Chroniques

Le lundi au soleil…

Comme il est étrange ce lundi.
Comme il est froid, gris et un peu triste, aussi.
Je crois que mardi sera comme ça aussi.
Et j’ai bien l’impression que les jours suivants le seront à leur tour.

Pourtant, j’ai fait la maîtresse, comme les autres lundis. Et je le referai demain, comme les autres mardis. Je leur ai dit « asseyez-vous, on va commencer par la lecture ». J’ai ajouté « Oui, c’est bien, tu essaies de lire la consigne suivante tout seul ? ». J’avais devant moi des élèves attentifs, j’ai corrigé des fiches de travail sans erreur et je leur ai même dit « Vous pouvez aller jouer, on fera des mathématiques cet après-midi ».

Mais il en a manqué des choses. Il en a manqué, du bruit. Non pas que ces deux-là ne sachent pas à en faire, mais il a manqué de cette ambiance qui pourtant m’électrise parfois. Il a manqué de ces mouvements, de ces doigts levés, de ces « maitresses » répétés à tue-tête, de ces yeux qui ne comprennent pas ou de ceux qui justement ont compris et brillent de s’en rendre compte. Elles ont manqué toutes ces choses là et risquent de manquer encore.

Parce qu’elles ne peuvent arriver que là, que lorsqu’on est tous là, dans cette classe-là, entre ces murs-là. Parce que c’est aussi pour ça qu’on s’y retrouve. Pour ça même plus que pour le reste, des fois.

« Maîtresse, tu sais, moi je l’aime pas ce coronavirus, parce que tu vas me manquer ».
Comment s’est passée ta journée, A. ? Et toi, G., qu’as-tu fait en te levant ce matin ? Est-ce Maman t’a demandé de t’asseoir autour de la table pour commencer les nombreux exercices que nous avons préparés, si rapidement, pour vous, vendredi ? Avec elle G., es-tu restée assise ? As-tu accepté les consignes ? As-tu essayé G., juste essayé d’y arriver ?

Je me demande aussi comment ça s’est passé pour E., qui aime tant sautiller quand il entre dans la classe. Et pour M., si fier de ses progrès en Français, quelques mois après son arrivée dans notre pays. Et pour la maman de Y., qui était venue me trouver, la semaine dernière, pour me dire qu’à la maison, elle ne lui obéissait pas, qu’elle n’en pouvait plus, qu’il fallait que je l’aide. Et A., qui se débrouillait si bien avec sa ficelle colorée et qui était si fière d’expliquer aux autres comment s’y prendre.

La continuité pédagogique ne prévoit pas ça et je ne sais pas si quelque chose peut remplacer ces choses-là.

Les semaines prochaines seront longues, peut-être de moins en moins grises, peut-être un peu moins tristes. On chantera peut-être des chansons à nos balcons, on se servira peut-être du café par la fenêtre, on s’écrira des mots qu’on s’enverra dans des avions en papier.

On remplacera les lundi gris par des lundi arc-en-ciel. Et puis c’est promis, on s’y retrouvera. Là-bas, dans cette classe-là, entre ces murs-là. On essaiera de rattraper tout ce temps-là.

On y arrivera.

Le poulet, le poulain et la maîtresse.

« Allez, I. c’est à toi, essaie de lire ce mot-là, oui voilà, celui-là.
– P…ppppouuuu…
– Oui, pou…
– Poulet !
– Non, regarde bien les lettres I., pou…
– Poula ?
– Non, concentre toi bien, on a dit que ces trois lettres ensemble faisaient le son ?
– In !
– Oui, alors, reprend le mot.
– Ppppoulain !
– Oui, parfait, poulain, c’est bien I. Tu sais ce qu’est un poulain ? »

L’enfant n’ose pas dire non mais ses yeux ont répondu pour lui. Je balaie l’assemblée du regard, à la recherche d’un allié, d’un support, d’un éclair. Rien. Quelques secondes passent. Je sens un (très) léger frétillement du côté de G.

« G., dis-nous ce qu’est un poulain, tu le sais ?
– Oui maîtresse, c’est un animal.
– En effet G.. Dis nous, quel animal ?
– (moue avec les lèvres, épaules qui se redressent, paumes de main relevées) ».

Ma solitude est de retour. Il y a bien eu quelques « Aaaaah ouiiii » soufflés sur la gauche quand G. a parlé de l’animal mais pas grand’chose d’autre pour l’instant. J’hésite alors à leur parler du chocolat, qu’ils mettent peut-être dans leur lait le matin. Puis je me souviens que le lapin Nesquik a depuis longtemps détrôné le poulain alors je crains de semer la confusion et qu’ils quittent la classe, persuadés qu’un poulain, c’est un lapin marron avec un tee-shirt bleu et un sac sur le dos et parfois même une casquette vissée à l’envers.

« G., tu m’as dit que c’était un animal, ça veut dire que tu en as déjà vu, essaie de fermer les yeux et dis nous comment est cet animal, à quoi il ressemble ?
– Mmmmm.. il a euh.. deux ou quatre pattes je sais plus.
– Euh.. ensuite ?
– Et, ah oui je sais, il a des plumes ! »

J’évite de m’attarder sur le « Mais oui ! » victorieux de J. et sur le « Je le savais » de l’autre I. et je me dis qu’il est peut-être temps de les aider un peu. Après tout, un poulain, le mot ne permet pas vraiment de comprendre tout de suite et on peut tout à fait, à 6 ans et même 7 ans, n’en avoir jamais croisé de sa vie. Il faudra juste penser à souffler aux concepteurs de jeux vidéos de mettre un poulain dans leurs prochaines versions de Fornite, si pour une fois ils peuvent (un peu) aider les maîtresses, ce serait cool.

« Alors, concentrez-vous encore un peu. Si je vous dis que le poulain est le nom du bébé d’un animal que vous connaissez tous, est-ce que ça vous aide ?
– Oui ! Alors le poulain, c’est le bébé du poulet !
– Nooooon, n’importe quoi ! C’est le bébé du poisson !
– Mais nooooon, le poulain, je sais, ma mère elle me l’a dit, c’est le bébé de l’oiseau. 
– …. »

A pas feutrés, pour ne pas trop les déranger et surtout tenter de ménager mon désespoir, je me glisse derrière mon bureau. Sur mon ordinateur, je clique sur l’icône magique et je demande à Google de prendre le relais. Les images des poulains se sont affichées sur le tableau et J. glorieux, bien plus fier qu’Artaban, a claironné : « Aaaaahh, c’est le bébé du chevaux, je le savais ! ».

Fendre l’armure, nous laisser entrer.

Et si tu me disais, maintenant, G. ?
Et si tu m’expliquais, par où il faut passer?
Si tu me guidais, si tu me laissais entrer ?
Si tu nous donnais la possibilité de t’aider, juste un peu ?

Ce matin -là, quand elle a poussé pour la première fois la porte de ma classe, elle avait les bras chargés. Sans mot dire, sur mon bureau elle a tout déposé. “Ces trucs-là, je n’en veux plus, tu m’en donnes d’autres, maîtresse”. Je lui ai fait signe d’aller s’asseoir, avec les autres.
Un peu plus tard, j’ai feuilleté les cahiers que l’autre maîtresse avait corrigés, annotés. J’ai lu les nombreuses lignes rouges sur le carnet, celles qui disaient que G. avait encore frappé une camarade, qu’une fois de plus, elle n’avait rien écouté.

Rester assise, tu ne sais pas le faire et ce n’est pas grave.
Être silencieuse te coûte beaucoup trop, alors on s’en accommode, comme on peut.
Écouter une consigne jusqu’au bout est au-dessus de tes envies, alors je viens te l’expliquer plus près.

Tout ça, ce n’est rien G.
Tout ça, ça viendra, j’en suis sûre.
Quand tu auras compris pourquoi tu es là.
Quand tu sauras précisément à quoi je suis censée te servir, ce que j’attends de toi.

Une semaine après son arrivée, G. a bien voulu faire l’exercice que je lui ai proposé. Alors, comme les autres, elle fait la queue derrière mon bureau. J’ai le nez plongé sur la feuille de A., j’essaie de lui expliquer ses erreurs et lui demande de réessayer. C’est là que Y. se met à crier. Dans la file, G. vient juste de la pincer. “Elle m’a doublée maîtresse, alors je l’ai pincée”. Les yeux de Y. Sont mouillés, ceux de G. sont noirs, si noirs. Elle s’excuse du bout des lèvres, comme pour juste me faire plaisir et pouvoir passer à autre chose.

Impossible de savoir ce que cache ce regard si sombre.
Difficile de comprendre ce que veulent dire ces mots qui mélangent tout, cette bouche qui ne cesse de mentir.

Au bout de quelques semaines, j’ai reçu Maman, et celui que tu appelles Papa. Ils m’ont parlé de l’autre, de celui qu’on doit appeler “le vrai”, des coups qu’il a portés, de la violence dans laquelle il t’a fait grandir, des décisions du juge qui lui interdisent de t’approcher. Ils m’ont parlé de toi aussi, G., de tes mensonges, de tes crises de colère, de la vie si dure que tu leur fais mener, de leur impuissance à t’aider, des médicaments que le pédo-psychiatre te demande de prendre, sans oublier.

Tout ça, c’est beaucoup G.
Tout ça, tu devras le porter toute ta vie, toute seule.
Et si tu acceptais d’en laisser un peu, là, sur le côté ?

Bientôt, peut-être, il y aura quelqu’un avec toi en classe. Quelqu’un d’autre que moi. Quelqu’un qui sera là pour te redire les consignes, pour t’aider à te concentrer, à te recentrer. Pour que tu brises peu à peu cette côte de mailles dont tu as décidé de t’armer. Celle avec laquelle tu nous fais croire que tu ne sais pas ce que fais un p à côté d’un a, ni comment se lit ce nombre qui a trois dizaines et deux unités. Moi, je sais que tu le sais. Et je sais aussi que tu as le droit de le garder secret. Mais je ne veux pas pour autant te laisser tout gâcher.

G. ment.
Beaucoup.
Tout le temps.
Et G. finit par croire à ses mensonges.
Elle dit à Maman qu’un enfant lui a demandé de mettre les pieds dans les toilettes.
Elle dit à Maman qu’un autre lui a donné une gifle, que celui-là l’a griffé.
Elle raconte à Maman que les autres la frappent et l’insultent, tous les jours.
Elle raconte à Maman que quand elle en parle à sa maîtresse, elle ne réagit pas.
Maman lui demande de jurer, s’inquiète, s’agace et finit par s’énerver.
Son enfant n’est pas en sécurité, elle exige que les coupables soient retrouvés.
Les coupables n’existent pas et G. le sait.
Prise sur le fait, G. avoue qu’elle a menti et repart en sautillant pour aller jouer.
Maman pleure dans mes bras, s’excuse, elle est sincèrement désolée.
Celui que G. appelle Papa est parti, il n’a plus supporté.

Et si tu nous disais, maintenant G. ?
Dis nous, comment on fait ?

Pour pouvoir recommencer.

.

Si je n’étais pas littéralement vautrée sur mon canapé, je dirais bien que je ne sais pas trop sur quelle fesse m’appuyer, et encore moins sur quel pied danser, alors pour savoir quoi penser, merci de repasser. Au téléphone auquel j’ai trouvé la force inespérée de décrocher, ma sœur m’a demandé comment ma journée s’était passée. C’est là que j’ai hésité.

Mal.
Elle a terminé bien plus mal encore que ce qu’elle a commencé, ai-je décidé de lui annoncer.
J’ai détaillé mon désespoir face à G., de la bouche de laquelle je désespère de voir une syllabe sortir devant les deux lettres que je la supplie d’associer.
J’ai raconté ma colère contre I., qui ne cesse de donner des coups de pied, de distribuer des insultes plus grosses que lui et qui prend sa mine affligée dès que ma voix se met à gronder.
J’ai ajouté que la réunion de ce midi avait continué de me désespérer, au flot d’idées que les uns et les autres ont proposé ont répondu les tarifs démesurés et notre impossibilité de les financer.
J’étais lancée, ma sœur avait l’air de m’écouter, alors j’ai embrayé avec les évaluations nationales qu’on nous somme de faire passer, malgré les yeux de A. qui m’implorent d’arrêter et les mains de G. qui se mettent carrément à trembler.
Je n’ai pas oublié de lui raconter la récré, les insultes de N. à la jolie L., les cascades de I. et de A. juste devant la porte des toilettes et les pleurs de N., qui avait encore fait tomber son goûter. Elle m’a demandé si c’était tout.
C’est là que le nœud dans mon ventre s’est resserré.
J’ai fermé les yeux et j’ai pensé à M., N. et à leurs deux petites sœurs. Je les ai imaginées dans cette chambre d’hôtel que l’association leur a dégotée en urgence pour la nuit, pour que Maman n’ait plus à recevoir les coups de Papa, ce soir. J’ai raconté L. qui les a emmenées se cacher, avant que la sonnerie ne retentisse et qu’il vienne jusque devant le portail en pensant pouvoir les récupérer. J’ai décrit le regard de cet homme que je n’avais jamais croisé, qui attendait l’air de rien sur le trottoir en face de moi. Il est reparti seul, elles sont à l’abri pour la nuit.

Bien.
Elle s’est bien passée, très bien passée, ai-je finalement décidé de répondre.
Parce que j’ai repensé à E., qui est entré dans la classe en chantant.
Parce que j’ai vu le sourire de S., quand elle a réussi à lire deux phrases d’affilée sans même hésiter.
Est-ce que je t’ai raconté que M. faisait des progrès incroyables, un mois seulement après son arrivée en France ? Est-ce que je t’ai dit qu’il comptait dans notre langue jusqu’à trente, qu’il reconnaissait toutes les lettres et savait les nommer ?
J’ai parlé de ce cahier d’évaluation, qu’Y. a réclamé, alors qu’on avait terminé de le compléter.
J’ai raconté le fou-rire pendant ma pause déjeuner, la mouche que j’avais trouvé dans ma tasse de thé. Et puis j’ai fermé les yeux et je suis revenue sur le trottoir de l’école, ce soir. J’ai détourné mes yeux de cet homme qui attendait et me suis tournée vers la maman de L., qui m’interpellait. Elle avait les bras chargés de sacs desquels je voyais dépasser des tee-shirts, des pulls et des bonnets. Je l’ai accompagnée quelques mètres pour que ce soit elle qui les donne directement à I., R, sa petite sœur et leur papa. Dans une langue que personne n’a eu besoin de traduire, cet homme venu de si loin pour trouver la paix a parlé vite et longuement. Il a posé la main sur son cœur et l’a remerciée.
C’est cette image là que j’ai décidé de garder.
Pour pouvoir recommencer.

Nous n’en avons pas le droit.

« Maîtresse !… Maîtresse… » Ce n’est plus un appel, c’est devenu une plainte, une ritournelle. Personne ne semble plus t’entendre vraiment. Tes mots résonnent pourtant, se répètent et la boucle cogne et cogne encore. Chaque syllabe heurte mon oreille et me serre un peu plus le coeur.

« Maîtresse !… Maîtresse…! » Je vais venir M. Oui, voilà, je suis là, tiens je te donne la même feuille que les autres. Essaie d’attraper ce stylo, comme l’autre fois. C’est bien M. Pose le sur la feuille maintenant, fais des traits, oui, tu peux aussi changer de couleur. Je te laisse maintenant M., je dois aller voir les autres.

« Maîtresse !… Maîtresse … !  » Je ne sais pas si tu me supplies, si tu m’appelles, si tu m’exiges, si tu me rappelles que tu es là, que tu ne veux pas que je t’oublie. J’ai parfois le sentiment que tu m’accuses, que tu nous accuses tous, et tu en aurais le droit.

Maman me dit que tu trépignes, quand elle t’habille le matin, quand elle t’installe dans ton fauteuil. Au moment où elle serre la dernière sangle du corset qui maintient désormais ta tête haute, elle te regarde et de dit « Maîtresse?, on va aller voir maîtresse ? » et tes jambes immédiatement réagissent, elles s’agitent, tes bras aussi, tes yeux pétillent et tu ris.

Aujourd’hui, je ne me sens plus vraiment digne de tout ça.
Aujourd’hui, j’ai l’impression de t’avoir un peu trahi, beaucoup déçu cet espoir que tu as mis en moi.

« Maîtresse !… Maîtresse… ! » Tu es désormais seul devant ta table d’écolier, ton fauteuil bien calé au-dessous du casier. Tes copains se sont tous levés et forment une file désordonnée et agitée à côté de mon bureau. Ils viennent faire corriger leurs exercices, cette même feuille sur laquelle tu as réussi à tracer quelques traits, en changeant une fois de couleur.

« Maîtresse !… Maîtresse… ! » Ta voix me frappe à nouveau. Chaque fois le mot est comme un petit coup de marteau reçu juste sur l’arrière de mon crâne. Oui, M., attends un peu, tu veux.

« Maîtresse!… Maîtresse…! » I. voudrait savoir pourquoi j’entoure le mot qu’il a si difficilement écrit. J’aimerais lui expliquer mais tes mots m’en empêchent. Le marteau frappe de plus en plus fort, toujours plus vite. Tu ne t’occupes pas de moi, je ne sais pas quoi faire, je ne sais pas comment le faire, j’ai besoin de toi, là, à côté de moi. Assieds toi, apprends moi. Voilà ce que me dit ta petite voix, ce que le marteau continue de faire chanter dans ma tête en cognant encore et encore.

« Maîtresse!… Maîtresse…! » Tu prononces si bien ce mot maintenant, dans cette langue que tu ne connaissais pas il y a quelques mois tout juste.

« Maîtresse!… Maîtresse…! » Le marteau m’empêche maintenant de respirer. Il a formé une boule qui commence à serrer ma gorge et à faire des nœuds avec mes entrailles.

« Maîtresse!… Maîtresse…! »
Je pose le stylo rouge.
Je demande à I. de patienter.
Avec mon bras, j’écarte tes camarades pour pouvoir croiser ton regard.

« M. tu attends, s’il te plait. Là, tout de suite, je ne peux pas ».

Ma voix est dure, mes sourcils sans aucun doute froncés.
Les mots frappent comme le marteau.
Ils sont froids, secs, n’ont pas d’âme.
Tu fronces les sourcils à ton tour et en moins d’une seconde, ton visage n’est plus que grimace.
Le temps s’arrête. Tu pleures désormais. Tu pleures et te voilà même qui suffoques, qui crie des mots que je ne comprends pas mais qui me disent que je n’avais pas le droit, pas comme ça.

Mes joues se couvrent de honte et le marteau cogne encore plus fort.
Les autres me regardent, m’accusent.
Ils ont raison, tu as raison, je n’avais pas le droit.

Je n’avais pas le droit de te laisser là, comme ça.
Je n’ai pas le droit d’attendre et de te demander de le faire aussi.
Je n’ai pas le droit de croire que pour toi, cela ne change rien.
De penser que le temps ne t’est pas toi aussi précieux.
Que ça viendra et que tant pis, c’est comme ça.

Nous n’en avons pas le droit.

Mon seul privilège.


(Dessin : Jack Koch)

Ceux qui ont l’habitude de s’arrêter par ici savent.
Que je ne me mêle pas de politique.
Que je ne parle presque jamais d’eux, là-haut.
De ces gens qui décident, qui donnent ordres et contre-ordres, ou distribuent des Marseillaises.
Que je ne me plains pas, ou rarement.
Que ce que j’aime c’est parler d’eux, ici. 
De ces petits individus qui grandissent sous mes yeux et qui méritent tellement que vous posiez les vôtres sur eux.

Ceux qui m’ont déjà lue ici ou ailleurs savent.
Que si je parle d’eux, ici, c’est avant tout pour tous les autres, derrière le portail et même un peu plus loin encore.
Pour tous ceux qui croient savoir.
Pour tous ceux qui assurent que ça va.
Pour toutes celles et ceux qui ne comprennent pas pourquoi dans la rue nous descendons.

Ceux qui m’interrogent veulent savoir ce qu’il y a derrière tout ça.
Il n’y a rien d’autre que le fait de se connaître et de savoir.
Je t’ouvre la porte de ma classe pour que tu saches.
Ouvre moi la porte de ta boulangerie pour que je vois ce que tu vis.
Laisse donc ouverte la porte arrière de la fourgonnette que tu utilises pour que je portes avec toi le matériel que tu transportes chaque jour.
Emmène-moi dans la salle de repos de ton service pour que j’entende, pour que je ressente tes peurs et ta fatigue.
Laisse-moi entrer dans le bureau de ton chef pour que je l’écoute te dire qu’il faut tout que tu recommences.
Désormais, oui, je peux dire que je crois comprendre.

Maintenant, toi aussi, tu peux dire que tu sais.

Tu sais que les enfants que j’accompagne ont un tel besoin de nous que j’ai du mal à les ranger dans un coin de ma tête, quand je rentre chez moi.
Tu sais que j’enseigne la lecture, mais que je cherche aussi des poux, que je noue des lacets, que j’essuie des nez, et des larmes aussi parfois, que je change un jogging plein de pipi, que je résous des histoires de cœur, d’amitié et bien d’autres encore.
Qu’on attend aussi de moi que je sois vigilante, bienveillante, exigeante, jamais distante mais pas insistante.
Tu sais que mes journées sont parfois longues, éprouvantes, émotionnellement difficiles.
Tu sais que les papiers que je dois remplir sont chaque jour plus nombreux, plus complexes.
Tu sais que les parents que je reçois ont pour certains aussi un grand besoin d’être accompagnés, rassurés, ou simplement remerciés.
Qu’on attend de moi que je leur explique, que je leur donne du temps, que je ne me braque pas, que je ne m’immisce évidemment pas.

Mais tu sais aussi que des privilèges, finalement je n’en ai qu’un.
Celui d’être avec ces petits individus, chaque jour, de les regarder grandir, de leur donner un peu la main pour pouvoir les laisser s’envoler.
Mon luxe c’est de leur être utile.
Mon avantage sur le reste du monde, c’est qu’ils se souviendront peut-être de moi.

Si la porte de ma classe est exceptionnellement fermée, si c’est dans la rue et non plus dans l’école que tu me trouveras, sache que c’est pour défendre ce privilège-là, et aucun autre.

Ce qu’on me dit…

On me dit que tu viens d’un pays dont personne ne parle jamais.
De l’un de ces endroits sur lesquels les yeux nous préférons fermer.

On me dit que dans ce pays-là, tu n’y as en fait jamais mis les pieds.
Que Maman t’a donné naissance sur une autre terre, pas loin de la vôtre, mais de l’autre côté d’une frontière au travers de laquelle on se presse d’essayer de passer, pour avoir le droit de continuer à exister.

Est-ce que tu le sais toi, que maman y a passé 16 années ?
Qu’elle y est arrivée alors qu’elle n’avait pas encore ton âge et que c’est dans ce camp de réfugiés qu’elle a grandi, découvert le monde, puis qu’elle t’a donné la vie ?

On me dit que Papa est mort.
Que Maman a 22 ans.
Tu en as 8.
Je n’ai jamais été bonne en calcul mental, aujourd’hui ça m’arrange un peu.

Elle t’attend toujours un peu en retrait devant le portail. Elle sourit franchement quand elle te voit arriver et porte sa main sur son cœur pour me saluer.

On me dit que ta langue, personne ne la connaît.
Qu’on a pas trouvé de test adapté, pour savoir ce que tu sais, et ce que tu ne sais pas encore.
Moi je dis que tu en sauras bientôt tellement que Maman sera plus fière qu’elle ne l’a jamais été.

Je te regarde loucher sur l’ardoise de ton voisin, lever les yeux vers moi, comme pour me demander si c’est bien sur cette ardoise là que tu as raison de copier. Je ferme les yeux pour te répondre. Tu souris pour me remercier. Quelques jours plus tard, je ris en regardant ton voisin zyeuter à son tour les jolis chiffres que tu as dessinés.

Je te donne des petites étiquettes avec les lettres de notre alphabet. Tu les regardes, les manipules, m’interroges encore avec tes grands yeux noirs. Je t’en donne d’autres. Elles se ressemblent, mais ne sont pas identiques. Tu lèves la tête vers les affiches sur le mur, pointes ton doigt. Je hoche la tête, reviens quelques minutes plus tard: toutes les lettres sont assemblées, je lève le pouce, ton sourire fera ma journée.

On me dit que tu viens de loin, que ta place sera sans doute difficile à trouver.
On me dit de ne pas trop en attendre, que peu, ce sera déjà bien.

Moi je dis que ta place est déjà là.
Moi je dis que peu, cela ne suffira pas parce que tu mérites bien plus que ça.

Allons enfants…

Je l’ai accrochée, parce qu’on me l’a demandée.
Je l’ai mise là et je l’ai regardée.
Mes yeux se sont arrêtés sur les trois mots écrits tout en haut.
Ceux de notre devise.
Les lettres sont grandes, trônent au-dessus de deux beaux drapeaux un peu froissés.
L’un porte des étoiles, l’autre les trois couleurs que l’on connaît.

J’ai observé le premier mot.
Il disait quelque chose comme le vent, celui qui souffle où ça lui chante et qui danse quand l’envie lui prend.
Il évoquait le droit d’être là, puis d’être ailleurs et de revenir encore.
Il ne parlait vraisemblablement pas de N., à qui nous avons dit « A demain » et qui n’est jamais reparue. Des valises qu’elle a dû plier plus vite encore que la fois d’avant parce qu’à son droit d’être là, on avait encore dit non. Du nouveau pays qu’elle s’apprêtait désormais à rejoindre sans savoir si, dans celui-ci, elle pourrait peut-être espérer rester.

J’ai trouvé que le deuxième sonnait bien.
Il parlait de toi, de moi, et de tous les autres.
Il parlait de nous tous en même temps, et de chacun d’entre nous aussi.
Il racontait qu’on était pareils, même si on était différents.
Il assurait que M., sa poussette qui lui sert de fauteuil, le tuyau qu’il a dans le cerveau et les mots qui sortent si difficilement de sa bouche ne faisaient pas de lui quelqu’un de différent de L., de I. et de A. aussi. Que s’il avait vraiment besoin d’une aide humaine à ses côtés, on n’aurait pas à attendre trois, quatre ou six mois qu’une commission se réunisse, n’envoie un premier courrier, un deuxième, puis un qui confirme, juste au moment où le délai pour cette année est malheureusement dépassé.

Et puis j’ai fait le point sur le troisième mot.
Je me suis éloignée, pour le lire un peu mieux.
C’est là que je les ais vus, tous.
Il y avait N., elle n’était pas encore partie.
Il y avait M., même sans son AVS.
Il y avait A., I., L., Y. et tous les autres.
Dans la cour, puis dans la classe.
V. venait de faire tomber I. Il l’aidait déjà à se relever et ils repartaient tous les deux.
M. expliquait la consigne à H., parce qu’il sait déjà lire et que H. a du mal avec les lettres.
E. tenait fort la main de M., parce qu’il la lui tendait, depuis sa poussette, garée à côté de ma chaise.
S. soufflait la suite de la poésie à I, parce qu’il séchait.

J’ai vu tout ça au-dessus des deux drapeaux dessinés.
J’aurais pu me mettre à chanter les mots qui sont écrits juste après.
Leur demander d’aller, enfants de notre petite patrie.
Que leurs jours de gloire étaient arrivés, ici dans cette école.
Je leur aurais proposé de marcher, marcher, ensemble. Encore, de continuer.
Je me serais arrêtée là, parce que de sang, de sillons et du reste, il n’en est pas question ici.

Je l’ai accrochée sur le mur vert de ma classe parce qu’on me l’a demandée.
Je l’ai mise là, elle va y rester.
Il paraît que bientôt, un grand drapeau viendra l’accompagner.
Nous, en attendant, on continue de marcher.

En son nom.

J’ai mis du temps, quelques jours, presque deux semaines.
J’ai mis du temps parce qu’il y avait quelque chose qui me gênait, dans la gorge.
Quelque chose qui agite encore mes nuits et qui me travaille régulièrement le jour.
Quelque chose qui continuera de me hanter, de nous hanter, pendant longtemps encore.

Je me suis finalement décidé à essayer de parler d’elle.
Elle, c’est C.
Je ne la connais pas, je ne l’ai jamais rencontrée, je ne sais pas à quoi elle ressemblait.
Mais je crois que je sais ce qu’elle vit, ou plutôt ce qu’elle vivait, avant de décider que ça devait s’arrêter.

C., elle est comme L. dans mon livre et dans mon école, comme A., M. et tant d’autres.
Elle court.
Elle vole même des fois, on dirait.
Elle apparaît là, puis apparaît une minute ailleurs.
Elle reçoit le Papa de E., puis répond au téléphone à la maman de I.
Elle te demande si tu as vu la veste de J., parce que sa tata ne la trouve plus.
Elle essaie de régler le conflit entre Mme S. et Mme T., les deux nouvelles maîtresses qui ont un peu de mal à co-enseigner.
Elle reçoit avec toi les parents de M., parce que la situation est compliquée et que tu as besoin d’elle, de son soutien, de sa présence.
Elle a une liste sur son bureau, sur laquelle dès qu’elle barre quelque chose qu’elle a fait, elle rajoute deux autres choses qui lui reste à faire.
Elle reçoit des mails qui annulent et remplacent les précédents, même si elle y avait déjà répondu, qu’elle les avait déjà fait suivre.
Elle essaie de leur expliquer, là-haut, que tout ne pourra pas être mis en place tout de suite maintenant, que c’est exactement le contraire de ce qu’on a demandé avant, alors qu’il va peut-être falloir un peu de temps. On lui répond que c’est une obligation. Elle acquiesce. Respectueusement.
Elle a une réunion à la mairie, la voilà de retour pour déjeuner.
Quand elle ouvre son tupperware avec ses haricots mal réchauffés, son téléphone sonne, il faut qu’elle descende, il y a un livreur qui veut une signature.
Elle remonte, s’assoit enfin, puis corrige les copies de ses élèves, parce que demain, c’est en classe qu’elle sera, enfin qu’elle essaiera, entre deux mails à transférer, deux appels reçus sur son portable personnel et deux rendez-vous qu’elle n’a pas réussi à mettre ailleurs que pendant la récré.

On dit de C., L., A et des autres qu’elles sont directrices.
Moi je dis qu’elles sont femmes à tout faire, à tout recevoir, à tout encaisser, surtout.
Elles sont nos épaules, à nous, les enseignants, à eux, les parents.
Elles sont leurs petits bras, à ceux qui sont plus hauts.
Elles sont tout ça et elles n’en peuvent plus.

Alors C., elle a jeté l’éponge, l’eau du bain et tout le reste avec.
Elle est partie.
Violemment.
Elle en a eu marre de monter une pente au bout de laquelle on n’arrêtait pas de déplacer le sommet.
Et C., elle a voulu qu’on dise pourquoi elle a fait ça.
Elle veut qu’on parle des autres C., de L. et de A..
Elle veut qu’on sache ce qu’elles sont, ce qu’elles font et ce qu’elle, C., ne fera plus, désormais.

C., elle ne veut pas qu’on salisse son nom.
Elle s’appelait Christine Renon.

#mercidirectrice

Comme les autres.

Il attendait dans le bureau. Il regardait sa mère essayer de se faire comprendre, remplir les papiers, expliquer sa situation, bredouiller en anglais et les adultes en face d’elle essayer de lui répondre.
Il observait tout ça et avait un air impatient.

C’est la première chose que j’ai vue quand je suis entrée.J’ai tendu la main vers lui d’abord, il me l’a attrapée, a mis quelques secondes pour la lâcher.

« Je suis ta maîtresse, comment est-ce que tu t’appelles ? »

M. a tourné la tête vers sa maman, à qui j’ai traduit ma phrase en anglais. Elle a joué l’interprète et M. s’est tout de suite mis à secouer ses bras et il a répété, plusieurs fois, après moi, « maîtresse, maîtresse ».
J’ai eu l’impression que je faisais peut-être un peu partie de ce qu’il était en train d’attendre.

Maman veut m’expliquer.
La Tchétchénie, les violences, le départ.
Son anglais est bon, bien meilleur que le mien.
Je l’écoute.
M. cherche mon regard, c’est à lui qu’il voudrait que je parle.

Elle se tourne vers lui.
Elle me montre ses jambes qui ne répondent pas.
Cette poussette qui fait office de fauteuil.
Moi je vois surtout ses yeux qui ne veulent plus attendre.

Les autres enfants sont dans la cour quand nous entrons dans la classe.
Les murs sont verts.
Ce vert-grenouille qui m’agresse chaque matin fait sursauter M. de bonheur.
Un vrai spectacle de lumières, sans le son, pour l’instant.
Ça aussi, ça faisait surement partie de ce qu’il était en train d’attendre, tout à l’heure, dans le bureau.

Il regarde les affiches sur les murs, le tableau, le banc, les livres.
Sa maman approche la poussette et M. gesticule tout à coup.
Il tend les bras vers moi, il veut que je le porte, que je le pose sur une chaise.
Maman m’y autorise.
Une fois assis, attablé juste en face du tableau, M. sourit encore.
Je le vois respirer profondément, exactement comme on fait lorsqu’on y est enfin arrivés, qu’on y a tant pensé, quand ça ressemble précisément à ce qu’on espérait.

Il est arrivé et n’a pas l’intention de repartir.
M. réclame un stylo, une feuille, pousse sa maman du regard pour qu’elle s’en aille.
Pas aujourd’hui M., tu reviendras lundi, puis tous les jours suivants.

Le matin, quand tu arriveras en classe, j’appellerai ton nom et tu apprendras à répondre « présent ».
Comme les autres.
Ensuite, tu t’installeras devant cette table, ou une autre, je te donnerai une ardoise et tu apprendras à tenir ton crayon, et peut-être même un jour à écrire.
Comme les autres.

Les autres, justement, regarde, ils sont là, ils sont revenus.
Ils s’attroupent autour de toi, de ta poussette.
Leurs yeux sont tout ronds, ils me posent des questions, plein de questions.
Ils te sourient, tu prends leurs mains.
Maman est encore là, je la sens tellement heureuse de te voir là, avec eux.

Te voilà qui pleure, quand Maman te réinstalle dans ta poussette.
Te voilà qui crie aussi, qui remue.
Maman s’excuse, me demande comment je vais faire, si ça va aller, ses mots se bousculent, son inquiétude monte déjà un peu.

Ne vous excusez de rien.
Ne vous inquiétez pas, pas trop.
Comment on va faire ?
On va faire, c’est tout.
Parce que M., il est arrivé.
Parce que c’est là qu’il veut être.

Comme les autres.