Chroniques

Si loin, et pourtant si près.

Dans ma REPpublique à moi, il y a des arrivées inattendues. Des bruits venus de si loin qui sont tout à coup tout près, là, chez nous. Alors on accueille, on écoute, on accompagne, comme on peut.

Je ne sais pas combien de temps ni combien de fois j’ai regardé ces quatre lettres sur la fiche de renseignements. Il n’était pas encore arrivé. Demain, m’a dit la directrice. En attendant, je me suis posée un demi-million de questions, le trajet qu’il avait fait, ce qu’il avait vécu, depuis les quatre lettres inscrites là, dans la case « ville de naissance ».

Homs, Syrie. Année de naissance : 2006.
« Ecole, moi ? Non, un, juste un » Une année d’école donc.
« Après, école, boum.. Walou ». Plus rien.

A. connaît quelques mots de français. A. en connaîtra bientôt beaucoup, beaucoup d’autres, parce qu’il a envie d’apprendre. Non, il n’a pas juste envie, il est impatient d’apprendre, il trépigne. Il râle même, quand j’envoie d’autres élèves de la classe au tableau poser des opérations.
« Maîtresse, moi !
– Pas maintenant A., il faut que tu apprennes encore un peu, que je te montre comment on pose des additions, les retenues, tout ça. Bientôt.
– Bientôt, oui, bientôt ».

Ses yeux pétillent, en redemandent. Je me sens un peu impuissante, pour l’instant. J’ai peu de temps pour lui, tout seul. Il passe beaucoup de temps avec O., la maîtresse qui s’occupe des enfants allophones mais il en passe aussi avec moi. Pour faire partie de la classe, du groupe, pour entendre le français, baigner dans la langue, dans nos habitudes de classes, dans notre petite vie. Pour faire connaissance.

Il a envie de parler A., mais il n’y arrive pas forcément avec des mots, alors il fait des gestes. En souriant, tout le temps, malicieusement. Quand on est arrivés au parc, dans l’après-midi, un avion est passé au-dessus de nos têtes. Les autres enfants ont levé la tête et l’ont montré, amusés. Lui aussi l’a regardé, puis il m’a tiré le bras. Il a parlé vite, je n’ai pas compris. Alors il a mimé. Avec des gestes, avec du bruit. L’avion, le bruit des bombes, de grands gestes des bras pour me raconter les ruines, les blessés. Il a continué, se disant que cette fois, je comprenais peut-être, avec des mots, et des gestes, encore. Le bruit des bombes, des rafales et, plusieurs fois « Souria », ou encore « Bachar », les sourcils froncés.

Sur le chemin du retour, A. s’est assis dans le bus près de R.. R. parle un peu arabe, pas tout à fait le même que lui, mais ils arrivent à se comprendre. Je suis assise juste à côté d’eux. Ils rigolent. A. montre à R. comment faire le bruit du pet en mettant sa main sous son aisselle. R. est plié de rire. Je cesse quelques minutes de les observer et quand mon attention revient vers eux, A. fait les mêmes gestes que ceux qu’il a fait devant moi tout à l’heure, au parc. Les mêmes gestes et les mêmes bruits. Les bombes, les rafales. « Walou ». R. écoute, à la fois impressionné et effrayé.

Je leur ai déjà parlé de la Syrie, de la guerre, des morts, des blessés, des migrants, de Bachar. Ils avaient posé beaucoup de questions, ce jour-là, je m’en souviens, mais sans doute, comme nous, avaient-ils pensé que c’était loin, très loin d’eux. Aujourd’hui, c’est là, tout près, c’est A. Ils ont pourtant été très pudiques, très respectueux quand je leur ai dit d’où venait A., n’ont pas posé de question. Mais ce soir, j’ai l’impression que A., lui a envie, a besoin d’en parler.

L. est une AVS de l’école. Elle s’occupe d’un enfant d’une autre classe. Elle parle arabe alors je lui demande de venir dans ma classe et de parler avec A., de lui demander s’il souhaiterait discuter avec le reste de la classe, s’il accepterait que ses camarades lui posent des questions sur la Syrie, sur ce qu’il a vécu. A. sourit, applaudit, il est d’accord, il en a envie, très envie. L. reste quelques minutes pour traduire les questions, puis les réponses de A.

« Est-ce que tu es déjà allé à l’école ?
– Oui. Un an, puis mon école a été détruite. Plus personne n’allait à l’école.
– Est-ce que tu connais le Président de la Syrie, et qu’est-ce que tu en penses ?
– Bachar, oui, je ne l’aime pas, non. C’est à cause de lui que je suis parti de Syrie, je ne voulais pas partir, c’est mon pays, je l’aime mon pays. »

Silence. Je demande à L. de s’assurer qu’il a encore envie de parler, s’il veut qu’on arrête, qu’on parle d’autre chose. Il sourit, veut continuer.

« Est-ce que des membres de ta famille sont morts ? »

On se regarde quelques secondes avec L., A. trépigne, veut savoir ce qu’on lui a demandé, tout de suite. Je fais signe à L. de traduire.

La réponse de A. est longue. Il parle vite, fait beaucoup de gestes. A un moment, il passe sa main sous sa gorge, avec un geste bref. Puis un autre avec le bras qui descend du ciel et tombe sur sa jambe. L. me regarde, désemparée.

«Tu n’es pas obligée de tout traduire. Ne traduis que ce qu’ils peuvent entendre, je te fais confiance.
– D’accord. Il vaut mieux. Alors la réponse est oui, il a perdu des membres de sa famille. Le cousin de sa mère et son grand-père.»

Cette fois, A. veut arrêter. Beaucoup d’enfants ont le bras levé, pour lui poser des questions. Je leur explique que ce qu’a vécu A. est difficile ; qu’il faut lui laisser un peu de temps, qu’il n’a plus envie de parler, là maintenant.

Je demande à L. de lui traduire quelques mots, de la part de toute la classe.

« A., merci de nous avoir parlé. Nous, on voulait te dire qu’on était tous très heureux que tu sois là aujourd’hui, qu’on était très fier de t’accueillir ici et qu’on allait tous t’aider à apprendre notre langue au plus vite.
– (en Français) Merci maîtresse, merci. »

Puis il s’approche de L., lui dit quelque chose à l’oreille. L. éclate de rire et se retourne vers moi.

« Il demande s’il peut avoir des cahiers, comme ceux des autres, avec toutes les opérations ».

Quand l’histoire se répète…

Dans ma REPpublique à moi, on sèche aussi des larmes. Et pas seulement celles des enfants.

Y. est revenu. Avec ses frères. Avec sa mère. Il va bien. Mieux, j’ai l’impression. Il a pris du retard et ça a l’air de l’embêter, un peu. Il est venu me voir, en fin de journée. En fin de journée parce qu’il m’a cherchée du regard, jusque là, comme si il voulait être sûr que c’était bien moi, comme s’il lui fallait un peu de temps pour remettre les choses à leur place, dont la maîtresse, dans cette classe.

« Maman, elle t’a dit, pour mon beau-père ?
– Oui, Y., elle est venue me parler. Je suis au courant. »

La maman de Y. m’attendait devant le portail, à 11h45. Je l’ai fait monter dans une salle, à l’abri des regards. Elle avait déjà les yeux mouillés. Elle m’a demandé l’autorisation d’enlever son voile. Elle a d’abord pleuré, comme ça, sans rien dire. Pourtant, ne rien dire, ça ne lui ressemble pas, à la maman de Y., elle parle souvent, beaucoup, et assez fort. Mais là, elle pleure.

Je la laisse pleurer, la regarde, attend. Et puis je parle. J’explique que j’ai eu peur pour Y., que quand il m’a raconté que « Papa » l’avait frappé, il fallait que je réagisse, et vite. Que je comptais lui en parler, mais qu’elle n’est pas venue au rendez-vous, qu’elle a fui et que je n’ai pas eu le choix. Elle m’écoute, me remercie.

« Il me frappait moi, mais je ne savais pas qu’il frappait les enfants. Pour moi, c’était trop, j’ai préféré partir, les mettre à l’abri, pour qu’il ne me trouve pas. J’ai porté plainte, regardez, je ne mens pas, regardez. »

Elle montre ses papiers, comme si elle devait me prouver quelque chose, à moi. Et puis elle raconte. Un mariage « forcé » à la mosquée, après deux semaines de fréquentation. La clé qu’il fermait et qu’il emportait avec lui quand il partait et qu’elle restait, seule, à la maison. Les coups.

L’histoire qui recommence.

« Le père de mes enfants, il faisait ça, tout le temps. Cinq fois je suis allée accoucher seule, madame, seule, en bus, je vous jure madame. Et quand je rentrais, le bébé sous le bras, il me frappait. »

Alors un jour, elle a fui. Elle a pris ses enfants, elle est montée dans un train et elle est allée le plus loin possible. Et l’histoire a recommencé ici, quelques années plus tard, avec un autre.

« Vous auriez dû nous appeler, nous dire où vous alliez, ce qui se passait.
– Je vais avoir des problèmes madame ? Ils vont prendre mes enfants ?
– Je ne sais pas. Mais il faut répondre aux convocations, il faut dire la vérité.
– Oui, je vais tout dire, je vais montrer mes bleus, je vais protéger mes enfants. Je vais faire annuler le mariage, mais j’ai peur qu’il revienne, j’ai peur madame.»

Elle remet son voile, se rhabille. Je la raccompagne jusqu’au portail. Elle me serre la main, puis m’aggrippe, me serre contre elle, m’embrasse.

« C’est mieux, comme ça non  Y. qu’est-ce que tu en penses ?
– Oui.. Il ne reviendra plus, maitresse ?
– Non, il ne reviendra plus, c’est grâce à toi. Tu as bien fait de nous parler, c’était très courageux de ta part. Tu peux être fier de toi. En tous cas, moi je suis fière de toi.»

Une journée (presque) ordinaire, encore une…

Aujourd’hui, il y a eu.. Aujourd’hui, il y a tellement eu..

8h45. M. arrive en classe. Triomphant. Il m’a ramené le dossier MDPH que sa maman devait remplir pour sa demande d’AVS. Super, merci, génial. On va pouvoir clore le dossier. Sauf que, sauf que le médecin n’a pas voulu signer le certificat. J’appelle le médecin. Il me hurle dessus.
« Cet enfant n’est pas handicapé.
– Non Monsieur, il a des troubles de l’attention, qui handicapent son apprentissage. Un bilan psychologique et psychométrique a été établi, il est dans ma classe depuis Septembre, je sais ce dont je parle.
– Alors, pourquoi je dois remplir un formulaire de la Maison Départementale des Personnes Handicapées ?
– Parce que ce sont eux qui centralisent les demandes d’Auxiliaire de Vie Scolaire.
– Jamais je ne signerai ce papier, je vous dis qu’il n’est pas handicapé. »
Il a raccroché. J’ai failli pleurer.

10h50. Une gentille policière, que dis-je, commissaire de police de la brigade des mineurs a frappé à la porte de ma classe. Rapport au signalement que j’avais fait pour Y., il y a trois semaines. Maman et enfants toujours introuvables. Placement plusqu’envisagé « dès qu’on les trouvera ». Là aussi, j’ai failli pleurer.

13h10. Salle des maîtres. Repas avalé. Le téléphone sonne. La maman de Y.. Elle veut savoir pourquoi la police la cherche. Je lui explique, enfin, j’essaie. « Je vais avoir des problèmes, madame ? ».

14h50. Séance d’Arts Visuels avec les CM2. Observation d’une œuvre de Paul Klee « La danse de la peur ». 1938, Allemagne. Ce que tu vois, ce que tu comprends, ce que tu ressens. On évoque le contexte. Le IIIe Reich, la guerre qui arrive, Hitler, la Shoah. L’échange est intéressant, vif, dynamique. E. lève le doigt : « Mais maîtresse, Hitler, il a fait beaucoup pour la médecine, c’est mon beau-père qui m’a dit ça ». Avaler sa salive, respirer fort, rester calme, essayer d’expliquer. Souffler.

15h45. Fin de récréation. M. saigne du nez. Ce n’est pas la première fois, c’est même très fréquent.
« C’est normal, maîtresse, je suis hémophile, j’ai une maladie qui s’appelle la maladie de Willebrand. » Trois ans qu’il est dans l’école M., il est même parti en classe verte et personne, personne n’était au courant. Pas de PAI, forcément. Appeler la maman, convoquer le médecin scolaire, remercier qui on veut que rien ne soit arrivé jusque là.

16h45. K. range ses affaires, s’approche de mon bureau. Ça fait deux mois qu’elle est dans ma classe, ça fait deux mois qu’elle est arrivée d’Albanie. Elle quitte l’école. Ses parents quittent l’hôtel d’à côté, ont trouvé un logement, alors elle quitte l’école. K., peu causante me prend dans ses bras, me serre fort, très fort et dans un Français presque correct me dit « Merci maîtresse ».

De rien. C’est mon job.

En attendant le 8 mars…

Dans ma REPpublique à moi, on essaie d’éduquer, au sens large. Alors on parle des fois des injustices, du racisme, des discriminations. Et des femmes.

Le mot est écrit en très gros sur le TBI. Quelques-uns ont déjà pouffé, à peine la dernière lettre était écrite. Comme si le mot leur faisait peur, tellement il leur est presqu’étranger. FEMMES

On est le 8 mars, c’est la journée Internationale pour le Droit des Femmes. Mais ça, je ne leur ai pas encore dit, je voulais juste commencer par les entendre, recueillir ce qui leur passait par la tête. Les pédagogues appellent ça un « recueil de représentations » et comme je suis, aussi, à la pointe des innovations pédagogiques, je dessine une « carte mentale ». [Pour les non-initiés, je fais des flèches et j’écris les mots que les élèves me donnent.]

Le premier qui vient, c’est Maman.
J’écris, je ne commente pas.
Le second, c’est maîtresse. Tiens, tiens.

La semaine précédente, alors qu’on travaillait sur l’analyse grammaticale, j’avais essayé de leur faire comprendre la différence entre nature et fonction en leur disant :
« Par exemple, moi, ma fonction, c’est maîtresse, mais ma nature, c’est quoi ? »
D’une seule voix, ils avaient tous répondu « Maman ».
C’est là que, très calmement, je m’étais dit qu’il faudrait y revenir, longuement, un de ces jours.

Je continue de recueillir leurs représentations.
Fille.
Dame.
Les joues rouges, il y en a un qui tente « poitrine ». Il me faut quelques secondes pour rétablir le calme dans la classe, mais j’écris.
Hommes. Ah, il a mis un peu de temps à sortir celui-là, mais il est là. Personne ne se demande ce qu’il fait là, mais il est là.
Il est là et d’un coup, les langues se délient, les bras se lèvent, moins timides, plus assurés.
Mariage.
Enfants.
Maison.

J’arrête là avant que le mot ménage ne sorte et j’observe.
« Femmes, pour vous, donc, c’est maman, maîtresse, fille, dame, poitrine (re-rires), hommes, mariage, enfants, maison. Bien, on va les reprendre un par un ces mots et on va en parler, d’accord ? ».Alors on a parlé.
Des femmes, puis des hommes.
Des femmes avec les hommes.
De ce que faisait une femme.
De ce que faisait un homme.
De ce qui les différenciait.

On est revenu à poitrine, (presque) plus personne ne riait.
« Est-ce qu’une femme ne se définit que parce qu’elle a une poitrine ?
– Non, maîtresse, une femme aussi, elle se maquille.
– Oui, et elle met des robes.
– Pourtant, je ne mets pas de robe, moi, m’avez-vous déjà vu avec une robe ?
– Nooooon !
– Je ne me maquille pas non plus, si ?
– Nooooon !
– Alors je ne suis pas une femme ?
– (Silence gêné). »Peu à peu, on a avancé.

Tout doucement.
Une femme, ça peut travailler, « comme toi, maîtresse ».
Une femme, ça peut décider, « comme la directrice, maîtresse ».
Une femme, ça peut ne pas faire la cuisine, jamais.
Rires.

« Pourquoi vous riez ?
– Bah maîtresse, à la maison, c’est la maman qui cuisine.
– Chez moi, jamais. Je ne sais pas faire, je suis nulle.
– Ah bon, c’est ton mari qui cuisine ?
– Oui. »

Trois quarts d’heure se sont écoulés. Je leur ai expliqué qu’aujourd’hui, 8 mars, on célébrait la journée internationale du droit des femmes. Je pensais avoir un peu fait progresser leurs représentations, modestement. Et puis L. a levé le bras :
« Ah oui, maîtresse, je sais ce que c’est la journée des femmes, dans les magasins, ils donnent du maquillage gratuit ce jour-là ».

Alors je me suis lourdement assise derrière mon bureau, me disant que j’y reviendrai, que j’y arriverai. Mon portable a sonné.
Un SMS.
PHILDAR : « Pour la journée des femmes, nous vous offrons 30% de réduction sur toutes les laines à tricoter ».

Avec les moyens du bord

Dans ma REPpublique à moi, les enfants aussi ont leur personnalité. Parfois excessive. Parfois blessée. Des moyens de les aider, on en a. Peu, mais on en a.

Ca n’a pas très bien commencé, entre lui et moi. Il est arrivé dans la classe trois semaines après les autres. Le temps de rentrer de vacances. Il m’a regardé de travers. Moi, j’ai aimé son regard, sa frimousse, sa bouille d’ange. Je crois qu’il n’a pas aimé que je vois un ange derrière cette bouille, alors il a essayé de me prouver qu’il était loin d’en être un.
Ca devait être notre deuxième ou troisième jour de classe ensemble. Comme je ne travaillais pas le lundi, c’est une autre enseignante qui avait la responsabilité de ma classe ce jour-là. Quand je suis revenue le lendemain, S. était absent. Enfin, en retard. Il est arrivé vers 9h15. L’école commence à 8h30. C’est même sa maman qui l’a emmené jusque dans la classe.
Il est entré et s’est installé sur une table isolée qui avait été placée au fond. Je lui ai demandé pourquoi sa table était là.
 » C’est la maîtresse d’hier qui m’a mis là.
– Ah bon et pourquoi ?
– Je ne sais pas.
– Tu dois le savoir, essaie de te souvenir, il y a bien une raison pour laquelle elle a décidé de te déplacer et de te mettre tout seul, au fond. »

La suite a duré une fraction de seconde. Des yeux de démons ont défiguré quelques instants ma bouille d’ange. Il s’est levé et a soulevé la table avec ses deux mains. La table s’est renversé. Il a crié, pleuré. J’ai essayé de l’attraper, pour le calmer, il s’est débattu. Le reste de la classe a eu peur, je crois. Maman était encore dans le couloir. Elle a entendu du bruit, est revenu en courant.
 » Qu’est-ce que vous faites à mon fils, lachez-le, vous l’avez frappé, je vais déposer plainte.
– Non madame, je ne l’ai pas frappé, j’essaie de le calmer.
– Lâchez-le.
Je l’ai lâché. Il a pleuré. Comme un ange, un tout petit ange.
– Elle ne m’a pas frappé Maman, va t-en, c’est bon.  »

On en a vécu d’autres des comme ça, avec S.. Ca se finissait le plus souvent dans mes bras. Il fallait le serrer fort, très fort et lui parler doucement, tout doucement. Il pleurait toujours à la fin. Un psychologue aurait essayé de trouver l’élément déclencheur, de parler avec lui, encore et encore, de lui faire mettre des mots sur ses colères, sur sa violence. Ce n’est pas mon travail.

« Il faudrait que S. voit le psychologue scolaire, cela pourrait nous aider, cela devrait l’aider. Il est en grande difficulté, a du mal à lire, à écrire, à suivre les apprentissages. Il en a besoin, vraiment. Mais pour ça, il faut que vous soyiez d’accord, il faut signer ce papier.
– Hors de question, mon fils n’est pas fou.
– Personne n’a dit qu’il était fou. On vous dit simplement qu’on ne peut pas gérer ses crises tous les jours, qu’il faut que ça s’arrête et pour ça, on a besoin de comprendre d’où elles viennent. La psychologue pourra peut-être comprendre, elle.
– Non, laissez moi tranquille, je ne signerai pas ce papier, je vais le punir, il va se calmer. »

Il a fallu du temps, beaucoup de temps. De la confiance, à la place de la méfiance. Des discussions, devant l’école, dans la rue. Des crises, des sanctions, des enfants blessés aussi. Autant d’ingrédients, pas miracles, mais qui cette fois ont fini par payer. Elle a signé.

Cela n’a pas changé grand’chose, du moins au début. Les crises ont continué, les difficultés sont restées, les conflits ont perduré. Avec moi, avec les autres. Mais de nouvelles choses se sont installées, des pistes ont pu être explorées. Une Auxiliaire de Vie Scolaire pour l’aider, lui donner confiance, le canaliser. C’est ce qu’il lui faut.

Aussitôt dit, absolument pas aussitôt fait. Il faut remplir un dossier épais, recevoir un certificat médical, convoquer une équipe éducative avec la maman, l’enseignante, la directrice, la psychologue scolaire, l’enseignant référent de la circonscription en charge des demandes d’AVS. On est déjà au mois de mars. Ce ne sera pas pour cette année. C’est pas grave, il lui en faut une, on en est sûr.

Janvier suivant. S. est désormais en CM1. C’est difficile, le retard est énorme. Il s’accroche, il essaie, il n’a pas fait une seule crise depuis le mois de septembre. Il a toujours la même bouille d’ange et n’a plus l’air de s’en plaindre. Dans la cour, plus d’histoires, S. semble apaisé, un peu. Dans la classe, il est sur une table isolée, au fond, mais pas seul. Elle n’a pas de table mais une chaise toujours collée à la sienne. S. 58 ans, une AVS comme on en voit peu. A l’écoute, à la bonne distance. Il l’adore.
 » C’est ma S. !
– Ta S. elle te fait du bien.
– Oui, elle m’aide.
– Elle fait les exercices à ta place?
– Non, elle m’explique, des fois elle écrit les réponses mais c’est moi qui lui dit.  »

Devant la photocopieuse, la directrice vient me voir, c’est la nouvelle enseignante de S.. Elle me tend deux feuilles. Evaluation de mathématiques – CM1 – Les fractions. Toutes les compétences sont acquises, toutes, sans exception. Je te jure que je ne l’ai pas aidé dit son AVS, il a tout fait tout seul.

Dans la cour, j’aperçois S. au fond. Je l’appelle, avec mes yeux froncés, je lui dis de venir me voir, tout de suite.
 » Qu’est-ce qu’il y a, j’ai rien fait, quoi ?
– Comment ça tu n’as rien fait, tu es sûr que tu n’as rien fait, je viens de voir la directrice.
– Eh beh quoi, elle t’a dit quoi la directrice, j’ai rien fait, j’te jure.
– Ce n’est pas ce qu’elle m’a dit. C’est quoi cette histoire ?
– Quelle histoire, j’comprends rien moi, je ne suis pas dans l’histoire.
– Comment ça tu n’as eu que des A en mathématiques ?  »

S. remonte sa bouille d’ange, ses yeux pétillent, les miens aussi.

Cocher la case, cliquer sur envoyer et attendre.

Dans ma REPpublique à moi, il y a des choses qui nous échappent. Parfois on les rattrape. Peut-être trop tard, peut-être pas.

L’e-mail est parti. J’ai cliqué sur « Envoyer » et il est parti. 
Y., lui n’est pas revenu. Je ne sais pas où il faut appuyer pour qu’il revienne.
Je ne sais pas non plus si un jour j’aurai des nouvelles.
Ni de Y., ni de l’e-mail.

En haut de la fiche, j’ai coché « signalement », juste à côté d’ « information préoccupante ». Il paraît que « signalement », c’est le cran au-dessus, c’est l’urgence. Alors c’est là que j’ai coché, puis j’ai écrit, j’ai raconté. « Faits, chronologies et propos », pas de sentiments, pas de déductions. Rien que des faits, rien que des propos, entre guillemets, s’il vous plait.

« C’est papa, il m’a tapé. La bosse, là, c’est papa. J’étais puni alors je pleurais. Il est rentré dans ma chambre et il m’a tapé. Maman n’était pas là. Il m’a fait mal. J’ai le stress, il est parti là, mais j’ai peur qu’il revienne, j’ai le stress, n’en parle pas à Maman maîtresse ».

Papa, ce n’est pas papa. C’est le nouveau copain de Maman. Un mois, peut-être six semaines qu’il vit avec Y., ses deux frères et Maman. Au début, Y. était fier. « C’est papa qui m’a emmené ce matin, il est gentil Papa. » S., son grand frère, était moins enthousiaste. « Maman, elle a changé, elle est pas pareil, je sais pas, je comprends pas ce qu’elle a ».

Jeudi, Y. m’a montré sa bosse, sur la tête. Je n’ai pas réagi. Je lui ai dit d’y mettre de la glace. Il ne m’a pas donné plus d’explication. Et puis Y., souvent il tombe, il gesticule, il violente aussi, parfois. Alors il a mis un bloc de glace.

Mais Y., depuis quelques semaines, il n’est pas tout à fait comme avant. Angoissé, encore moins concentré que d’habitude, ailleurs. Le même jeudi, G., la directrice du périscolaire, elle a demandé à Y. ce qu’il avait, pourquoi il était comme ça. C’est là qu’il lui a raconté. Et puis elle m’a raconté. Et puis le lendemain, je lui ai demandé s’il voulait me parler. Il a dit oui. Et il a parlé.

« J’ai rendez-vous avec Maman lundi, j’essaierai de lui en parler, d’accord ?
– Non, j’ai peur.
– Fais moi confiance Y., je vais trouver un moyen de lui en parler sans que ca ne retombe sur toi.
– D’accord maîtresse. »

Mais le temps presse. Alors ce même vendredi, à 18h, quand la maman de Y. vient récupérer ses fils à la garderie. G., la directrice du périscolaire, la prend à part et lui raconte ce que lui a dit Y..

« Non, c’est faux.
– Si maman, c’est vrai, tu n’étais pas là.
Y. pleure.
Silence
– Ahhh ! Oui !! J’étais là en fait, mais ça va, il ne t’a pas tapé fort. »

G. essaie de temporiser. Elle rappelle à la maman de Y. son rendez-vous avec moi lundi. G. propose d’être présente à ce rendez-vous pour parler entre adultes, pour essayer de comprendre ensemble pourquoi Y. ne va pas bien, en ce moment. La maman écoute et s’en va.

Lundi, le rendez-vous n’a pas eu lieu. La maman n’est pas venue. Personne n’est venu. Y. et S. absents. Un appel, deux appels, répondeur.

Ils sont partis. On les a vus. Lundi matin, devant la gare, les valises au pied. « On part chez ma mère, dans le Nord », c’est tout ce qu’a dit la maman à l’animatrice qui les a croisés là, à 10h.

Alors j’ai imprimé le formulaire, j’ai coché, j’ai rempli, j’ai signé et j’ai cliqué.
Et j’attends.
J’attends de savoir si quelqu’un a lu mon mail.
J’attends Y.

L’enfant sauvage

Dans ma REPpublique à moi, il y a des enfants qui ont, parfois, un sac à dos un peu trop lourd à porter. Alors on le porte, un peu, avec eux.

C’était au mois de Novembre. Elle était pieds nus. Elle n’avait pas de manteau. Elle était seule. Elle jouait, elle marchait, elle jouait, elle passait, elle repassait. Pas très bien coiffée. Très mal habillée. Des guenilles, je me souviens que c’est comme ça que mon collègue a décrit ses vêtements. « L’enfant sauvage », a-t-il a répondu quand je lui ai demandé de qui il parlait. Cela faisait trois jours qu’il la croisait, là, sur la place derrière l’école. A toute heure, toujours seule, toujours en guenilles. On n’a pas eu le temps de signaler quoique ce soit à la police, c’est elle qui nous a appelés. La gendarmerie, plus précisément. Une petite fille va bientôt venir s’inscrire chez vous, elle est déscolarisée depuis quelques mois, on suit sa maman.

Elles sont venues quelques jours plus tard. Avec des chaussures, cette fois. Des bottes même pour la maman. Des santiags qui font beaucoup de bruit quand elle marche. Sur le côté de la botte, à peine caché à l’intérieur, on aperçoit un petit objet attaché à sa cheville. C’est peut-être ça qui l’empêche de marcher vraiment droit. Ça ou autre chose. Il y a un homme avec eux. Et un petit garçon, dans une poussette. L’enfant sauvage regarde ses pieds, peut-être l’effet-chaussures. Elle regarde parfois la directrice aussi, mais vite fait. Puis elle regarde sa maman sortir péniblement de son sac les papiers dont on a besoin pour l’inscrire. Fiche de la mairie, carnet de santé, livret de famille. Nombre de frères et sœurs ? Un, il est là. Je vois inscrit sept enfants sur le livret de famille. Ah, oui mais non, c’est pas les miens, enfin c’est plus les miens, ils sont placés.

S. est arrivée dans ma classe. Avec sa bouille un peu crade, ses ongles longs remplis de terre, ses cheveux dans les yeux.
Pas facile de rester assise sur sa chaise.
Pas facile d’accepter le regard des autres.
Tu me les donnes ces cahiers, maîtresse ? Faut pas que maman elle paie ?.
Écris sur les lignes, S., non, plus petit.
Essaie de t’asseoir correctement, S.
Non, S., si tu as quelque chose à dire, lève le doigt.

« Maîtresse, !!! S., elle nous a tapés et insultés aussi….
– Oui, c’est parce qu’ils ont dit que ma mère elle était droguée. »

Jamais absente, jamais à l’heure. Elle lit. Elle écrit, pas très droit, mais elle écrit. Elle compte, elle calcule. Elle participe. Elle bouge. Elle tire la langue. Elle jette des objets sur les autres. Elle me regarde, beaucoup, tout le temps. Elle fait les exercices, enfin le premier. Pas les autres. De toutes façons, il n’y a plus de place sur la feuille et puis, un exercice, ça suffit, einh maîtresse.

« Je suis officier de gendarmerie, je m’occupe du suivi de contrôle judiciaire de Mme… vous êtes la maîtresse de la petite ? Est-ce qu’elle vient à l’école, est-ce que tout se passe bien ?
– Oui, tout va bien, elle est là, elle essaie, elle va y arriver, on s’en occupe. »

La réunion avec les parents de la classe est prévue dans trois jours. Je mets un mot dans le carnet de liaison et puis j’en parle à la sortie de l’école. La maman de S. ne viendra pas.
« Je ne peux pas. En fait, vous savez, je n’ai le droit de sortir qu’à certaines heures, sinon le truc là dans ma chaussure, il sonne et puis ils viennent me chercher.
– Vous voulez que je demande une autorisation spéciale au juge ? Je peux le faire.
– Non, vous me raconterez. »

La Voix d’Or de l’Afrique, un album pour enfants qui raconte l’histoire de Salif Keïta, sa maladie, sa différence, son combat solitaire pour devenir ce qu’il est aujourd’hui, contre la rigidité de certaines traditions, les préjugés. Les images sont belles, les textes chantent. Quand la classe est agitée, je n’ai qu’à lancer la chanson « La différence » et ils reprennent tous en choeur : «C’est la différence qui est jolie… ». S. a très vite appris les paroles. Elle ne chante pas, elle murmure, les yeux dans le vague.

« Pourquoi est-ce que Salif s’enfuit de chez ses parents ?
– Pour faire de la musique, pour chanter.
– Parce que son papa le met dehors.
– Parce qu’il ne sait pas où aller.
– Parce qu’il ne veut plus qu’on le rejette.
– Parce qu’il veut être libre, maîtresse !
S. a crié. Elle est debout.
– Oui S., qu’est-ce que ça veut dire être libre ?
– Faire ce qu’on veut, aller où on veut, ne pas aller en prison… »

Ça y est , elle a des amies. Elle joue, elle parvient à rester assise plus de 5 minutes, pas 10 non plus, mais au moins 6. Elle écrit un peu moins gros. Elle jette un peu moins d’objets. Elle n’insulte presque plus. Elle fait deux exercices sans remplir la feuille. On avance, doucement, mais ensemble. Elle me regarde toujours, beaucoup, tout le temps.

Retour de vacances d’hiver. S. n’est pas là. C’est sa première absence depuis qu’elle est dans ma classe. J’en parle à la directrice. On se dit qu’on attendra demain. Le lendemain, S. est là. Elle est coiffée. Elle a des chaussures qui brillent, un vrai manteau et il y a deux adultes autour d’elle. Elle regarde par terre. On peut vous parler ? Va dans la cour S..
Éducateurs. Foyer. Maman incarcérée. Contrôle judiciaire violé. Enfants placés. Foyer loin de l’école. On ne peut pas la laisser ici. Si. Non. Si, il faut. Non, on ne peut pas, c’est trop loin du foyer. Quelques semaines, quelques jours. D’accord.
Maîtresse, je ne veux pas changer d’école, je veux rester avec toi, ici. On va essayer S., on va voir. Travaille, ne t’occupe pas de ça.

« Tu peux emmener tous les cahiers S., je te les donne, tu les montreras à ta nouvelle maîtresse pour qu’elle voit tout ce que tu sais faire. Je l’ai eue au téléphone, elle va t’apprendre plein de choses elle aussi, tu verras.
Elle fouille dans sa poche, en sort une poignée de bonbons, tous différents.
– Je les ai piqués un peu partout dans le foyer, mais je n’en ai trouvé que 22, on est 25, comment je fais ? »

J’ai croisé sa maman quelques semaines plus tard. Seule, toujours avec ses santiags. Au coin d’une rue, tôt le matin. Elle est venue me voir, s’est excusée, m’a dit qu’elle attendait un ami qui devait l’emmener voir S. au foyer, avant qu’elle ne parte à l’école. Je vais la récupérer, le juge il a dit un an, après je vais la récupérer.

Un an a passé. Elle n’a pas récupéré sa fille. Ni son fils. La maman de S. est morte. La rumeur est arrivée jusqu’à nous. Personne n’a pu nous dire quand, comment, ni pourquoi. Personne ne peut me dire où est S. aujourd’hui, comment elle va, est-ce qu’elle est heureuse dans son école. Je ne suis pas enquêtrice, je ne suis pas gendarme, je ne suis pas juge, je suis enseignante. C’est tout.

Anouk F

A 7 ans, elle a (déjà) peur d’être une fille.

Dans ma REPpublique à moi vivent les hommes et les femmes de demain. Des hommes qui ne forceront pas des femmes à les embrasser. Des femmes qui seront convaincues qu’elles sont les égales de ces hommes. Un beau projet mais avec des obstacles, beaucoup d’obstacles.

Elle est dans le couloir, le dos contre le mur. Elle regarde ses chaussures. Et regarder ses chaussures, ce n’est vraiment pas son genre à M.. M, d’habitude, elle regarde les autres franchement, avec un beau sourire, un peu espiègle même. Elle chahute, elle court, elle rit. Mais aujourd’hui, hier, et depuis quelques semaines, M., elle regarde ses chaussures et elle ne sourit plus beaucoup.

Devant elle, nous sommes trois. La directrice, moi et une autre enseignante. Mais pas l’enseignante de M. Nous avons peut-être l’air de l’accuser, alors M. essaie de reculer mais avec le mur derrière, elle ne peut pas. Je m’approche, me mets à genoux.

« Tu dois nous dire M., qu’est-ce qui s’est passé exactement, qu’est-ce qui se passe avec A., qu’est-ce qu’il te fait, qu’est-ce qu’il te dit ?
– ….
– M., c’est important d’en parler, on va t’aider.
– Ma maîtresse, elle m’interdit de « rapporter ».
– Et bien nous, on te dit de le faire, alors vas-y, rapporte. »

Le silence est gênant. On se regarde toutes les trois, un peu inquiètes de ce qui va se dire, et de ce qui va se passer ensuite. La maîtresse de M. n’est toujours pas sortie de sa classe.

« Lundi matin, pendant la récréation, il a demandé à I. de me tenir les bras.
– Pourquoi faire ?
– Pour venir m’embrasser, là, au coin de la bouche.
– …
– Je ne voulais pas, je lui ai dit, je me suis débattue, mais ils me tenaient alors… »

Elle a l’air soulagée. Elle l’a dit. Mais elle regarde toujours ses chaussures. Et nous, on se regarde. Plus inquiètes non, en colère, oui. Surtout quand M. poursuit. Quand elle raconte que ce n’est pas la première fois. Quand elle se lâche, quand elle dit qu’elle a peur, qu’elle ne veut pas être punie parce qu’elle a rapporté. Quand elle raconte que ce même lundi, dans le rang pour sortir de l’école, il était derrière elle, s’est approché de son oreille et lui a dit : « Je vais te baiser ».

A. a six ans. Haut comme deux pommes et demi. Pas très à l’aise dans ce petit corps. Pas très à l’aise dans sa vie, non plus. La maman de A. parle fort. Elle nous promet qu’elle va lui en mettre une, pour lui faire comprendre. On lui dit que ce n’est pas nécessaire, qu’il faut peut-être plutôt parler avec lui, essayer de comprendre pourquoi il fait ça, essayer de lui faire comprendre que, même à six ans, on ne force pas une fille à l’embrasser. Que la petite fille est choquée, qu’elle a peur, qu’elle a été agressée.

Le mot est lâché. Agressée.
Agression physique à caractère sexuel.
Le mot est fort, mais il est lâché.
Le mot effraie, mais il est vrai.

M. a 7 ans, elle se construit, elle découvre sa féminité, son corps. Et M. elle a peur, déjà.
Elle a peur qu’on lui tienne les bras pour lui voler un bisou.
Elle n’a pas forcément compris cette petite phrase que A. lui a sussurée dans l’oreille, mais cette phrase, elle lui fait peur.
Elle est une fille et voilà qu’elle a peur d’être une fille.

La maîtresse de M. et A. temporise. Elle n’a rien vu, rien remarqué, enfin si, peut-être une fois, un bisou qui « n’a pas eu l’air de plaire à M. », mais « ce sont des jeux d’enfants… ».

Réunions, sanctions, sollicitation de la psychologue scolaire, intervention d’un représentant de l’inspection, réunions, solutions, temporaires. Mais pas de solution radicale, définitive.
A. a besoin d’aide, M. a besoin d’être protégée.

Nous avons proposé à M. de changer de classe. Elle a réfléchi. Elle a refusé. Elle ne veut pas quitter ses copines. On la comprend. Et on attend. On attend que M. relève peu à peu les yeux de ses chaussures et qu’elle retrouve ce regard franc, bleu et fier qui lui va si bien.

C’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi….

Dans ma REPpublique, il y a aussi (et surtout) des jolis moments. Des moments de fierté, de solidarité et de bonheur, simplement.

Elle a les joues toutes rouges et se cache le visage derrière ses mains et ses lunettes. Mais je l’ai vue, elle sourit, elle rit même. Derrière elle, toute la classe est debout et applaudit chaudement, sincèrement. A. n’a fait que deux fautes à la dictée et je l’ai dit à tout le monde quand je le lui ai rendue. Elle regarde sa feuille plusieurs fois, n’en revient pas. Il y a des -s aux pluriels, des -nt à la fin des verbes. Champignons est écrit correctement, panier aussi.

Le mois dernier, quand j’ai reçu la maman de A. pour lui rendre le bulletin de sa fille, je lui ai dit qu’elle était capable, qu’il fallait juste qu’elle accepte de sortir de sa coquille. Oui, elle est arrivée en France il y a tout juste un an. Non, elle n’a (presque) plus besoin des heures de classe spécialisée avec l’enseignante qui s’occupe des enfants non francophones. Oui, A. a peur qu’on se moque d’elle. Non, A. n’est pas incapable d’y arriver.

Aujourd’hui, moi aussi je suis fière. Je suis fière d’avoir eu raison. Je suis fière de l’avoir, parfois, un peu, bousculée A..

« Où se trouve le verbe dans cette phrase ?
– Moi, moi ! Moi ! Moi ! Je sais !! »

Une quinzaine de bras sont levés. Pas celui de A. Alors c’est A. que j’interroge. Silence. J’insiste. Silence. Je reformule la question. Silence. Je sais que A. sait. Je sais pourquoi A. ne répond pas. Elle a peur de se tromper. Elle a peur de moi, peut-être. Peur des autres, aussi. Peur d’elle-même surtout.

« A. lève-toi, viens au tableau. Relis la phrase.
– Les enfants jouent dans la cour.
– Bien A. Souviens-toi comment on trouve le verbe dans la phrase.
– On met la phrase à la forme.. né… négative ?, elle chuchote, ouvre à peine la bouche.
– Oui.
– Les enfants ne…. » Elle s’arrête, ses mains tremblent. Je n’insiste pas plus, pas aujourd’hui.

J’ai recommencé le lendemain, le surlendemain. Parfois en lui parlant doucement, tout près. Parfois en haussant le ton. Parfois en restant, exprès, à l’autre bout de la classe, pour l’obliger à parler plus fort. Parfois en lui trouvant un petit surnom.

O., la maîtresse qui lui apprend le français six heures par semaine me dit que A. est une vraie pipelette dans sa classe, qu’elle répond au tac au tac à toutes les questions. Sauf que dans la classe de O., ils ne sont que 5, parfois 6. Dans ma classe, on est 26.

Mais je savais qu’elle arriverait cette petite victoire. On le savait tous d’ailleurs, dans la classe. Parce que ce matin, ce n’est pas moi qui leur ai demandé d’applaudir. Ils se sont tous, spontanément, levés et ils ont tous, spontanément, applaudi. C’était beau parce que c’était vrai.

C’était beau parce que c’est ça, aussi, et surtout, mon métier.

Anouk F