Chroniques

Allons enfants…

Elle cherche ses mots, hésite sur la prononciation puis raconte. Oui, chez elle, en Ukraine, Noël est une grande fête. Est-ce qu’elle peut nous chanter une chanson de Noël ? Oui, tu peux M., bien sûr. Les autres écoutent cette voix qu’ils entendent si rarement, cette langue qu’ils n’ont pas besoin de comprendre pour savoir qu’elle chante la lumière. Ils sont étonnés d’entendre des sons sortir de ce visage. Parce que M. ne parle pas. Ou trop peu. Elle apprend, écrit, réécrit, traduit, se corrige mais ne parle pas. Elle chante, ferme les yeux et les autres sourient.

L’autre jour, Maman m’a dit “Elle veut rentrer”. Elle a laissé un silence. A essuyé ses yeux et a ajouté “Mais on ne peut pas”. Elle a demandé à poursuivre en anglais. Ses mots ont couru, elle parlait vite, comme si respirer entre ses phrases risquait de leur donner trop de réalité. “Ils cherchent le corps de mon frère, je ne sais pas où sont mes cousins, notre maison n’existe plus. On ne peut pas.”.

M. termine sa chanson et rouvre les yeux. Les autres l’applaudissent. Elle sourit, brièvement, puis s’éteint à nouveau.

Dans le hall du collège, ils sont installés derrière leur pupitre. Cinquante, peut-être plus. Des gosses que personne n’aurait imaginé là, un saxophone à la main, un violon sur l’épaule. Des gosses sur lesquels personne ne parie jamais. Je vois A., débarqué sans sa mère du Paraguay deux années plus tôt. Il y a aussi W., réfugiée du Yémen depuis plus de quatre ans aujourd’hui. Ils portent tous un tee-shirt noir et nettoient leurs instruments. Le principal les observe. Des parents ont fait le déplacement. Les professeurs sont là aussi, pas tous, mais nous sommes quelques-uns à venir admirer l’exploit d’avoir fait d’eux des musiciens en quelques mois à peine. M. essaie de se cacher derrière sa chevelure rousse et frisée mais je ne vois qu’elle. J’entends encore sa voix si douce et déterminée chanter.

Silence.

La chef d’orchestre, debout sur un tabouret balance ses bras et les sons sortent. Personne ne chante cette fois, mais les paroles sont sur toutes les lèvres.

Allons enfants.
De la patrie.

Vous n’aurez pas nos lumières

Vous n’aurez pas ma haine, avait dit ce père, cet époux.
Vous n’aurez pas nos lumières, disons nous aujourd’hui.
Vous pourrez souffler, souffler encore, vous n’éteindrez pas notre flamme.
Vous crierez autant que vous le pourrez, vous tuerez peut être encore.
Mais nous continuerons.
Nous continuerons à les éclairer, à leur apprendre à penser.
Par eux mêmes et pour eux mêmes.
Nous poursuivrons notre chemin, avec eux, sur la route de la liberté. Celle de croire, celle de ne pas croire. Celle de savoir, et savoir encore. Celle d’interroger, de critiquer, d’essayer, de se tromper, d’être capable de recommencer.
Nous ne les laisserons pas vous croire, vous qui ne croyez en rien, qui ne savez penser, qui refusez qu’ils sachent, qu’ils voient, qu’elles existent.
Nous leur dirons qu’ils ont le droit, et qu’elles ont le choix.
Nous leur tiendrons la main, comme nous l’avons toujours fait. Nous leur dirons que, malgré tout, malgré ça , nous n’avons pas peur, qu’ils sont en sécurité. Que nous sommes en sécurité.
Vous n’aurez pas nos lumières.
Vous n’aurez pas notre liberté la plus chère.
Celle d’enseigner.

Désapprendre. Et réapprendre.

 

Un petit oiseau. Des yeux qui s’excusent, des mains qui tremblent, et les organes internes qui s’affolent, si j’en crois les odeurs qu’il laisse derrière lui après son premier passage dans ma classe. Il sourit, opine du chef. Il y a de la déférence, du respect à l’excès dans ses gestes et sa posture. “Oui madame, d’accord madame”. Papa est vieux. Très vieux. Il remercie tout le temps. “Tout va bien se passer, I. va vite s’habituer”. Merci encore, merci, merci.

Son sac est trop lourd, trop grand pour lui. La chaise est trop haute, les camarades trop adolescents pour I. Alors les odeurs persistent et les yeux s’excusent encore. Il prend les exercices, les fait vite défiler devant lui. Trop vite. “Je sais”, il dit, quand je m’assois près de lui pour lui réexpliquer une consigne qu’il a semble t-il mal comprise. “Non, tu ne sais pas I. cet exercice n’est pas correct, on va le reprendre ensemble.”

I. regarde ses pieds, puis recommence.
I. se trompe encore.
“Maîtresse du Français, au Maroc, elle a dit c’est comme ça”.
“Tu dois bien regarder les lettres du mot, I., regarde, ce ne sont pas les mêmes ici et ici.”
Il est d’accord, bien sur. Il sourit, toujours.
Mais il trébuche, encore et encore.

Dans sa langue, les mots s’écrivent comme on les entend.
Pas de a à côté d’un u qui se transforment en o.
Pas de h après le t, juste pour faire joli.
Pas de u, prononcé avec la bouche qui imite le cul d’une poule.
Aucune lettre en trop.
Aucune lettre en moins.

C’est dur I., je sais, et ce sera long, peut-être.
Il te faudra sans doute trahir un peu Maîtresse du Français, au Maroc, et me faire confiance à moi.
Il te faudra désapprendre d’abord.
Et apprendre ensuite.

Alors, en attendant, si tes mots me font sourire, c’est aussi parce qu’ils me font un peu rêver. Calcou La Trise sera l’héroïne de l’histoire que nous allons écrire ensemble, tu veux bien? Elle aura une cape et les vaincra tous, les uns après les autres. Les A qui se liguent avec les U, les H qui viennent se coller aux T et même les accents, qui ne volent jamais dans le même sens. Alors que toi, le petit oiseau, je suis sûre que tu sais dans quel sens il faut voler.

Point(s) de vue(s).

Fermer les yeux et voler vers cette chaise, de l’autre côté de cette salle de réunion sordide et froide.
Celle où est assise cette maman, qui se triture les mains et n’ose pas lever les yeux.
Nous écouter lui dire que, vraiment, avec sa fille, on n’y arrive pas.
Nous entendre faire la liste de toutes les choses qu’elle ne peut pas faire, de toutes les activités auxquelles elle ne participe pas.
Ressentir dans sa chair l’écho de son impuissance, de sa confiance en nous qui s’étiole, de ses angoisses pour l’avenir qui l’étouffent.
Comprendre sa colère, sa tristesse, son sentiment d’abandon.
Rouvrir les yeux et lui annoncer que la réunion est terminée, qu’il faut se dépêcher, une autre famille attend son heure, juste derrière la porte.

S’arrêter un instant et glisser à sa hauteur sur cette petite chaise, près de la fenêtre.
S’y installer avec peine, comme elle, les jambes pas tout à fait alignées.
Regarder avec elle le plafond, pour ne pas voir ce tableau qui lui fait mal aux yeux tant ce qui y est écrit lui échappe et l’effraie.
Se demander comment elle se sent.
Se dire qu’elle est heureuse, profondément, parce qu’elle est là, avec les autres, et que c’est bien tout ce qui compte.
Cesser de se demander quand est-ce qu’elle rattrapera les autres. Parce qu’elle ne les rattrapera peut-être jamais. Mais elle avancera.
Simplement.
Doucement.
Sur son propre chemin.

Ranger son cartable et le troquer contre la mallette de cet ouvrier, qui la soulève à la hâte, pour être à l’heure au rendez-vous.
Courir avec lui dans le couloir, s’excuser de son retard, s’installer, le front suant et la mine inquiète sur le fauteuil qu’on lui a prêté.
Regarder avec lui la liste des observations, punitions, sanctions, remarques, faites à son fils, qu’il voit si peu.
Recevoir sans broncher la violence de ce qu’on lui présente comme son propre échec.
L’observer rentrer avec son ado sous le bras, hausser la voix, l’envoyer dans sa chambre, débrancher sa Play Station.
Finir sa soirée près de lui, seul sur le canapé, et se retenir de pleurer.
Mais pas trop longtemps, parce qu’il faudra bientôt repartir bosser.

Changer de place, chaque jour.
Décaler son regard.
Le décentrer.
Et avancer.

De sable ou de cartes.

Les notes sont arrêtées, les conseils passés. Je les autorise à jouer aux cartes. A. est imbattable. Il faut nommer les mots, en français, avant l’autre. Trois tours, puis W. capitule. “On ne dit pas un pomme, mais une pomme, lui lance A, tu as perdu!”. Les deux ados se marrent, je les entends s’envoyer quelques vannes, en Français, et je me dis que c’est moi qui ai gagné. Je sais que nous nous verrons plus pendant quelques semaines, qu’ils vont me manquer, que je les retrouverai encore plus grands, plus ados encore, mais je sais surtout qu’ils n’auront plus besoin de moi, à la rentrée. Alors je profite, je savoure mes petites fiertés et leurs grands progrès.

“On va faire une château avec les cartes, regarde!”. “UN château,A. on dit UN château.”. Méthodique et scrupuleux, celui qui est parvenu à ne plus racler les R comme il le faisait dans sa langue natale pose ses fondations, puis les étages, l’un après l’autre. W. L’observe, sourire en coin. Il attend. Lui, c’est la patience qui l’anime. Il sait que son moment arrivera. Celui où il ne dira plus qu’il sait “un pou” parler français, mais “beaucoup”. Le silence accompagne les gestes de plus en plus précis de A.. Je me dis que nous aussi, les profs, on en construit, des châteaux. Que pour nous aussi, il faut de la méthode, de la précision, des convictions, de la patience. Comme A. qui croit si fort que son édifice tiendra bon, on s’accroche tous les jours pour que le nôtre, le leur, tienne la route et la longueur.

Septembre. Nous recevons les nouveaux arrivants de l’été. Nous les écoutons, tentons de leur trouver une place dans un établissement. Une conseillère d’orientation va arriver. Elle recevra les plus âgés, leur demandera ce qu’ils aimeraient faire, pour les guider. Je la laisse s’installer en face de ce grand ado un peu perdu et m’apprête à l’écouter. Je vais l’entendre poser les premières cartes les unes à côté des autres pour que la petite maison du garçon se construise, peu à peu. “Alors tu vois, en France, quand on a des bonnes notes, on va dans un lycée général. Et quand on n’est pas bons, on fait une formation professionnelle”.

W. S’est levé d’un bond, il s’est approché de A. et a éternué pour s’assurer que tout allait bien s’écrouler.

Je me suis retenue de hurler. J’ai serré les dents si fort qu’elles ont grincé.

Non, W., tu n’as pas le droit de faire ça.

Non Mme, vous n’avez pas le droit de dire ça. Vous n’avez pas le droit de bousiller en quelques secondes le joli château que nous essayons chaque jour de construire, de reconstruire, ou juste de restaurer. Personne n’a le droit de mettre des enfants dans des cases et de cracher sur les autres.

Je n’ai rien dit.

J’ai ravalé mes convictions, ma colère et tout le reste.

Je me suis dit que tant pis demain, je réessaierai.
Et puis le jour d’après.

W. s’est excusé. il a pris le tas de cartes de A. et l’a aidé à recommencer.
Sur la photo, ils se tiennent par l’épaule et leur fierté est presque aussi grande que la mienne.
Leur château a tenu quelques longues secondes.

Ou toute une vie.

Ici. Là-Bas. Pas loin.

T’étais où ?
Ici. Avec eux.
Et là-bas aussi. Pas loin. Très loin.
Juste à côté parfois. Et pourtant.

J’étais avec A., qui refuse toujours d’être ici.
Avec Z. qui a promis d’y retourner. Pour tout changer.
Avec W. qui n’y remettra plus jamais un pied.
Avec Y. qui n’en parle plus.

J’ai essayé de comprendre V., quand la guerre a éclaté dans ce pays qu’il avait quitté avant les autres. Son envie soudaine d’aller voir, aider, supporter, crier. Je l’ai autorisé à rejoindre les siens, sur le chemin de leur exil. Quelques jours, madame, s’il te plaît. Les quelques jours sont devenus des semaines, et puis des mois. V. n’est pas revenu.

J’ai écouté cet autre me raconter les arbres, tout au Sud. Et son voisin me parler des villes, et de leurs lumières qui fascinent, à l’Est. J’ai regardé L. regretter ses amis et A. traduire les blagues que seuls ses compatriotes d’Outre-Manche sont capables de trouver drôles. J’ai entendu les larmes de Z. quand elle a compris que la route qu’elle s’était tracée prendrait une autre direction. Non, tu ne seras pas médecin, Z., mais tu seras quelqu’un de bien.

J’ai ragé contre ceux qui ne les entendent pas, ne les regardent pas, ne retiennent d’eux que ce qu’ils ne savent pas exprimer, plutôt que ce qu’ils ont à nous offrir. J’ai aimé ceux qui ont appris à les connaître et m’ont enviée de les accompagner.

Et puis j’ai essayé de leur donner le goût d’ici. Je leur ai tenu la main quand ils ont accepté de se mettre debout pour avancer vers notre langue, certains ont eu besoin de tenir le mur de l’autre côté, d’autres ont encore du mal à tenir l’équilibre, mais, la tête haute et le dos bien droit, personne ne leur enlèvera l’envie d’y arriver. Alors ils y arriveront.

Je n’ai pas trouvé le temps d’écrire sur eux. Il y a pourtant tant à dire, sur chacun et sur tous.

Des chroniques, des romans, des poèmes.

Des drôles et des moins drôles.

Des jolis et des pas beaux.

Des histoires courtes et des à suspense.

Il y en aurait des tas.
Elles viendront peut-être.
En attendant, je suis avec eux.

Ici.

Et là-bas.

Apprendre, désapprendre et réapprendre

Je les attends d’habitude tout près de la porte. Il m’arrive même de la leur tenir. Je me poste là, les salue un par un, les invite à s’asseoir après leur avoir demandé comment ils vont, s’ils ont bien dormi. Après avoir prétexté ce qui me passait par la tête pour les entendre parler notre langue, celle qui est désormais aussi un peu la leur. Je penche souvent légèrement l’oreille pour entendre les plus timides, les reprendre certaines fois.

Lundi pourtant, je suis restée collée derrière mon bureau, contre le mur, loin de cette porte. Il y avait quelque chose dans mon estomac qui ressemblait à de la peur, de l’angoisse. Je n’avais pas peur d’eux, ou des aérosols qu’ils pourraient me transmettre, non. J’avais peur de ne plus savoir leur sourire. J’avais peur qu’ils ne sachent pas lire sur mon visage désormais à nu. J’avais peur qu’ils aient peur. J’avais peur que nous ne nous reconnaissions pas, que nous ayons à tout reprendre, tout réapprendre. J’avais peur et j’avais hâte aussi.

La porte s’est ouverte seule et H. est entrée. Le menton baissé dans sa veste, elle a susurré un “Bonjour Madame” pour lequel je n’ai pas eu à tendre l’oreille. Je le lui ai rendu et lui ai montré mes dents, avec cette impression étrange de lui confier un secret qu’il me pesait tant de garder pour moi depuis si longtemps. Ses yeux ont brillé et, doucement, elle a relevé la tête et j’ai vu ce sourire que j’avais deviné ces derniers mois. C’était le même. Exactement le même. Peut-être bien qu’il était encore plus joli, et certainement plus sincère.

Alors les autres sont arrivés. Ils se sont installés, se sont observés, parfois longuement, toujours gênés. J’ai regardé ces adolescents qui n’étaient qu’enfants quand on a leur demandé de se cacher et auxquels on proposait aujourd’hui de se dévoiler entièrement, d’un seul coup. Je me suis souvenue de mes 12 ans, du regard des autres qui pesait lourdement. De celui que je n’arrivais pas à poser sur moi-même sans détourner les yeux.

Et puis A. s’est levé, s’est approché de mon bureau. Un masque noir sur le nez, il a dit, en chuchotant : “Madame, je ne veux pas enlever mon masque, parce que ma bouche, elle n’est pas jolie, tu comprends ?”.

Tant pis pour eux.

Tu n’iras pas à l’école.
Parce que tu portes peut-être en toi quelque chose qui peut tuer sa grand-mère, sa tante, ou bien son père.
Alors tu resteras là. Et je ne sais pas comment tu apprendras.

Tant pis pour toi.

Elle est prête, l’écran est allumé, c’est l’heure de la dictée, pour ceux qui auront réussi à se connecter. Elle répète, articule, mais le son est mauvais. Elle vérifie ses enveloppes maintenant, les range dans son sac et enfile son manteau. Dans les rues, elle marche, sonne aux portes, dépose ses courriers dans les boites aux lettres et se demande comment ils vont, comment ils seront quand elle les retrouvera. Elle essaie de ne pas s’en faire, mais elle n’y arrive pas.

Tant pis pour elle.

Tu vas aller à l’école, finalement.
Mais tu devras porter ce masque, toute la journée.
Tu ne verras plus ta maîtresse sourire, ni les dents de tes copains tomber.
Tu ne joueras plus aux puzzles, à touche-touche, tu n’en as plus le droit. Ni de la prendre dans tes bras quand dans la cour, elle tombera.

Tant pis pour toi.

Elle est debout devant eux. Mais surtout pas trop près.
Tous ses jeux, elle a rangé.
En écran qui parle, elle s’est transformée.
Le masque la gêne, l’étouffe, mais elle continue.
Elle se retient de le déchirer, de le jeter.
A la place, elle leur répète de bien le monter sur le nez.
Chaque soir, un mal de tête lui serre les cheveux et l’empêche de penser.

Tant pis pour elle.

Tu vas te lever, te brosser les dents, te préparer.
Mais d’abord, tu t’assois là, tu lèves un peu la tête et surtout, évite de bouger, et de crier.
Je sais, c’est la troisième fois cette semaine, mais il faut encore que je t’enfonce cette chose dans le nez.Ça fait mal, c’est pénible mais c’est comme ça.

Tant pis pour toi.

Devant le grand portail, elle leur barre l’entrée.
Sur son petit tableau, elle doit cocher : classe n°2 , jour 2, test ok, tu peux rentrer. Classe n°3, jour 1, test non réalisé., circulez.
Sa gorge qui commence à piquer, une sensation de fébrilité qu’elle ne sait plus nommer.
Ses jambes qui la tiennent, encore, debout, pour eux.
Mais sous son masque, le sourire qu’elle finit par laisser retomber.

Tant pis pour elle.

Tant pis pour eux.
Tant pis pour nous.

C’est comme ça. C’est tout.

Elle a croisé les bras sur son torse et elle a dit “C’est comme ça, c’est tout”. Z. avait dans les yeux ce mélange de détermination, de défi et de désespoir qui la rend si insaisissable. Elle portait sur son visage les traces du courage qui lui manque parfois, de cette envie qui ne lui fiche jamais la paix mais qui l’empêche, finalement, d’avancer.

J’ai soutenu longuement ses yeux noirs et j’ai vu son maquillage commencer doucement à couler. Elle attendait de moi que je la comprenne, que je la soutienne, que je lui dise “Tu as raison Z., tu iras dans ce lycée-là, tu feras cette filière-là, parce que c’est ce que tu as décidé.” Mais je ne l’ai pas fait.

J’ai croisé les bras à mon tour et j’ai répondu “Si c’est comme ça, moi non plus, je ne bouge pas de là tant que personne ne m’a nommée Présidente de la République”. Ses grands yeux noirs se sont arrondis. Elle a souri d’abord, pensant sans doute que je me raviserai. J’ai persisté. Comme elle, j’ai boudé, exigé, attendu que les autres fassent ce que je leur avais demandé. Je l’ai regardée me dévisager à son tour et comprendre.

Comprendre que tous les chemins n’étaient pas droits, que le sien était particulièrement sinueux. Parce que le bruit des bombes qui ont détruit son pays résonne encore dans sa tête. Parce que ces bagages qu’elle a si vite pliés ne sont peut-être pas encore complètement défaits. Parce que ces lettres dont elle a fait la connaissance il y a seulement deux ans ne sont pas encore tout à fait les siennes. Parce que certains de nos mots lui résistent, certaines de nos phrases la font parfois pleurer tant elles sont difficiles à déchiffrer. Parce que Z. a bientôt 17 ans et qu’elle a le droit de penser que ses espoirs sont désormais à portée de mains.

Parce que pour Z., quitte à parcourir tout ce chemin, il fallait bien que ce soit pour réaliser ses rêves. Ou plutôt ceux que d’autres ont écrits pour elle. Parce qu’elle leur doit bien ça.

Z. ne sera pas médecin, pourtant. Pas tout de suite en tous cas.
Je ne serai pas Présidente, jamais.

Mais je suis heureuse. Elle aussi en a le droit.

Bref, j’enseigne au collège.

Celui de mes souvenirs était grand. Beaucoup trop. Les marches des escaliers insurmontables, la hauteur des murs du grand hall démesurée, les professeurs toujours pressés, les autres élèves des géants, des menaces. Mes angoisses.

J’avais 9 ans ce jour là. Pas encore 10, mais presque. Et ça se voyait. A mes petites épaules qui supportaient péniblement le cartable flambant neuf que mes parents m’avaient acheté. Bien trop large sur mon dos. Dans les couloirs, je bousculais sans le vouloir tous ceux qui, ados déjà, avaient un sac à dos bien ajusté. Ça se voyait aux jeux que je voulais continuer d’organiser dans cette cour où les uns et les autres se toisaient, se regroupaient pour discuter, sans trop s’agiter. Ça se voyait au bras que je levais sans cesse en classe mais que certains professeurs avaient choisi d’ignorer.

Mais j’étais fière d’être là. Je paradais, le dos bien droit. Le collège était immense, mais pas assez pour ce que j’en attendais.

J’avais enfoui ces souvenirs quelque part. Preuve qu’ils n’étaient pas si loin. Ils ont resurgi d’un coup quand j’ai passé, la semaine dernière, la porte de collège-là. Il est grand aussi. Il m’impressionne, un peu. Je ne sais pas si j’y parade, mais je m’y revois bien, maintenant. Je m’y reconnais en les observant et en cherchant ma place, comme eux.

Dans l’escalier tout à l’heure, un élève a refusé de me laisser passer, avant de découvrir, au dessus de mon masque, les rides qui lui prouvaient que je n’étais pas des leurs, ou pas tout à fait, et de s’excuser.

Je m’habitue à ne plus dire “en classe”, mais “en cours”. A ce que la salle ne soit plus celle des “maîtres”, mais celle des “profs”. Ici, les élèves me donnent du “Madame”, s’enfuient en courant de ma salle à la première note de la sonnerie et regardent parfois dans le même vide que nous avons tous, dans ces murs là ou d’autres comme eux, si longuement admiré.

Comme quoi, peut-être, rien n’a changé.

Si ce n’est que, je le promets, j’accepterai, sans me presser, les doigts qui se lèvent, les regards qui fuient et les espoirs qu’ils sont en droit de cultiver.