Chroniques

Respire, ça va bien se passer…

Dans ma REPpublique à moi, on vit parfois des moments intenses, des montées soudaines d’émotions, puis des descentes toutes aussi brusques.

L’angoisse commence doucement à monter. Tranquillement. Je la sens, là, quelque part dans mon ventre, alors j’essaie de contrôler mes yeux pour qu’ils arrêtent de regarder. Je me dis que ça va bien se passer. Ou plutôt que ça ne va pas se passer. Pas cette fois, ce n’est pas possible.

On est en CE2. On est en mai. Les choses ont évolué. Il y a des questions qui ne se posent plus, maintenant. Non, c’est sûr, je m’en fais pour rien. Ca ne va pas arriver.

La feuille de classeur de M. se remplit, vite. Forcément, il saute une ligne à chaque mot dicté.
Sa table est juste devant la mienne.
Sa feuille pile dans ma ligne de mire.
Je ne regarde pas les fautes, non, ce n’est pas le propos.
Ils écrivent des mots, on les corrige ensemble. On conjugue, on accorde. Tout le monde essaie.
Le recto de la feuille de M. commence à être bien rempli.

Je ne peux rien faire.
L’angoisse continue à monter.
Plus M. gratte sa feuille, plus de sales petits papillons noirs me triturent le ventre.

Il reste trois lignes sur le recto de la feuille.
Plus que deux.
Je sens quelques gouttes perler sur mon front.

Non, reprends-toi, ais confiance, cette fois, il ne va pas le faire, il ne va pas te poser la question. Il a compris, il a grandi, tu lui as appris tellement de choses…

Une ligne.
Une moitié de ligne.

J’enlève mon gilet. J’ai chaud. Très chaud.
Mes joues sont rouges, je le sens.

Il a écrit un mot à la fin de la dernière ligne du recto de sa feuille.
On y est.
C’est maintenant ou jamais.

J’aimerais tellement que ce soit jamais. Plus jamais.

Il lève les yeux de sa feuille. Pivote très lentement sa tête vers l’arrière. Son regard croise le mien.
Mes yeux l’implorent, le supplient. Je finis par les fermer.
Les papillons s’agitent.

« Maîtresse ?
– Oui M. (ma voix tremble)
– …
– Oui M., qu’est-ce qu’il y a ?
– Je n’ai plus de place sur ma feuille, comment je fais ?.»

En attendant Papa.

Dans ma REPpublique à moi, on vit parfois au rythme des émotions des uns et des autres. On y croit avec eux, on n’y croit plus, parfois aussi. Et, heureusement, il nous arrive de nous tromper.

« Maîtresse, maîtresse ! Papa est là, il est venu ! »
K. a les yeux mouillés. Il est surexcité. Je crois que lui-même n’en revient pas.

Neuf mois qu’on se côtoie, K. et moi. Neuf mois qu’on apprend à se connaître, à s’aimer, parfois, même si on n’est pas obligés. Neuf mois qu’il me parle de lui, quand il peut, quand il va mal.

Papa, il est parti.
Papa, il ne me répond pas au téléphone.
Papa, il a une nouvelle famille.
Papa, il ne m’aime pas.

Ca, c’est quand il ne va pas bien. Quand il a menti. Quand il s’est écrit avec un stylo rouge sur la main et qu’il est venu me voir en m’assurant que c’était S. qui lui avait fait ça. Comme je sais qu’il a menti, et qu’il sait que je sais, il pleure. Beaucoup. Bruyamment. Et puis, après, longtemps après, il parle. De Papa. Qui n’est pas là. Et c’est pour ça.

K., il aime beaucoup Maman. Et Maman le lui rend bien. Les voir ensemble, c’est un peu comme voir des meilleurs amis parfois, des frères et sœurs une autre fois. Ils vivent tous les deux. K. aide Maman à préparer son examen. Elle veut devenir conductrice de taxi. Il faut réviser les maths, le français. K., il est doué, alors il l’aide. Et il l’aide bien.
On pourrait presque dire qu’ils se suffisent tous les deux.
Presque.
Parce que K., il lui manque Papa.

A chaque fois, juste avant les vacances, il vient me voir à mon bureau.
A chaque fois, il a ces mêmes yeux qui pétillent, ce sourire qui lui remonte jusqu’aux oreilles.
A chaque fois, il est sûr de lui, il y croit.
« Papa, il va venir me voir pendant ces vacances, maîtresse, j’en suis sûr ! »

A chaque retour de vacances, K. traîne les pieds, regarde le sol.
A chaque retour de vacances, K. se remet à mentir, à pleurer.
Je n’ai pas besoin de le lui demander.
Papa n’est pas venu.
Je commence à perdre espoir, moi aussi.

Hier, K. est entré dans la classe, n’a regardé que moi, avec un énorme sourire et s’est approché.
« Maîtresse, maman a réussi son examen !
– Génial K., c’est super ça ! Tu la féliciteras de ma part. C’est un peu grâce à toi, tu sais !
– Oui, je suis content pour elle.
– De toutes façons, je la verrai demain, vous venez tous les deux à la kermesse ?
– Oui, maîtresse et il y aura aussi Papa ! »

Je n’ai pas répondu. Je n’ai pas relevé. Je ne l’ai pas cru. Je me suis juste dit qu’il allait, encore, être déçu, très déçu.

Ils sont arrivés. J’étais en train de remettre en place le stand de jeu que je tenais, à la kermesse, quand j’ai relevé le regard et les ai vus, tous les cinq. K, maman, un homme, une autre femme et une petite fille.

C’est là que K. a couru vers moi. L’homme est venu me saluer.
« Bonjour Monsieur, je suis très contente de faire votre connaissance, K. parle beaucoup de vous.
– Ah bon ?
– Oui, il était vraiment très heureux hier quand il m’a dit que vous viendriez, très heureux.
– Ah. Oui, c’est vrai qu’on se voit peu, mais ça va changer. »

L’homme regarde son fils. K. a entendu. K. l’a cru.

Qu’est-ce que tu fais pour les vacances ?

Dans ma REPpublique à moi, on se sépare, contre notre gré, pendant plusieurs jours, plusieurs semaines, parfois. Mais on y pense, souvent, tout le temps.

Vacances de printemps.
Pour moi, pour mes enfants, ce sont les vacances dans les forêts, dans les champs, dans les rivières et cette année aussi, un peu, à la mer.
Pour moi, pour mes enfants, ce sont les vacances de la famille, des grands-parents, des arrières-grands-parents, des oncles, des tantes, des cousins.
Pour moi, pour mes enfants, ce sont les vacances du bonheur, des rires, de l’extérieur.

Mais pour eux ?

La rentrée, c’est dans deux jours. Je ne dis pas que j’ai pensé à eux tous les jours pendant ces deux semaines, mais je me suis, souvent, demandé ce qu’étaient leurs vacances de printemps, à eux. J’y pense encore un peu plus aujourd’hui.

A., arrivé de Syrie il y a deux mois. Il n’avait pas de chaussettes avant qu’on se quitte. C’est bien, il n’en a plus besoin maintenant. Son manteau était un peu trop grand, ses pulls un peu troués. Comment sont ces Tee-shirts ? En a t-il ? H., sa jolie petite sœur, qui sourit tout le temps et me répond, inlassablement « Ca wa bien, merci », a t-elle trouvé des jouets pour s’occuper pendant ces deux semaines dans ce tout petit appartement, dans cette petite chambre qu’ils partagent avec Papa et Maman ? Avec Maman, allongée, malade, depuis son arrivée, depuis leur traversée ?

A quelques rues de là, je me demande que ce M. a fait de ces vacances. Avant de partir, il m’a promis qu’il ne jouerait pas « trop » à la Play Station. Il m’a assuré qu’il lirait « au moins un livre, je te raconterai après maîtresse, promis ». Il m’a aussi juré qu’il ferait ses devoirs, cette fois, « tu peux me croire.  En plus, elle est jolie la chanson qu’on doit apprendre, maîtresse ».

Et K. ? Est-ce que Papa est enfin venu le voir ? A chaque vacances, il y croit, il m’en parle. « Je suis sûr qu’il viendra cette fois maîtresse, j’en suis sûr, il me l’a dit, au téléphone, je suis trop content ». Et puis à chaque retour de vacances, il fait la grimace, il est triste. Pas besoin de lui poser la question.

Oh, H., je sais ce qu’elle a fait de ses vacances ! Pas de rivière, pas de forêt, pas de Papi, ni de Mamie, trop loin. H., elle a révisé. Sans relâche. Comme si elle passait le Bac en rentrant. Elle a fait des exercices, puis Maman lui en a donné encore d’autres, puis elle en a réclamé encore. Elle a lu, beaucoup, elle a écrit, énormément. Elle aime ça H., presque trop.

Et E. ? Est-ce qu’il sera là lundi ? J’espère que non. Je l’aime bien, E., il apprend vite, il est gentil. Un peu brusque, presque violent, mais il s’améliore. Je l’aime bien mais j’espère qu’il aura enfin quitté ce petit hôtel dans lequel l’association les a placés, quand ils sont arrivés d’Albanie, le mois dernier. J’espère qu’avec son grand frère, ils auront trouvé un autre espace de jeu que la rue qui longe l’école, dans laquelle on les voit traîner avant, après, et même pendant, parfois.

Lundi, avec ou sans E., on va reconstituer notre petite famille, pour quelques semaines encore. Quelques semaines ensoleillées, brillantes, pendant lesquelles on va apprendre encore mais on va construire aussi. Il faudra préparer un beau spectacle pour la fin de l’année. Il faudra penser à de jolis cadeaux pour la fête des parents.

Il faudra aussi doucement préparer notre séparation, la vraie cette fois.
Se dire au-revoir.
Ou à bientôt.

Se faire confiance, entre professionnels, pour l’aider.

Dans ma REPpublique à moi, on observe, on analyse, on essaie de comprendre. Quand on pense avoir la solution, on fonce. Mais il y a des murs, de très hauts murs qui se dressent, parfois, et font mal.

Ca fait des semaines que je l’observe. Que j’essaie de le comprendre. Que j’essaie de l’aider. Mais je n’y arrive pas. Des semaines que je me demande ce qui ne va pas, pourquoi M. ne fait jamais ce que la consigne lui demande de faire, pourquoi M. pose toujours des questions à côté du sujet, apporte toujours des réponses loin, très loin de la plaque.

J’en ai parlé avec ses anciens enseignants.
J’en ai parlé avec ses parents.
Je l’ai « signalé » au RASED (Réseau d’Aide et de Soutien aux Enfants en Difficulté).
M. n’a pas changé.
Ailleurs, il est ailleurs, tout le temps.

Il sourit pourtant, il est gentil.
Il essaie, il a envie, très envie.
Mais il n’y est pas.

Déficience ? Non, disent les tests psychométriques.

Une fois, une Auxiliaire de Vie Scolaire assigné à un autre élève de l’école est entrée dans ma classe. Son élève était absent.

« Assieds toi à côté de M., si tu veux, pour voir, ça va peut-être l’aider ».

Miracle. Fils connectés. Un autre M.
S. n’a pas fait les exercices à sa place. Elle s’est juste assise, là, tout près de lui. Elle l’a regardé, elle lui a donné confiance. Il a réussi. 100% à la dictée. Des calculs justes, des opérations bien posées.
J’ai dû me pincer pour le croire.

« Troubles de l’attention et de la concentration », dit le rapport de la psychologue scolaire.
« La présence d’une AVS à ses côtés semble nécessaire », conclut le même rapport.

La machine se met en branle.
Dossier GEVASCO à remplir de mon côté.
Dossier MDPH du côté de la maman. Oui, MDPH, Maison Départementale des Personnes Handicapées. Non, M. n’est pas handicapé, mais c’est ainsi, c’est la MDPH qui attribue – ou pas- les AVS.

La maman de M. doit aller voir son médecin de famille. Il doit absolument remplir un certificat médical pour compléter le dossier et qu’il aboutisse.

Les jours passent. M. entre dans ma classe, une enveloppe à la main. Victorieux.
Le dossier. Complet.
Ou presque.
Le médecin a refusé de signer le certificat médical.

J’appelle le docteur, lui explique, lui demande simplement de signer pour faire aboutir des semaines d’observation, de travail, pour aider M.

« Cet enfant n’est pas handicapé, me répond le docteur.
– Je sais, je n’ai jamais dit ça, mais c’est la procédure, faisons-nous confiance, entre professionnels.
– Non, je ne signerai pas ce papier. Et j’ai bien expliqué à la maman de M. qu’elle devait arrêter de vous écouter. Vous vous rendez compte que vous êtes en train de lui faire croire que son fils est handicapé ?
– Mais je ne lui ai jamais fait croire ça, nous lui avons expliqué, démontré, prouvé. Ecoutez moi, croyez moi, contactez la psychologue scolaire si besoin… »

Il a raccroché.
Je suis rentrée dans ma classe.
J’ai regardé le dossier.
Incomplet.

M. s’est retourné. Inquiet.
Je lui ai dit de ne pas s’en faire, que j’allais trouver une solution.
Il m’a crue. Je ne sais pas s’il a bien fait.

Se battre, pour elle, et pour moi.

Dans ma REPpublique à moi, pas de gros titres avec « le dernier scandale sanitaire », mais des enfants qui en sont victimes et des mamans qui essaient d’apprendre à se défendre.

« Mais, je ne sais pas, moi, j’étais jeune, j’avais 16 ans. Mais je leur avais demandé, pourtant, si ça craignait rien, je m’en souviens, ils m’avaient dit non ».

La maman de K. s’est souvenue.
Quand elle a vu la psychologue scolaire, quand celle-ci lui a présenté les résultats de sa fille, lui a expliqué que K. était « déficiente », que ça voulait dire qu’elle n’était pas en capacité d’apprendre comme les autres enfants de son âge, quand elle lui a dit qu’il allait falloir lui trouver une classe adaptée, pour l’aider.
Sur le moment, elle a semblé soulagée.
On s’occupait de sa fille, enfin.
On s’intéressait à elle, enfin.
Et puis, le lendemain, elle m’a appelée, à l’école.

«Elle est là, la psychologue ? Je voudrais lui parler .
– Non, elle n’est pas sur l’école, là, mais je peux lui dire de vous rappeler, tout va bien ?
– Oui, oui ca va, c’est juste que je me suis souvenue.
– Souvenue de quoi ?
– Quand j’étais enceinte de K., j’étais épileptique, j’ai fait une crise et ils m’ont dit de prendre de la Depaka, je ne sais plus comment ça s’appelle.
– De la Depakine ?
– Oui, voilà, c’est ça. Et là, j’ai entendu que ça pouvait avoir des effets sur les enfants. »

Elle a bien entendu. « Un risque supérieur de déficience cognitive : 42% des enfants exposés à la Depakine pendant la grossesse ont un QI inférieur à 80 », dit cet article.
K. a 70.
Ses deux petits frères apprennent vite, eux, beaucoup plus vite qu’elle.
« C’est le petit de 5 ans qui lui dit le nom des lettres, elle ne retient pas, elle ne comprend rien »
Maman sait lire, écrire, compter. Elle essaie d’aider sa fille, mais n’y arrive pas. Maintenant, elle sait pourquoi.

« Oui, je suis gitane, et alors ? J’ai mon brevet, je travaille moi ! Dans l’autre école, ils mettaient toujours ma fille toute seule, au fond, ils lui disaient de faire des dessins
– Je suis désolée, madame, mais ça y est, on sait maintenant, on va l’aider. »

Pendant la réunion prévue ce matin pour demander officiellement l’orientation de K. en classe spécialisée, j’avais préparé les coordonnées d’une association de victimes de la Depakine, mais je n’osais pas, j’avais peur de la brusquer, de la forcer.

« Mais, elle s’en sort bien, quand même je trouve, par rapport à d’autres enfants que leur mère elles ont pris ça. J’ai lu des trucs terribles sur Internet, dit Maman
– On peut dire ça oui, mais vous avez des droits, vous savez, il y a des associations qui existent, qui se battent contre le laboratoire qui a fait circuler ce médicament, appelez-les.
– Elles vont m’aider? Et les laboratoires là, ils vont dire qu’ils ont fait une erreur, ils vont s’excuser ?
– C’est possible oui, en tous cas, il faut essayer.
– Oui, oui, je vais essayer, je vais me battre, pour K., pour moi. »

Votre correspondant n’est pas disponible pour le moment.

Dans ma REPpublique à moi, la communication, on adore, vraiment. Mais parfois, on galère, beaucoup.

On ne l’a pas entendu tout de suite. Forcément, on était en train de répéter ensemble « La Croisade des Enfants » avec le vrai Jacques Higelin, vivant, sur l’écran du TBI.

Tout le monde chantait, même A., le Syrien, qui arrivait à bredouiller quelques mots.
E., arrivé d’Albanie il y a un mois tout juste, fredonnait. Je n’étais pas très loin de lui et j’ai entendu quelques mots justes, dans sa voix.

On chantait, donc. Et on ne l’a pas entendu.
Quand la musique s’est arrêtée, que les enfants se sont calmés, on a commencé à se dire que ce bruit-là n’était pas ordinaire.

Ce n’était pas le mien. Le mien, il chante un morceau de Broken Back, Halcyon Birds, j’adore.
Non, celui-là, il faisait juste Biiiiiiiiip, Biiiiiiiiiiip.
On s’est tous regardés. Pas E., il regardait ses pieds, et a commencé à poser ses mains sur ses joues, toutes rouges.

Je me suis approchée de lui, puis de son cartable.
Ca venait bien de là.
E. m’a regardé et a glissé sa main dans le sac.
Ca sonnait encore, et encore.

« Maman » a t-il réussi à bafouiller, honteux.
«Téléphone, école, NON », lui ai-je répondu, avec des gestes.
« D’accord, d’accord ». Il a raccroché.

J’ai pris l’appareil sur mon bureau.
Il a sonné, sans discontinuer, pendant près d’une demi-heure.
A moitié lassée, à moitié inquiète, j’ai fini par me dire que ça devait être important, alors j’ai répondu.

« Allo ?
– Allo ? Dfsqfqsfbuigouygbyugdbv fdsfqdqfqsibhidsqfg fdshquifhduiqbfds fdsqdfuidsqfu E.
– Je ne comprends pas l’Albanais, je suis désolée.
– Fdqsfdq fdsqfdi fdsqfdi fdsqfdi fdqsfdi fqsdfqser E., E., E. »

Je suis allée chercher E., lui ai passé le téléphone.
Ce qu’ils se sont dits, évidemment, je n’en sais rien. Mais ça a duré un long moment. Toute la classe écoutait, médusée.

E. a fini par raccrocher.
Il est retourné à sa place.
Il a mis ses cahiers dans son cartable, sa veste sur son dos et est sorti de la classe.

« E., tu vas où ? L’école n’est pas terminée, il reste une heure de classe.
– Maman, téléphone !
– Oui, E., j’ai bien compris que c’était Maman au téléphone mais pourquoi tu t’en vas ?
– Maman, école ! »

E. me montre la rue, le portail. Je descends avec lui. On attend quelques minutes. C’est long, je ne sais pas ce que je fais là.
Maman finit par arriver, avec un homme, dans une grosse voiture.
Ils ne se garent pas, ne descendent pas de la voiture.
L’homme klaxonne. Maman me fait coucou, avec un grand sourire.
E. monte dans la voiture, fait un signe de la main : « A bientôt, maîtresse ! » et s’en va.

Même pas peur !

Dans ma REPpublique à moi, on met des mots sur tous les maux, sans tabou et tous ensemble.

« Mais, Maîtresse, c’est quoi un terroriste en fait ? »

L’attentat a eu lieu trois jours plus tôt. Un supermarché. Une toute petite ville de province.

« Mais, normalement, ça se passe à Paris, ces trucs-là, non? »

Paris c’est loin.
Paris c’est pas nous.
Paris, ça n’existe presque pas, en vrai.

Le Super U, ils connaissent tous. Quand ils ont vu les images à la télé, pendant le week-end, ils ont reconnu le grand U bleu, « comme derrière chez moi, maîtresse! ». Mais le reste, ils n’ont pas vraiment compris. On ne leur a pas vraiment expliqué.

Je suis tombée sur une discussion entre enseignants, sur un réseau social.
« Et vous, vous allez en parler en classe ?
– Ah non, s’ils ne posent pas de question, je préfère éviter, répondait l’un.
– Bien sûr que non, c’est aux parents de faire ça. On risque de leur faire peur, rajoutait l’autre ».

Et si les parents n’en parlent pas ?
Et si les enfants ne posent pas de question ?

On a regardé une petite vidéo. Un petit sujet qui résumait ce qui s’était passé.
Otages.
Ravisseur.
Morts.
Blessés.
Survivants.
Etat islamique.
Terroriste.

Oui, ça a été long.
Non, cela n’a pas été simple.
Mais on a parlé.
On a mis des mots. Des mots simples, trop simples diront certains. Mais des mots, c’est l’essentiel.

« Mais pourquoi ils tuent maîtresse ? Ils ont la même religion que moi mais dans ma religion, on ne tue pas, on n’a pas le droit »

Ils se sont livrés.
Ils se sont offusqués.
Ils se sont opposés.

« Un terroriste, c’est quelqu’un qui sème la terreur, qui veut qu’on ait tous peur, qu’on arrête de vivre tellement on a peur »

D. s’est levé et, fièrement, il a dit « Bah moi, je n’ai même pas peur ! »
« Moi non plus » a ajouté A., puis Y., puis L., puis tous les autres.

Moi non plus, a pensé la maîtresse, encore moins maintenant.

Est-ce que tu m’aimes ?

Dans ma REPpublique à moi, quand on aime on le dit. Et quand ce n’est pas réciproque aussi.

J’avoue que je me suis sentie un peu honteuse.
Je suis arrivée avec mon air de méchante maîtresse et j’ai demandé, très fermement, à S. de me donner ce petit bout de papier que M. venait, pas tout à fait discrètement, de lui faire passer, en pleine séance de grammaire sur les compléments d’objet.

On peut dire que celui-là était pour le moins direct.
« Es que tu m’ème ? » avait écrit le garçon, de sa plus belle écriture.

Quand je lisais le message, je voyais le visage de M. se décomposer.
Sans réfléchir, je lui ai immédiatement demandé d’aller changer sa couleur sur notre petite échelle de comportement et d’aller se rassoir.

La tête dans ses baskets, M. a boudé.
S. a eu droit à la même sanction, mais semblait un peu moins affectée.

Pendant l’heure qui a suivi, M. m’a beaucoup regardée.
Je le regardais aussi.
Et je regardais le petit bout de papier.

NON avait écrit en très gros S., pour lui répondre.

Juste avant la récréation, M. est venu me voir.
Loin de lui l’idée de vouloir s’excuser pour le bout de papier.

« Maîtresse, est-ce que tu peux juste me dire ce qu’elle a répondu, s’il te plaît ? »
J’ai hésité. Et puis j’ai froissé le petit bout de papier.
« Elle n’a pas eu le temps de te répondre, M., j’ai pris le papier avant. »

Il a souri. Je ne sais pas si j’ai bien fait.

Ces enfants-là

Dans ma REPpublique, les êtres naissent libres et égaux en droits. Pour de vrai, cette fois.

La première fois que K. est arrivée près de ma classe, elle avait l’air de s’excuser d’être là. Sa maman était à côté. Comme elle n’avait sur elle ni cartable, ni trousse, je leur ai dit de rentrer chez elles, que K. ferait sa rentrée le lendemain.

K. s’est un peu éloignée et puis Maman m’a dit :
« Elle est timide, c’est pour ça.
– Oui, je vois ça, ne vous inquiétez pas, ça va aller.
-Oui, bon bah en plus, comment dire, elle ne sait pas trop faire.
-Elle ne sait pas trop faire quoi ?
-Rien, elle ne sait rien faire. Elle ne sait pas lire, juste elle écrit son prénom, tu vois. »

Je ne vois pas non. Enfin pas encore très bien.
Quand j’ai appelé son ancienne école, dans un autre département, le directeur, qui était aussi apparemment son maître a eu très exactement ces mots :
« Ah, vous savez, ces enfants-là, bon, ils viennent pas à l’école souvent alors bon, on fait ce qu’on peut quoi.
– Ce qu’on peut, c’est à dire ? Avez-vous un bulletin ? Pouvez-vous me dire quel est son niveau, précisément ?
– Bah, je vous dis, ces enfants-là, quoi, vous les connaissez. »

Non, Monsieur, je ne connais pas « ces enfants-là ». Je connais des enfants, toutes sortes d’enfants, tous différents, tous uniques. Je ne connais pas non plus « ces familles-là », ni « ces mamans-là ».

K. est arrivée le lendemain. Grande, un peu ronde. Souriante. Serviable. Discrète.
Je prends un peu de temps avec elle.
Elle ne connaît pas le nom des lettres.
Elle ne reconnaît pas les chiffres.
Elle ne sait pas compter.
Elle ne sait évidemment pas lire, non plus.

K. est arrivée jusqu’au CE2 sans connaître les lettres, ni les chiffres. Juste parce que vous savez, « ces enfants-là ».

Je lui prépare un classeur. Des lignes d’écriture, des touts petits calculs avec des formes à entourer, des dessins aussi, pour ne pas trop la charger.

Ce soir, la psychologue scolaire est entrée dans ma classe.
Elle sortait d’un rendez-vous avec la maman de K.
Pendant ce rendez-vous, la psychologue lui a expliqué que sa fille était en fait déficiente, que l’école, la classe, n’était pas adaptée pour elle, qu’il fallait l’orienter vers une classe spécialisée, si elle était d’accord.
Cette « maman-là » a accepté.

Entre, pose ton chagrin ici et avance.

Dans ma REPpublique à moi, il faudrait un grand sac, près du portail. Certains enfants pourraient, en arrivant, y déposer leurs chagrins. Et puis, comme par magie, ce grand sac disparaîtrait.

Des mois que ça dure. Depuis la rentrée quasiment. Une semaine sur deux, l’un ou l’autre est absent le vendredi. Le grand frère K., une fois. Le petit frère S., la fois d’après. La toute petite sœur, H., n’y va pas, pas pour l’instant.

La maman court partout, épuisée, seule. Elle s’excuse, ne viendra pas à la réunion de classe.
Elle s’excuse encore, ne viendra pas au rendez-vous individuel pour la remise de bulletin.
Pas le temps, toute seule, trop dur.

Devant le portail, elle est à l’écart, fait un signe de loin pour que K. et S. viennent la rejoindre. H. est dans ses bras. Elle a l’air fatiguée, dépassée.

Un vendredi sur deux, elle prend sa voiture, fait 400 kilomètres aller. La même chose au retour. A l’arrière, il y a K. une fois, S. la fois d’après.

Ils se garent sur ce parking qu’on imagine grand, mais triste, terriblement triste.

Ils entrent, montrent des papiers. Carte d’identité, autorisation. Fouille. Portails de détection de métaux.

Ils s’installent. Dans cette petite pièce que j’imagine grise, triste. Sur ces chaises que j’imagine vieilles, sales, rouillées.

Il arrive. Encadré de deux hommes, parfois trois. Des gardiens.

Papa.

Il s’assoit, prend K., ou S. dans ses bras. Ils parlent. De quoi, je ne sais pas.
Ce que fait Maman pendant ce temps, je ne sais pas non plus.
Elle écoute, elle raconte l’école, la vie, dehors. Sûrement.
Elle lui fait peut-être croire que tout va bien, qu’elle gère, qu’elle assure.
Ou pas.

Le lundi, un lundi sur deux. K. ou S. reviennent à l’école. Tristes, renfrognés, fatigués.

« Combien de temps ca va encore durer ? A t-on osé demander l’autre soir, à l’abri des regards et des oreilles.
– Longtemps.
– Mais, pardon, mais, il n’a pas tué quelqu’un quand même ?, a lancé, comme ça, L., la maîtresse de K.
– Si, deux personnes, en voiture. »