Chroniques

Ici. Là-Bas. Pas loin.

T’étais où ?
Ici. Avec eux.
Et là-bas aussi. Pas loin. Très loin.
Juste à côté parfois. Et pourtant.

J’étais avec A., qui refuse toujours d’être ici.
Avec Z. qui a promis d’y retourner. Pour tout changer.
Avec W. qui n’y remettra plus jamais un pied.
Avec Y. qui n’en parle plus.

J’ai essayé de comprendre V., quand la guerre a éclaté dans ce pays qu’il avait quitté avant les autres. Son envie soudaine d’aller voir, aider, supporter, crier. Je l’ai autorisé à rejoindre les siens, sur le chemin de leur exil. Quelques jours, madame, s’il te plaît. Les quelques jours sont devenus des semaines, et puis des mois. V. n’est pas revenu.

J’ai écouté cet autre me raconter les arbres, tout au Sud. Et son voisin me parler des villes, et de leurs lumières qui fascinent, à l’Est. J’ai regardé L. regretter ses amis et A. traduire les blagues que seuls ses compatriotes d’Outre-Manche sont capables de trouver drôles. J’ai entendu les larmes de Z. quand elle a compris que la route qu’elle s’était tracée prendrait une autre direction. Non, tu ne seras pas médecin, Z., mais tu seras quelqu’un de bien.

J’ai ragé contre ceux qui ne les entendent pas, ne les regardent pas, ne retiennent d’eux que ce qu’ils ne savent pas exprimer, plutôt que ce qu’ils ont à nous offrir. J’ai aimé ceux qui ont appris à les connaître et m’ont enviée de les accompagner.

Et puis j’ai essayé de leur donner le goût d’ici. Je leur ai tenu la main quand ils ont accepté de se mettre debout pour avancer vers notre langue, certains ont eu besoin de tenir le mur de l’autre côté, d’autres ont encore du mal à tenir l’équilibre, mais, la tête haute et le dos bien droit, personne ne leur enlèvera l’envie d’y arriver. Alors ils y arriveront.

Je n’ai pas trouvé le temps d’écrire sur eux. Il y a pourtant tant à dire, sur chacun et sur tous.

Des chroniques, des romans, des poèmes.

Des drôles et des moins drôles.

Des jolis et des pas beaux.

Des histoires courtes et des à suspense.

Il y en aurait des tas.
Elles viendront peut-être.
En attendant, je suis avec eux.

Ici.

Et là-bas.

Apprendre, désapprendre et réapprendre

Je les attends d’habitude tout près de la porte. Il m’arrive même de la leur tenir. Je me poste là, les salue un par un, les invite à s’asseoir après leur avoir demandé comment ils vont, s’ils ont bien dormi. Après avoir prétexté ce qui me passait par la tête pour les entendre parler notre langue, celle qui est désormais aussi un peu la leur. Je penche souvent légèrement l’oreille pour entendre les plus timides, les reprendre certaines fois.

Lundi pourtant, je suis restée collée derrière mon bureau, contre le mur, loin de cette porte. Il y avait quelque chose dans mon estomac qui ressemblait à de la peur, de l’angoisse. Je n’avais pas peur d’eux, ou des aérosols qu’ils pourraient me transmettre, non. J’avais peur de ne plus savoir leur sourire. J’avais peur qu’ils ne sachent pas lire sur mon visage désormais à nu. J’avais peur qu’ils aient peur. J’avais peur que nous ne nous reconnaissions pas, que nous ayons à tout reprendre, tout réapprendre. J’avais peur et j’avais hâte aussi.

La porte s’est ouverte seule et H. est entrée. Le menton baissé dans sa veste, elle a susurré un “Bonjour Madame” pour lequel je n’ai pas eu à tendre l’oreille. Je le lui ai rendu et lui ai montré mes dents, avec cette impression étrange de lui confier un secret qu’il me pesait tant de garder pour moi depuis si longtemps. Ses yeux ont brillé et, doucement, elle a relevé la tête et j’ai vu ce sourire que j’avais deviné ces derniers mois. C’était le même. Exactement le même. Peut-être bien qu’il était encore plus joli, et certainement plus sincère.

Alors les autres sont arrivés. Ils se sont installés, se sont observés, parfois longuement, toujours gênés. J’ai regardé ces adolescents qui n’étaient qu’enfants quand on a leur demandé de se cacher et auxquels on proposait aujourd’hui de se dévoiler entièrement, d’un seul coup. Je me suis souvenue de mes 12 ans, du regard des autres qui pesait lourdement. De celui que je n’arrivais pas à poser sur moi-même sans détourner les yeux.

Et puis A. s’est levé, s’est approché de mon bureau. Un masque noir sur le nez, il a dit, en chuchotant : “Madame, je ne veux pas enlever mon masque, parce que ma bouche, elle n’est pas jolie, tu comprends ?”.

Tant pis pour eux.

Tu n’iras pas à l’école.
Parce que tu portes peut-être en toi quelque chose qui peut tuer sa grand-mère, sa tante, ou bien son père.
Alors tu resteras là. Et je ne sais pas comment tu apprendras.

Tant pis pour toi.

Elle est prête, l’écran est allumé, c’est l’heure de la dictée, pour ceux qui auront réussi à se connecter. Elle répète, articule, mais le son est mauvais. Elle vérifie ses enveloppes maintenant, les range dans son sac et enfile son manteau. Dans les rues, elle marche, sonne aux portes, dépose ses courriers dans les boites aux lettres et se demande comment ils vont, comment ils seront quand elle les retrouvera. Elle essaie de ne pas s’en faire, mais elle n’y arrive pas.

Tant pis pour elle.

Tu vas aller à l’école, finalement.
Mais tu devras porter ce masque, toute la journée.
Tu ne verras plus ta maîtresse sourire, ni les dents de tes copains tomber.
Tu ne joueras plus aux puzzles, à touche-touche, tu n’en as plus le droit. Ni de la prendre dans tes bras quand dans la cour, elle tombera.

Tant pis pour toi.

Elle est debout devant eux. Mais surtout pas trop près.
Tous ses jeux, elle a rangé.
En écran qui parle, elle s’est transformée.
Le masque la gêne, l’étouffe, mais elle continue.
Elle se retient de le déchirer, de le jeter.
A la place, elle leur répète de bien le monter sur le nez.
Chaque soir, un mal de tête lui serre les cheveux et l’empêche de penser.

Tant pis pour elle.

Tu vas te lever, te brosser les dents, te préparer.
Mais d’abord, tu t’assois là, tu lèves un peu la tête et surtout, évite de bouger, et de crier.
Je sais, c’est la troisième fois cette semaine, mais il faut encore que je t’enfonce cette chose dans le nez.Ça fait mal, c’est pénible mais c’est comme ça.

Tant pis pour toi.

Devant le grand portail, elle leur barre l’entrée.
Sur son petit tableau, elle doit cocher : classe n°2 , jour 2, test ok, tu peux rentrer. Classe n°3, jour 1, test non réalisé., circulez.
Sa gorge qui commence à piquer, une sensation de fébrilité qu’elle ne sait plus nommer.
Ses jambes qui la tiennent, encore, debout, pour eux.
Mais sous son masque, le sourire qu’elle finit par laisser retomber.

Tant pis pour elle.

Tant pis pour eux.
Tant pis pour nous.

C’est comme ça. C’est tout.

Elle a croisé les bras sur son torse et elle a dit “C’est comme ça, c’est tout”. Z. avait dans les yeux ce mélange de détermination, de défi et de désespoir qui la rend si insaisissable. Elle portait sur son visage les traces du courage qui lui manque parfois, de cette envie qui ne lui fiche jamais la paix mais qui l’empêche, finalement, d’avancer.

J’ai soutenu longuement ses yeux noirs et j’ai vu son maquillage commencer doucement à couler. Elle attendait de moi que je la comprenne, que je la soutienne, que je lui dise “Tu as raison Z., tu iras dans ce lycée-là, tu feras cette filière-là, parce que c’est ce que tu as décidé.” Mais je ne l’ai pas fait.

J’ai croisé les bras à mon tour et j’ai répondu “Si c’est comme ça, moi non plus, je ne bouge pas de là tant que personne ne m’a nommée Présidente de la République”. Ses grands yeux noirs se sont arrondis. Elle a souri d’abord, pensant sans doute que je me raviserai. J’ai persisté. Comme elle, j’ai boudé, exigé, attendu que les autres fassent ce que je leur avais demandé. Je l’ai regardée me dévisager à son tour et comprendre.

Comprendre que tous les chemins n’étaient pas droits, que le sien était particulièrement sinueux. Parce que le bruit des bombes qui ont détruit son pays résonne encore dans sa tête. Parce que ces bagages qu’elle a si vite pliés ne sont peut-être pas encore complètement défaits. Parce que ces lettres dont elle a fait la connaissance il y a seulement deux ans ne sont pas encore tout à fait les siennes. Parce que certains de nos mots lui résistent, certaines de nos phrases la font parfois pleurer tant elles sont difficiles à déchiffrer. Parce que Z. a bientôt 17 ans et qu’elle a le droit de penser que ses espoirs sont désormais à portée de mains.

Parce que pour Z., quitte à parcourir tout ce chemin, il fallait bien que ce soit pour réaliser ses rêves. Ou plutôt ceux que d’autres ont écrits pour elle. Parce qu’elle leur doit bien ça.

Z. ne sera pas médecin, pourtant. Pas tout de suite en tous cas.
Je ne serai pas Présidente, jamais.

Mais je suis heureuse. Elle aussi en a le droit.

Bref, j’enseigne au collège.

Celui de mes souvenirs était grand. Beaucoup trop. Les marches des escaliers insurmontables, la hauteur des murs du grand hall démesurée, les professeurs toujours pressés, les autres élèves des géants, des menaces. Mes angoisses.

J’avais 9 ans ce jour là. Pas encore 10, mais presque. Et ça se voyait. A mes petites épaules qui supportaient péniblement le cartable flambant neuf que mes parents m’avaient acheté. Bien trop large sur mon dos. Dans les couloirs, je bousculais sans le vouloir tous ceux qui, ados déjà, avaient un sac à dos bien ajusté. Ça se voyait aux jeux que je voulais continuer d’organiser dans cette cour où les uns et les autres se toisaient, se regroupaient pour discuter, sans trop s’agiter. Ça se voyait au bras que je levais sans cesse en classe mais que certains professeurs avaient choisi d’ignorer.

Mais j’étais fière d’être là. Je paradais, le dos bien droit. Le collège était immense, mais pas assez pour ce que j’en attendais.

J’avais enfoui ces souvenirs quelque part. Preuve qu’ils n’étaient pas si loin. Ils ont resurgi d’un coup quand j’ai passé, la semaine dernière, la porte de collège-là. Il est grand aussi. Il m’impressionne, un peu. Je ne sais pas si j’y parade, mais je m’y revois bien, maintenant. Je m’y reconnais en les observant et en cherchant ma place, comme eux.

Dans l’escalier tout à l’heure, un élève a refusé de me laisser passer, avant de découvrir, au dessus de mon masque, les rides qui lui prouvaient que je n’étais pas des leurs, ou pas tout à fait, et de s’excuser.

Je m’habitue à ne plus dire “en classe”, mais “en cours”. A ce que la salle ne soit plus celle des “maîtres”, mais celle des “profs”. Ici, les élèves me donnent du “Madame”, s’enfuient en courant de ma salle à la première note de la sonnerie et regardent parfois dans le même vide que nous avons tous, dans ces murs là ou d’autres comme eux, si longuement admiré.

Comme quoi, peut-être, rien n’a changé.

Si ce n’est que, je le promets, j’accepterai, sans me presser, les doigts qui se lèvent, les regards qui fuient et les espoirs qu’ils sont en droit de cultiver.

Et si on les applaudissait ?

M. s’est approché de moi sans faire de bruit. J’étais penchée sur un carton, les mains pleines de poussière et je tentais d’y faire entrer ce qui ne rentrait pas. Une boite de jeux sous une autre, un paquet de stylos neufs au-dessus des ardoises. Il a tapé sur mon épaule et m’a dit, avec cet accent qu’il parvient désormais si bien à gommer, “Maîtresse, je voulais juste te dire merci”.

Et puis il est reparti. Avec le même silence. Celui que nous leur avons imposé, pendant ces derniers mois. Cette bouche cousue, ces gestes contrôlés, cette retenue qu’ils ont fini par si bien assimiler que plusieurs fois, ils m’ont donné envie de chialer.

Je l’ai regardé partir et me suis assise, pour observer un instant ces murs vides et entendre le bruit de la cour.

Dans la salle, j’ai revu I. arrondir ses grands yeux quand je lui parlais Français, lever ses paumes de main vers le plafond et laisser ses yeux s’affaisser, persuadé qu’il était que, jamais, il n’y arriverait. A côté de lui, il y avait R., celui qui s’est arrêté net de s’exprimer le jour où on lui a collé un masque sur le nez. Juste derrière, le regard si obstiné de N., celle qui n’a rien lâché, derrière cette timidité dont elle et moi savions qu’elle n’existait pas vraiment. Je me suis souvenue de ces sorties, que nous avons dû, les unes derrière les autres, annuler. J’ai repensé à ces petites journées pendant lesquelles l’école a fermé, ces exercices en ligne qu’ils avaient si consciencieusement réalisés et à notre joie de nous retrouver, chaque matin, parce que le goupillon que je m’étais enfoncée dans le nez la veille m’en avait donné le droit.

Je ne sais pas de quoi demain sera fait, mais ce dont je suis sûre aujourd’hui, c’est que c’est à moi de te dire merci, M.. C’est à nous tous de les saluer, de les féliciter. I., M., R. Y. et tous les autres. D’avoir réussi malgré tout à apprendre, d’avoir aimé être là, tous les jours. D’être parvenu à oublier que nous n’avons pas pu être à la hauteur de ce qu’ils méritaient.

Ce soir, à ma fenêtre, sur mon balcon, c’est eux que j’applaudirai. C’est eux, les enfants, qu’il faut remercier d’avoir tant courbé le dos, d’avoir tout accepté. Quoi qu’il en coûte désormais.

Dis, est-ce que tu te souviens ?

Robert Doisneau – La dent – Photographie noir et blanc

Dis, toi, est-ce que tu te souviens ?
Est-ce que tu te rappelles de l’école, avant ?
Si, si, ferme les yeux et essaie un peu.

On voyait vos sourires, on voyait vos étreintes.
On acceptait vos bras qui se serraient contre nos genoux, parce qu’ils s’étaient moqués de toi, ou parce qu’elle ne voulait plus être ta copine, ou juste comme ça, parce que “t’es belle maîtresse”.
On vous regardait tirer la langue, la coincer entre vos dents quand le calcul était trop compliqué, ou la lettre trop difficile à enchaîner à la suivante.
On vous faisait un sourire, ou une grimace. On se servait déjà de nos yeux, mais ils accompagnaient le reste.
On vous emmenait nager, courir. On vous observait lutter, monter les uns sur les autres, pendant les séances d’acro-sport, tenir le tee-shirt du suivant puis le consoler, parce qu’il n’avait pas réussi, et lui promettre de l’aider, pour le tour suivant.

Dis, toi, est-ce qu’elle te manque, cette école – là ?
A moi, elle me manque, beaucoup.
Trop.

Cette école où on ne vit pas les uns à côté (mais pas trop) des autres, mais les uns avec les autres, et même les uns sur les autres, parfois.
Cette classe où on n’a peur de rien, même pas de s’asseoir tous collés sur le banc, de prendre discrètement la main de celui d’à côté, puis de l’enlever, les joues roses et le souvenir à jamais ancré.
Ce moment où tu as juste murmuré la bonne réponse mais que je l’ai entendue parce que je l’ai lue sur tes lèvres, alors je t’ai félicité.
Cette cour dans laquelle on n’a même pas peur d’aller jouer avec les plus grands de la classe d’à côté, ni avec les plus petits, parce qu’ils aiment bien que tu leur apprennes des choses.
Ces maîtresses qui se font la bise, se serrent parfois dans leur bras.

Ce lieu où on apprend, oui, mais ensemble, sans avoir peur, jamais, sans se dire que tu as peut-être en toi quelque chose qui va lui faire du mal, après, à elle, ou à quelqu’un avec lequel elle vit.
Cette école où on grandit sans angoisse, juste avec l’envie d’y être et d’y retourner encore.
Ce portail qui se ferme sur les inquiétudes qui n’ont pas le droit d’y entrer.

Alors dis-moi, tu t’en souviens, maintenant ?

Qu’est-ce que t’as sous ton grand chapeau ?

Je crois que tu ne mesures pas à quel point. Que même en essayant de toutes tes forces, tu ne peux pas te représenter.

Alors oui, tu me parleras des vacances, des mercredis, et tu auras raison.

Les vacances, en solo avec ta progéniture pendant que l’homme travaille, lui, à grosses suées.

Les mercredis dans ta voiture, les yeux rivés sur ta montre pour être sûre de ne pas rater la fin de la séance de natation, puis le début de celle de judo.

Mais je te comprends, notre sort est enviable. Nos journées de travail si courtes et nos récréations si fréquentes. Nos week-ends sur le canapé à ne plus y penser.

A ne surtout pas empêcher ton fils de détruire la boite à chaussures dans laquelle tu avais envisagé de ranger les cartes plastifiées que tu as mis tant de temps à découper, alors qu’il était minuit passé.

A ne pas te dire, en avançant sur ce chemin de randonnée, que des photos permettraient peut-être à tes élèves de travailler la géographie, les sciences et pourquoi pas la poésie.

A ne jamais attraper à la hâte ce bout de papier pour noter que ça y est, tu sais pourquoi E. n’y arrive pas et que c’est peut-être ça qui lui faudrait.

A oublier l’existence de la “To-do list” que tu as scotchée sur le frigo et que tu essaies sans beaucoup d’efficacité d’écrémer.

Ce que tu ne mesures pas, c’est tout le reste.

Savais-tu, par exemple, que pour que mes élèves étrangers essaient d’enregistrer un peu mieux les mots compliqués de cette partie l’Histoire de France que j’essaie de leur enseigner, je leur ai, ce matin même, fait écouter, une chanson d’Annie Cordy ? Chanson dont j’ai passé au préalable une demie-heure à recopier le texte, à fond dans mes oreillettes ?

Et comme nous faire du mal doit sans doute faire partie de notre métier, j’ai renouvelé l’expérience avec ma vieille amie Dorothée. J’ai eu beau lutter, essayer de faire fuir de mon esprit cette fausse bonne idée, sa chanson avec les chaussettes était ce qu’il y avait de plus parfait pour les aider à assimiler le lexique des vêtements que j’en viens à oublier de repasser ?

Oui mais. Quand, M., arrivé il y a quelques jours à peine d’Italie, s’est mis à fredonner, je me suis dit que finalement, tu avais raison, il y a vraiment de quoi nous jalouser.

Se représenter le chemin

Il faut réussir à imaginer la fêlure. Parce que parfois elle ne se voit pas, pas tout de suite. Le verre se remplit sans encombre, aucune goutte n’en sort vraiment. Pourtant, il est bien là, invisible à l’œil nu, ce petit détail sur le côté qui dit que tout peut se briser, qu’il suffira d’un geste un peu brusque, d’un mouvement indélicat pour que le verre ne puisse plus rien contenir et se transforme en un amas de morceaux qu’on aura du mal à recoller.

Il faut parvenir à se représenter le chemin. Celui qui les a menés jusqu’à nous. Fermer les yeux et imaginer ce jour où ils se sont dits “On y va”. On prend tout ça et on laisse le reste, tout le reste, ici. Se raconter le déchirement, les semaines d’incertitude, de courage, de peur. Essayer de décrire ce qu’a pu être l’arrivée, l’inconnu, l’impression de tout devoir recommencer, l’envie de demander de l’aide tout en ayant forcément un peu honte de le faire.

Il faut comprendre l’envie que tout aille vite, que les choses soient déjà ce qu’elles devront être, un jour. Se représenter l’espoir qu’ils mettent désormais dans l’école qui a ouvert ses portes à leurs enfants. Mesurer ce qui pèse sur leurs petites épaules, en plus de cette porte qu’ils n’ont pas réussi à refermer derrière eux.

Alors I. a pleuré. Il a résisté un long moment. M’a écoutée silencieusement dire à sa mère qu’il lui faudrait encore un peu de temps. A entendu l’interprète traduire que le collège serait difficile, qu’il pourrait s’y sentir perdu, qu’une année de plus dans cette petite école le sécuriserait davantage, lui donnerait le temps de parfaire notre langue qu’il commence tout juste à dompter. Puis je me suis tournée vers lui et lui ai demandé ce que, lui, il en pensait. Dans ses yeux, j’ai lu un peu de colère, beaucoup de déception et ce sont ses larmes qui m’ont répondu. Maman a posé sa main sur son bras, puis sur ses cheveux. Ce grand bonhomme au sourire qu’on devine d’habitude sans peine sous son masque était redevenu le petit garçon auquel ses parents ont dit, un jour “On y va”. Mes mots sont venus secouer la petite fêlure et le verre a explosé.

Je suis désolée, I. Tellement désolée.

On va recoller chacun des morceaux, maintenant, je te le promets.

D’ailleurs et de la lune.

Couverture du livre « Mon petit frère de la lune », de Frédéric Philibert

“On vivait en Arabie Saoudite depuis 14 ans, les enfants allaient à l’école, je travaillais…”. Il marque une pause le temps que l’interprète traduise ses mots, passe sa main sur son visage et poursuit. “Et puis ils nous ont expulsés, ils nous ont mis dans un avion, pour qu’on retourne au Yémen, sous leurs bombes”. Pour imiter son fils, le père pose ses mains sur ses oreilles , penche le corps d’avant en arrière et dit que ça allait un peu mieux, jusque là, que K. était suivi, accompagné, que, oui, les docteurs avaient parlé d’autisme mais qu’en étant accompagné, il s’en sortirait. Personne n’ose se regarder autour de la table. Le papa ne s’arrête pas pour autant, il raconte cette année sans école, sans travail, sans rien, juste avec la peur.

Sur les nombreux documents qui jonchent la table, il faut cocher des cases, détailler un « projet de vie », préciser les demandes, argumenter, justifier. Il est d’accord pour tout. Une AVS, bien sur. Des soins au CMP, s’il le faut. Les acronymes ne lui disent rien mais il comprend qu’on va l’aider, que K. y arrivera parce qu’il est intelligent, c’est la psychologue qui le dit, parce qu’il aime les mathématiques, ajoute la maîtresse, parce que s’il ne prend que très peu la parole et refuse encore de faire des phrases entières lorsque je lui apprends le Français, il bredouille, et écoute tout ce qui se passe, même quand ses yeux regardent ailleurs et que son corps refuse de rester assis sur la chaise.

La semaine dernière, K. s’est battu. Lui qui marche d’ordinaire seul pendant de longues minutes autour des arbres de la cour n’a pas supporté d’entendre un camarade s’en prendre à F., le copain qui lui prête gentiment son AVS, pendant la classe. Il a exigé du garçon qu’il s’excuse, l’autre a refusé. Alors K. s’est emporté. Ses mains qu’il tord d’habitude sous la table ont parlé pour lui. Ensuite, il a pleuré, longtemps. “A la maison, il pleurait encore, raconte Papa, il répétait qu’il n’aurait pas dû faire ça. Mais il disait:“Papa, c’était injuste, c’était injuste””.

C’est ça K. Injuste.