est arrivée en même temps que A.
Pourtant, j’ai compris qu’ils ne se connaissaient pas, là-bas.
J’ai compris aussi qu’ils n’avaient pas emprunté la même route, juste qu’ils ont atterri au même endroit : ma ville, ma classe.

A. est arrivé blessé, marqué.
Elle n’a jamais cessé de sourire, jamais.

Un peu plus de trois mois maintenant qu’elle est en France.
Les mots sont difficiles à trouver.
Il y a cette langue, si éloignée de la sienne, ces lettres, qu’elle découvre et apprend à connaître et cette timidité, cette manière de s’excuser d’être là, parfois, en souriant, tout le temps.

En souriant, elle attend.
Elle attend O., la maîtresse qui essaie de lui apprendre le Français.
Ensuite, elle attend, sans rien dire, que je lui propose du travail.
Oh oui, il m’arrive de l’oublier.
Elle ne dit rien.
En souriant, elle attend.

Elle a appris à calculer. Elle est même capable, en chuchotant, de me dire le nom des chiffres.
Quand elle se trompe, elle s’excuse. Une fois, dix fois, trop.

La semaine dernière, O. est venue dans ma classe pour m’aider à leur faire écrire quelques lignes pour leur papa.

« Qu’est-ce que tu aimes faire avec Papa ? »

Ca a été long. Elle a fini par comprendre et se faire comprendre.
Ce qu’elle aime, c’est quand Papa va faire du vélo avec son frère, et qu’elle les regarde partir.

« Et toi, tu vas faire du vélo avec eux ? » lui a demandé O.
Elle a secoué la tête, en souriant, et a prononcé, tout doucement : « fille moi, vélo, non ».
Avec ses grands yeux bleus et le visage illuminé de ce sourire dont elle ne se défait décidément plus, elle a dessiné Papa sur un vélo et son petit frère derrière. A la porte de la maison, il y avait elle, sa mère et ses sœurs, qui regardaient.

J’ai longuement observé ce dessin, puis je l’ai regardée, elle. Et quand elle m’a souri, de nouveau, je lui ai demandé si elle aimerait, elle aussi, faire du vélo. Elle a froncé les sourcils, comme elle le fait quand elle ne me comprend pas. J’ai recommencé, avec des gestes, en la montrant du doigt. J’ai su qu’elle m’avait comprise quand son sourire a tout à coup disparu, quelques secondes à peine, qu’elle a pris son dessin et qu’elle est retournée s’asseoir.

Dans les yeux, juste les yeux.

Dans ma REPpublique à moi, on arrive avec son petit bagage. Ça fait des mois, des années qu’on le transporte et on le pose là, le plus discrètement possible. Mais parfois, on ne peut pas éviter de le voir, en face.

Les enfants n’ont pas de filtre. Peu de retenue. Quand ils voient quelque chose qui les surprend, ils le font savoir. A. est de ceux-là.

Quand on est arrivés au portail, ce matin, à 11h45, A. a crié. Il a fait la grimace, puis il a crié encore une fois et m’a regardée. Je lui ai pris le bras et je lui ai fais signe d’avancer.

Devant nous, il y avait la maman de mon nouvel élève.
C’est pour ça qu’il a crié.

Je n’ai pas crié, moi.
Je savais.
On m’avait prévenue.
Je l’ai regardée dans les yeux, juste les yeux.
J’ai vu aussi les autres mamans ne pas crier mais l’observer, une moue à peine masquée et un peu de dégoût sur les lèvres.

Elle m’a parlé, calmement, posément, sérieusement.
Elle m’a demandé comment s’était passée la première matinée de son fils.
M’a expliqué qu’il était un peu timide, mais que son niveau était bon.
J’ai confirmé.
Je lui ai dit que je la tiendrai au courant, que pour l’instant, tout allait bien.

Sa perruque est un peu tombée lorsqu’elle a embrassé son fils.
Il a approché ses joues blanches et gonflées d’enfant de la bouche de sa mère, intacte, ou presque.

Le reste du visage est brûlé.
Je ne connais pas l’échelle des degrés. Elle doit sans doute être tout en haut, de cette échelle.
Le cou aussi, peut-être le reste, mais ses habits le masque.

Son deuxième fils est arrivé, en courant.
Elle a tendu les bras, a révélé ses mains.
Ce qu’il en reste.

Je n’ai pas crié.
Oui, j’ai regardé.
Peut-être un peu trop fixement.
Peut-être l’a t-elle remarqué.
Peut-être, sans doute, y est-elle habituée.

Nous nous sommes saluées. Ils sont partis.

Je ne sais pas comment c’est arrivé.
Je ne suis pas sûre d’avoir envie de le savoir.
Pas certaine de vouloir savoir qu’il y a un lien avec ce papier, fourni avec le dossier scolaire.
Ce papier, tamponné par un juge, qui dit que Papa n’a pas le droit de venir chercher les enfants.
Qu’il n’a pas le droit de mettre un pied dans cette rue, dans cette ville, ni même dans ce département.

Il est seul, T.

Dans ma REPpublique à moi, on accueille, on inclut, on essaie de comprendre, on essaie d’accompagner, de prévenir, de rassurer. On essaie.

Insaisissable.
Il est insaisissable T.
Lui-même ne se saisit pas bien, non plus, d’ailleurs, on dirait.

Il a 6 ans.
Presque 7.
« Précoce », a simplement dit Maman quand elle est venue l’inscrire, là, il y a quelques jours.
« Et tout ce qui va avec », a-t-elle ajouté, sans plus de commentaire.

On n’en pas su beaucoup plus, au début.
Juste que nous étions la quatrième école de la ville dans laquelle Maman l’inscrivait.
Ca ne s’est pas « très bien passé » dans les autres.
Ca ne se passe pas « très bien » chez nous non plus.

Dans sa classe, il refuse de s’asseoir.
En tous cas, jamais avec les fesses.
Un genou sur la table, un autre sur la chaise, la tête posée sur l’angle de la table.
Pas plus de trois minutes.
Ensuite, il part, en courant.
Dans un coin de la salle. Sous une table. Parfois dans une autre pièce. Une fois dans l’escalier.
Il faut aller le chercher, quand on le trouve.

Précoce, oui. Plus que ça même. Il pose des soustractions, des multiplications, lit avec beaucoup de fluidité, quand il parvient à garder un livre dans ses mains plus de deux minutes, sans le jeter par terre. Il connaît l’Histoire de France, les termes géographiques, quelques notions scientifiques.

Mais il n’écrit pas. Ou très mal.
Trop long, trop fastidieux.

Quand il parle, il ne regarde pas, jamais, dans les yeux.
Il faut lui tenir un petit peu le menton, lui relever la tête et lui demander de répéter.
Il n’articule pas beaucoup.
Il marmonne.
Mais il entend, tout.
Il enregistre.

« Qu’est-ce qu’il a cet enfant ? Il est hyperactif ou quoi ?, lâche un intervenant, un peu brutalement, l’autre jour.
– Oui, je suis hyperactif, diagnostiqué TDAH. Je vais voir un pédopsychiatre une fois par mois. Il veut que je prenne des médicaments, Maman refuse. »

Sa maîtresse est absente aujourd’hui. J’emmène mes élèves courir autour du stade. Je lui propose de venir avec moi. Il prend ma main, la serre fort, au début, ne me regarde toujours pas vraiment droit.

Course longue. Endurance.
Mes élèves font des tours de stade. Quand ils pensent ne plus pouvoir avancer, ils s’arrêtent, sur le côté.
T. a fait un tour. Il s’est arrêté. Assis, sur le bord du terrain.
D’autres enfants continuent de courir, valeureux.
T. les observe, regard en coin.
Quand les coureurs s’approchent de lui, je le vois se relever, doucement.
Puis s’allonger, littéralement, pour leur barrer le chemin.
Chute inévitable.
T. sourit. Retourne s’asseoir.

Retour en bus. Il est assis seul. Au fond. Les autres ne le comprennent pas, le craignent peut-être, aussi.
« Maîtresse, maîtresse, T., il a un gros caillou dans les mains. »
Je m’approche. Une grosse pierre, pointue. T. s’amuse à piquer la paume de sa main avec. Je lui demande de me la donner. Refus. J’essaie de la prendre dans ses mains. Il la serre, fort, très fort. Je suis obligée d’utiliser la force, moi aussi. Il boude. Peste. Parle seul. Fort. Puis refuse de descendre du car. Les autres enfants m’attendent sur le trottoir. Je dois soulever T. de son siège, le porter pour le faire descendre du véhicule. Sur le petit bout de trajet jusqu’au portail de l’école, je lui tiens fermement la main. Avec l’autre, il tape frénétiquement sur son front avec sa bouteille d’eau.

Oui, la pyschologue scolaire va venir.
Oui, une équipe éducative va rapidement être organisée.
Oui, on va demander une Auxiliaire de Vie Scolaire, peut-être même une orientation en ITEP.

Maman va tout refuser.

Mais lui, T. , il va comment, lui, T. ?

Dans la cour, on aurait presque l’impression qu’il joue comme les autres.
Il court, il crie, il saute.
Il court sans but.
Il crie sans s’adresser à personne.
Il saute sans spectateur pour admirer la hauteur de ses bonds.

Il est seul, T.

Ces enfants-là

Dans ma REPpublique, les êtres naissent libres et égaux en droits. Pour de vrai, cette fois.

La première fois que K. est arrivée près de ma classe, elle avait l’air de s’excuser d’être là. Sa maman était à côté. Comme elle n’avait sur elle ni cartable, ni trousse, je leur ai dit de rentrer chez elles, que K. ferait sa rentrée le lendemain.

K. s’est un peu éloignée et puis Maman m’a dit :
« Elle est timide, c’est pour ça.
– Oui, je vois ça, ne vous inquiétez pas, ça va aller.
-Oui, bon bah en plus, comment dire, elle ne sait pas trop faire.
-Elle ne sait pas trop faire quoi ?
-Rien, elle ne sait rien faire. Elle ne sait pas lire, juste elle écrit son prénom, tu vois. »

Je ne vois pas non. Enfin pas encore très bien.
Quand j’ai appelé son ancienne école, dans un autre département, le directeur, qui était aussi apparemment son maître a eu très exactement ces mots :
« Ah, vous savez, ces enfants-là, bon, ils viennent pas à l’école souvent alors bon, on fait ce qu’on peut quoi.
– Ce qu’on peut, c’est à dire ? Avez-vous un bulletin ? Pouvez-vous me dire quel est son niveau, précisément ?
– Bah, je vous dis, ces enfants-là, quoi, vous les connaissez. »

Non, Monsieur, je ne connais pas « ces enfants-là ». Je connais des enfants, toutes sortes d’enfants, tous différents, tous uniques. Je ne connais pas non plus « ces familles-là », ni « ces mamans-là ».

K. est arrivée le lendemain. Grande, un peu ronde. Souriante. Serviable. Discrète.
Je prends un peu de temps avec elle.
Elle ne connaît pas le nom des lettres.
Elle ne reconnaît pas les chiffres.
Elle ne sait pas compter.
Elle ne sait évidemment pas lire, non plus.

K. est arrivée jusqu’au CE2 sans connaître les lettres, ni les chiffres. Juste parce que vous savez, « ces enfants-là ».

Je lui prépare un classeur. Des lignes d’écriture, des touts petits calculs avec des formes à entourer, des dessins aussi, pour ne pas trop la charger.

Ce soir, la psychologue scolaire est entrée dans ma classe.
Elle sortait d’un rendez-vous avec la maman de K.
Pendant ce rendez-vous, la psychologue lui a expliqué que sa fille était en fait déficiente, que l’école, la classe, n’était pas adaptée pour elle, qu’il fallait l’orienter vers une classe spécialisée, si elle était d’accord.
Cette « maman-là » a accepté.

Entre, pose ton chagrin ici et avance.

Dans ma REPpublique à moi, il faudrait un grand sac, près du portail. Certains enfants pourraient, en arrivant, y déposer leurs chagrins. Et puis, comme par magie, ce grand sac disparaîtrait.

Des mois que ça dure. Depuis la rentrée quasiment. Une semaine sur deux, l’un ou l’autre est absent le vendredi. Le grand frère K., une fois. Le petit frère S., la fois d’après. La toute petite sœur, H., n’y va pas, pas pour l’instant.

La maman court partout, épuisée, seule. Elle s’excuse, ne viendra pas à la réunion de classe.
Elle s’excuse encore, ne viendra pas au rendez-vous individuel pour la remise de bulletin.
Pas le temps, toute seule, trop dur.

Devant le portail, elle est à l’écart, fait un signe de loin pour que K. et S. viennent la rejoindre. H. est dans ses bras. Elle a l’air fatiguée, dépassée.

Un vendredi sur deux, elle prend sa voiture, fait 400 kilomètres aller. La même chose au retour. A l’arrière, il y a K. une fois, S. la fois d’après.

Ils se garent sur ce parking qu’on imagine grand, mais triste, terriblement triste.

Ils entrent, montrent des papiers. Carte d’identité, autorisation. Fouille. Portails de détection de métaux.

Ils s’installent. Dans cette petite pièce que j’imagine grise, triste. Sur ces chaises que j’imagine vieilles, sales, rouillées.

Il arrive. Encadré de deux hommes, parfois trois. Des gardiens.

Papa.

Il s’assoit, prend K., ou S. dans ses bras. Ils parlent. De quoi, je ne sais pas.
Ce que fait Maman pendant ce temps, je ne sais pas non plus.
Elle écoute, elle raconte l’école, la vie, dehors. Sûrement.
Elle lui fait peut-être croire que tout va bien, qu’elle gère, qu’elle assure.
Ou pas.

Le lundi, un lundi sur deux. K. ou S. reviennent à l’école. Tristes, renfrognés, fatigués.

« Combien de temps ca va encore durer ? A t-on osé demander l’autre soir, à l’abri des regards et des oreilles.
– Longtemps.
– Mais, pardon, mais, il n’a pas tué quelqu’un quand même ?, a lancé, comme ça, L., la maîtresse de K.
– Si, deux personnes, en voiture. »

Et ça, tu le dis comment, toi ?

Dans ma REPpublique à moi, pas de langue officielle. Toutes les langues sont acceptées, à condition qu’on les partage et qu’on les vive.

Ils sont assis à la même table parce que, forcément, ils ne font pas le même travail que les autres.
A., Syrien, R., Syrienne aussi et E., Albanais.
Ils sont arrivés quasiment le même jour.
Pas le même voyage, pas les mêmes souvenirs, mais c’est pas grave. Ils sont là, tous les trois, avec nous.

Il y a un mot qu’ils savent tous dire, très vite. Ce n’est pourtant pas le plus facile à prononcer.
Maîtresse. Ils l’aiment bien ce mot, ils le répètent souvent.
Quand ils ont fini ce que je leur ai demandé de faire, que je ne suis pas disponible tout de suite, parce que je fais de la grammaire avec les autres.
Maîtresse, Maîtresse, Maîtresse.

Parfois je les observe, simplement. Je les regarde ouvrir grand leurs oreilles, plisser leurs yeux quand M. récite sa poésie ou quand L. fait un exercice de conjugaison au tableau.
L’autre jour, pendant que je les observais, A., Syrien, chuchotait quelque chose à l’oreille de E. Albanais. Je me demande bien ce qu’il a réussi à lui dire, mais ce qui est sûr, c’est qu’il a réussi, parce que E., il a ri.

Vendredi, comme des stagiaires prenaient la classe pour s’essayer, je me suis assise avec eux et on a joué. Une grande image avec des morceaux manquants, comme un puzzle, puis des petites cartes avec le morceau qui manque et le mot, écrit en-dessous. A chaque fois que l’un d’entre eux retrouve la bonne carte, je lui demande de prononcer le mot, en Français, plusieurs fois. Ensuite, je leur demande de m’apprendre le mot dans leur langue et je prononce, tant bien que mal, moi aussi.

Ils se sont moqués, plusieurs fois. J’ai laissé faire. J’ai même ri avec eux.

E. vient de trouver la carte avec une voiture.
« Voi-ture, dis-le, Voi-ture.
L’Albanais se concentre et répète « Voi-ture ». Il se débrouille bien.
– Voiture, en Albanais, comment ça se dit ?
E. sourit, me regarde avec un air malicieux et répond : « Mercedes », en éclatant de rire.