Chroniques

Lettre à L.

Dans ma REPpublique à moi, les vacances commencent. Pendant que je continue de ranger ma classe, mes élèves (devrais-je dire anciens?) sont peut-être à la plage, peut-être à la maison. En tous cas, ils ne sont plus là. Je n’ai pas eu le temps de tout leur dire et il y a des choses pour lesquelles je n’aurais pas su trouver les mots, alors je le fais ici. Aujourd’hui, c’est le tour de L.

Salut L.,

On ne s’est pas vraiment dit au revoir tous les deux.
Je ne sais pas même pas si on s’est vraiment dit bonjour, finalement.
Cette année a été un peu chaotique, entre nous.
Je crois surtout qu’elle l’a été pour toi.

En classe, tu n’étais jamais vraiment là.
Pas absent, non, ça jamais, ou très rarement.
Présent.
Physiquement.
Mais c’est tout.

Ce n’était pas juste une tête que tu avais en l’air, c’était tout le reste.
J’ai bien essayé d’aller te chercher, là-haut, sur tes nuages, plusieurs fois. Mais tu n’avais pas vraiment envie de venir en bas, j’ai fini, peut-être trop tard, par le comprendre.

Pas que tu ne savais pas faire, loin de là. Juste que ce n’était pas vraiment ce qui te préoccupais.
Parce que les quelques fois où tu es descendu, c’était comme pour me dire : « Regarde, j’ai compris, je sais ce que tu attends de moi, je t’en donne un peu, einh, comme ça après, tu me fous la paix. »

Mais je suis du genre tenace, moi, tu sais L.
Je n’aime pas qu’on m’échappe.
Ou plutôt, je ne voulais pas que tu t’enfuies, que tu gâches tout, juste pour ça.

Juste pour lui, qui est parti, sans toi, sans Maman et sans ta petite sœur.
Juste pour lui, qui t’appelait, des fois, pour te dire qu’il ne reviendrait pas, pas tout de suite.
Juste pour lui, qui n’est pas venu, pendant les fêtes de Noël, comme tu t’y attendais.

Ce n’est pas rien, je sais.
C’est tout, même.
Et plus que ça.
Mais moi, j’aurais voulu que tu oublies, un peu, que tu essaies, au moins.

On en a parlé.
Tu as pleuré, des fois.
Je t’ai dit de me faire confiance, de déposer ta tristesse devant la porte de la classe, juste-là, que je t’autoriserais à la reprendre, en partant, mais que tu devais avancer, pour toi et pour lui, aussi, finalement.

Maman n’a pas tellement su quoi faire, non plus. Un peu perdue, elle aussi.
Coupable, me disait-elle.
Non, je lui répondais.
Et toi, au milieu, tu as peut-être cru que c’était toi, alors.

Et l’année a filé. Comme une flèche. Comme lui. Sans crier gare. Sans prévenir.
Est arrivé le mois de juin.
La fête des pères.

Je vous ai laissé le choix. Vous pouviez faire un cadeau pour Papa, ou pour Tonton, ou pour un grand frère, c’était à vous de décider.
Tu t’es approché de mon bureau, en descendant de ton nuage et tu m’as demandé si tu pouvais en faire deux.
« Un pour Papa et un pour M.
– Pas de problème L., c’est toi qui décides.
– Je t’ai déjà parlé de M., maîtresse ?
– Non.
– C’est le nouveau copain de Maman. Il est gentil. On va déménager, avec lui. Je suis content. »

Tu as souri. Tu es remonté sur ton nuage. J’ai juste eu l’impression qu’il était un peu plus léger, celui-là.

Lettre à K.

Dans ma REPpublique à moi, les vacances approchent. On ne s’enverra pas de cartes postales, on ne s’écrira pas de vraies lettres avec du sable dedans. On va se quitter, quelques semaines. Pendant ce temps-là, c’est ici que je vais leur écrire, à tous, un à un.

Salut K.,

Je vois que tu as déjà entamé tes vacances. Je ne t’en veux pas. Tu n’es pas le seul. Tu m’as dit que tu devais partir un peu plus tôt pour profiter de Maman. Après, elle va commencer son nouveau travail alors tu partiras chez Papi.

Elle m’a envoyé un message l’autre jour, Maman.
Un mail, dans lequel elle me remerciait.
Elle n’aurait pas dû.
C’est moi qui devrait la remercier, c’est toi que je devrais remercier.

Je me souviens, il y a un an tout juste. Quand j’ai écrit ton nom pour la première fois sur la liste de mes futurs élèves. Je me souviens de ce que m’avait dit ma collègue.

« Pas facile, K., tu vas voir, il va te donner du fil à retordre ».

Pas facile, non.
Un peu menteur, parfois.
Un peu espiègle, aussi.

Mais tu as grandi K., je t’ai vu, chaque jour, mûrir, apprendre, te corriger.
Je t’ai vu écarquiller les yeux à chaque fois que tu avais compris ce que je venais tout juste de commencer à expliquer.
J’ai vu ton sourire, quand tu terminais les opérations avant les autres.
J’ai vu ta détermination à te reprendre quand tu repartais de mon bureau avec ta feuille, parfois, rarement, bardée de rouge.

Alors oui, il y a cette fois où tu n’as pas voulu dire que c’était toi qui avait lancé cette boulette de papier dans la classe. Cette fois où tes camarades ont attendu que tu te dénonces. Ils t’accusaient, j’attendais, tu pleurais. Tu suffoquais même. Ah ça oui, quand tu pleures, K., ça se voit et ça s’entend. On a attendu longtemps. Il y avait sport, juste après. Enfin, il y aurait dû y avoir sport. Tu n’as pas eu le courage de te lever et de me dire « Oui, c’est moi, maîtresse, pardon ». Tu as préféré dire que c’était S., et puis que non, c’était Y. Et tu pleurais. Je savais que c’était toi. Et tu savais que je savais que c’était toi. Mais le mensonge était depuis trop longtemps ton armure, ta couverture, ta cachette secrète. Alors tu as cru que tu pourrais, encore, aller t’y réfugier et que tout ça passerait.

Tout ça est passé. Peu à peu. Tu as trouvé un autre refuge, une autre grotte, peut-être. Mais tu n’as plus menti. Je t’ai même vu assumer, une fois, puis deux, puis à chaque fois.
Oh, tu as bien essayé de nuancer, au début.

« Pourquoi tu as pincé S. ?
– Non, mais je ne l’ai pas pincée, c’est que, je me suis approché, j’ai failli tomber, alors que je me suis retenu et je me suis accroché à son bras et…
– K. …. ?
– Oui, maîtresse, pardon. Pardon S., je n’aurais pas du te pincer, je m’excuse ».

Tu te souviens du jour où je t’ai fait les gros yeux à cause de ton cartable ? Tu es arrivé, fier comme un coq, avec ce nouveau cartable que Maman venait de t’acheter. Tu n’osais même pas le faire rouler dans le couloir pour ne pas l’abîmer. Devant la porte de la classe, tu l’as soulevé, pour que tout le monde le voit bien. C’est là que je t’ai fait les gros, très gros yeux.

« Comment tu oses faire ça K. ?
– Quoi maîtresse ? C’est mon nouveau cartable, Maman me l’a acheté hier.
– Tu n’as pas le droit K.
– … ?
– C’est un cartable du PSG. Je ne peux pas tolérer ça dans ma classe. Ici, on supporte l’OM ! »

Toute la classe a éclaté de rire. Toi aussi, tu as souri quand tu as vu que je plaisantais.
Je pensais la blague terminée.
Jusqu’à ce jour de printemps, de longues semaines plus tard, où tu es venu à l’école avec une nouvelle tenue. Tee-shirt, short, casquette. Bleu et blanc. Aux couleurs de l’OM. Tu t’es planté devant moi, le sourire jusqu’aux oreilles.

« C’est pour toi, maîtresse, einh, juste aujourd’hui, pour te faire plaisir. »

Et puis il y a eu Papa. Qui n’était plus là. Puis qui est repassé te voir, à la kermesse. Puis qui est reparti. Puis qui reviendra, tu verras. Ou pas.

Alors voilà K., j’espère que tu passeras de belles vacances. Avec Papi, avec Maman et avec je ne sais qui d’autre. Tu vois, là, tu n’as plus besoin de choisir entre le PSG et l’OM. Ils sont tous ensemble sur le terrain, comme si on y était tous les deux, quoi.

Écrire tout ce qu’on ne s’est pas dit.

Dans ma REPpublique à moi, comme dans toutes les autres, on remplit des livrets. On coche des cases et on commente. Quelques lignes, pas plus, pour résumer quelques mois de vie commune. Et si on en écrivait un peu plus ?

« C’est bien, continue comme ça ! »
« Accroche-toi, tu es capable de faire encore mieux, je le sais ! »
« Il va falloir redoubler de travail pour que le CM1 se passe bien… »

Qu’elles sont courtes, qu’elles sont moches, qu’elles sont impersonnelles ces petites formules qu’on essaie, tant bien que mal, de contourner, mais sur lesquelles on retombe, invariablement, chaque fin d’année, quand il s’agit de remplir cette case si courte, si moche et si impersonnelle intitulée « Appréciation de fin d’année ».

Elles nous arrangent bien, aussi, ces formules et j’avoue que certaines d’entre elles m’ont permis d’économiser un peu de temps et d’énergie, ces derniers jours.

Oui mais.

Quand je les écrivais, j’imaginais les yeux de H., en train de les découvrir, elle qui les attendait si impatiemment. Je voyais M. espérer, croire que j’avais, peut-être, mis quelques mots d’encouragement malgré cette année que la déontologie m’empêche d’appeler catastrophique. J’ai entendu Y., aussi, demander à Maman de lui relire, encore, surtout le passage ou il y a écrit « quel progrès ! ».

Et je m’en suis voulue. Je me suis dit que ça ne suffisait pas, que je leur devais plus, bien plus. Que ces quelques mots si formels, si empruntés, si attendus ne pouvaient pas, jamais, résumer et graver dans le marbre dix mois d’échanges, de discussions.
Dix mois de vie commune.
Parce que dix mois, dans la vie d’un enfant de huit ans, ça vaut plus, beaucoup plus que quatre lignes et des formules toutes faites sur une feuille de papier.

Parce qu’en dix mois, il s’est passé bien autre chose que « mobiliser le vocabulaire récemment appris pour le réinvestir dans un texte ». Il y a eu tellement d’autres moments que celui où on a « résolu des problèmes impliquant les quatre opérations ».

Alors je me suis dit que j’allais leur écrire.
Longuement.
Sans formule.

Je ne pense pas qu’ils me liront, puisque je leur écrirai ici.
Mais ça sera dit.
Les grandes vacances approchent, on va se quitter, eux et moi.
S’oublier, peut-être, un peu.
Se retrouver, différents.
Alors je leur écrirai, un à un, ici, pour me souvenir, pour mesurer ce petit bout de chemin qu’on a fait ensemble.

J’écrirai sans doute à L. qu’il m’a échappé, que je n’ai pas réussi à l’attraper et qu’il m’en veut sûrement, que je le sais et que je le comprends..
J’écrirai ensuite à F. que j’ai adoré la rencontrer, la comprendre, la connaître. Que j’ai aimé la voir apprendre, grandir, comprendre, aider, aimer et s’aimer.
J’écrirai aussi longuement à M., je lui parlerai de nos discussions, pas toujours tendres, pas souvent calmes. Je lui dirai que je lui souhaite le meilleur, qu’un jour, peut-être, il se dira que j’avais raison. Peut-être pas.

Je vais leur écrire quelques mots à tous.
Chacun son tour.
Chaque semaine, si je m’y tiens.

Et vous qui les lirez, peut-être, vous apprendrez à les connaître aussi.
Parce que s’il y a une chose dont je suis sûre, c’est qu’ils méritent, tous, sans exception, que vous les connaissiez, que tout le monde les connaisse.

Le sourire, quoi qu’on en dise.

Dans ma REPpublique à moi, on a par moments un peu de mal à comprendre ce que cache un visage, ce que signifie une larme, un cri. Ce que peut, aussi, vouloir dire un sourire.

Je n’ai, je crois, jamais réellement entendu le son de sa voix.
Je n’ai, je crois, jamais vu quelqu’un sourire autant, tout le temps.

Je ne sais rien d’elle, ou si peu.
Simplement qu’elle arrive de là-bas, loin, de ce pays dont on parle tant.
Qu’elle est née dans cette ville que tout le monde connaît, si tristement.
Homs, Syrie.

Elle est arrivée en même temps que A.
Pourtant, j’ai compris qu’ils ne se connaissaient pas, là-bas.
J’ai compris aussi qu’ils n’avaient pas emprunté la même route, juste qu’ils ont atterri au même endroit : ma ville, ma classe.

A. est arrivé blessé, marqué.
Elle n’a jamais cessé de sourire, jamais.

Un peu plus de trois mois maintenant qu’elle est en France.
Les mots sont difficiles à trouver.
Il y a cette langue, si éloignée de la sienne, ces lettres, qu’elle découvre et apprend à connaître et cette timidité, cette manière de s’excuser d’être là, parfois, en souriant, tout le temps.

En souriant, elle attend.
Elle attend O., la maîtresse qui essaie de lui apprendre le Français.
Ensuite, elle attend, sans rien dire, que je lui propose du travail.
Oh oui, il m’arrive de l’oublier.
Elle ne dit rien.
En souriant, elle attend.

Elle a appris à calculer. Elle est même capable, en chuchotant, de me dire le nom des chiffres.
Quand elle se trompe, elle s’excuse. Une fois, dix fois, trop.

La semaine dernière, O. est venue dans ma classe pour m’aider à leur faire écrire quelques lignes pour leur papa.

« Qu’est-ce que tu aimes faire avec Papa ? »

Ca a été long. Elle a fini par comprendre et se faire comprendre.
Ce qu’elle aime, c’est quand Papa va faire du vélo avec son frère, et qu’elle les regarde partir.

« Et toi, tu vas faire du vélo avec eux ? » lui a demandé O.
Elle a secoué la tête, en souriant, et a prononcé, tout doucement : « fille moi, vélo, non ».
Avec ses grands yeux bleus et le visage illuminé de ce sourire dont elle ne se défait décidément plus, elle a dessiné Papa sur un vélo et son petit frère derrière. A la porte de la maison, il y avait elle, sa mère et ses sœurs, qui regardaient.

J’ai longuement observé ce dessin, puis je l’ai regardée, elle. Et quand elle m’a souri, de nouveau, je lui ai demandé si elle aimerait, elle aussi, faire du vélo. Elle a froncé les sourcils, comme elle le fait quand elle ne me comprend pas. J’ai recommencé, avec des gestes, en la montrant du doigt. J’ai su qu’elle m’avait comprise quand son sourire a tout à coup disparu, quelques secondes à peine, qu’elle a pris son dessin et qu’elle est retournée s’asseoir.

Au nom du père

Dans ma REPpublique à moi, on accompagne des petits individus auxquels il manque, souvent, quelque chose, et encore plus souvent, quelqu’un.

C’est pas moi, c’est le calendrier.
C’est écrit, là, tout en bas, à dimanche 17 juin.
« Fête des pères ».

Alors c’est reparti pour un tour.
Facile, me direz-vous. Suffit de se concentrer très fort et de réfléchir à cette question : c’est quoi, finalement un Papa ?

– Un Papa, c’est un Monsieur avec une moustache, un chapeau, et une cravate. Alors on lui fabrique une carte pliante avec tout ça dessus. Variante possible : la carte est carrément en forme de chemise (repassée par Maman).
– Un Papa, c’est un super-héros. On dessine Super Man, on lui colle la photo de Papa à la place du visage, rapide, efficace. Les Papas, c’est forcément des héros. Forts, si possible musclés et puis qui n’ont peur de rien. C’est des hommes, après tout.
– Un Papa, ça bricole. On conçoit un porte-clés, rien qu’avec des boulons. On lui donne la forme d’un joli bonhomme et Papa il pourra accrocher les clés de sa voiture de sport dessus.
– Un Papa, ça joue au foot. On va dessiner un ballon de foot. On va bien colorier les cases noires quand il le faut et dans l’une des cases, on va scotcher la photo du loulou.

« Ah bah oui, mais si tu as fait un cadeau pour la fête des mères, il faut que tu le fasses aussi pour la fête des pères »

Sauf que.

Sauf que K., finalement son Papa, il ne le voit plus. « Et pour longtemps », qu’il m’a dit l’autre matin. Bah oui, Papa il voulait que son fils dorme chez lui, avec sa nouvelle femme et leur petite fille. Mais en échange, il a demandé à Maman 20 euros pour payer le repas et la nuitée. Alors Maman, elle a moyennement aimé et ils se sont (encore) disputés.

Sauf que D., son Papa, il ne l’a jamais vu. Il ne sait même pas comment il s’appelle et ça ne l’intéresse pas. Il croit qu’il habite en Grèce, il n’est pas sûr.
« Tu veux faire quelque chose pour le copain de Maman, alors ?
– Non, il n’est pas gentil, il m’insulte tout le temps ».

Sauf que S., même si elle voit Papa tous les quinze jours, enfin « quand il n’oublie pas », de toutes façons, elle n’a pas très envie de lui fabriquer un cadeau parce que « lui, il ne me parle même pas quand on se voit, alors. »

Sauf que L., son Papa il est parti, l’année dernière, loin. Avec une « autre dame que Maman », c’est comme ça qu’il me l’a expliqué, la dernière fois. « Mais je pourrais peut-être lui envoyer par la Poste, si on trouve son adresse, maîtresse ? »

Je cherche encore le super-héros, celui qui a une moustache et une cravate, un tournevis dans la main et un ballon de foot au pied. Mauvaise pioche, on dirait.

Alors oui, il y a F. dont le Papa habite, aussi, un peu loin, mais ne rate jamais une occasion pour venir la voir, la chercher, la gâter. Elle en parle beaucoup F. de Papa. A moi, la maîtresse, il m’envoie régulièrement des mails pour savoir si tout se passe bien.

Il y a aussi D., un autre, dont le Papa est souvent le seul homme devant le portail de l’école, midi et soir. Papa, il n’a pas de cravate mais une guitare. Il joue de la musique à la maison et comme D. il ne mange rien à la cantine, il préfère venir le chercher chaque midi, pour être sûr qu’il ait quelque chose dans le ventre.

Et puis il y a tous ceux qu’on aime « comme un Papa », qu’on appelle même « Papa » des fois. Le « copain de Maman », le frère de Maman, son Papi, parfois son grand-frère même. Un homme, juste un, qui compte, auquel on tient.

Tant pis s’il n’a pas de moustache.
Tant pis si sa cape de super-héros est un peu abîmée.
Tant pis s’il ne sait pas vraiment bricoler.
Tant pis s’il ne supporte pas le PSG.

Tant qu’il est là.

Une journée (presque) ordinaire, une de plus…

Aujourd’hui il y a eu…

– La maman de A. qui est arrivée comme une furie dans le couloir, prête à en découdre avec moi. Sa fille n’avait pas appris sa poésie et pour qui je me prends de lui mettre un D alors que c’est pas de sa faute, c’est parce qu’elle s’est couchée tard et qu’elle avait oublié son cahier.

– L., lui, n’avait pas fait signer sa dictée parce que tu comprends hier je suis allé faire du sport alors je ne pouvais pas. Si j’ai dormi à la maison, mais en fait, après le repas, je suis allé prendre ma douche et en fait, après je suis allé me coucher alors tu vois maîtresse, je n’avais pas le temps, vraiment.

– M. qui a tiré les cheveux de E. dans l’escalier mais « c’était pour rire, je te jure Maîtresse, j’ai rien fait, j’en ai marre moi à la fin. » Moi aussi.

– La maman de S., absente depuis six semaines, qui a jugé bon de m’appeler sur mon portable en pleine classe pour me dire ce qu’elle pensait du signalement que je venais de faire remonter à l’inspection. Elle le savait, depuis la première fois qu’elle m’a vue, que ça allait mal se passer entre nous. Elle jure que ce n’est pas fini. Dommage.

– S. qui m’a assuré que « chocolat » était un adverbe. Quand je lui ai suggéré que l’adverbe était sans doute un autre mot de la phrase, elle a proposé « gâteau ». Je suis lâche. J’ai laissé tomber.

– Une réunion, ce midi, pour essayer de composer les classes de l’année prochaine. Et comme il faut absolument séparer Y. et M. et que la maman de I. ne veut pas qu’il soit dans la classe de Mme C. et que dans cette classe, il y a déjà T. Du coup, c’est la merde. Comme d’habitude, sauf qu’on ne s’y habitue pas.

– Y. qui faisait le clown pendant nos répétitions du spectacle de fin d’année. Sauf que ce n’est pas un spectacle de cirque. Qu’il était déjà 16h30 et que j’avais vidé ma bouteille de patience.

– F. qui est venue jusqu’à mon bureau, malgré sa jambe boitillante et qui m’a déposé une feuille de brouillon toute moche. Quand je l’ai retournée, elle avait écrit que j’étais la meilleure maîtresse du Monde. Rien que ça. Elle avait même ajouté « Merci ».

De rien, c’est mon job.

Pour ne plus rien sentir.

Dans ma REPpublique, on est aussi, parfois, obligés d’utiliser la force. Toutes nos forces pour maintenir, serrer, contenir, empêcher. Et laisser s’échapper.

« Maman, maintenant, c’est toi qui vas pleurer ».
Deux minutes, même pas, qu’elle est dans la pièce. Accroupie, près de lui, elle essaie de l’attraper. T. s’est roulé en boule, sous l’évier. Il pleure. Il tremble. Il gémit.

La crise est terminée. Ou presque. En tous cas, il ne crie plus.
Il n’essaie plus de se mordre.
Il a réussi à se griffer.
Trois grosses traces sur la joue droite.
Une perle de sang.

Je crois que la journée a mal commencé pour lui.
J’ai cru le comprendre quand je l’ai vu arriver, avec sa mère et sa sœur.
On s’est croisés sur le trottoir.
La petite fille a embrassé sa mère.
Pas lui.
Il a avancé en courant, son pantalon n’était pas attaché, il semblait s’en moquer.
Il a couru, jeté son cartable. Il s’est caché. Les adultes l’ont trouvé. Il s’est débattu. A griffé. Est reparti. S’est enfermé.

Maintenant, moins d’une heure plus tard, nous sommes trois. Trois adultes pour le maintenir. Nos élèves nous attendent dans nos classes.
Serrer ses bras pour qu’il ne se violente plus, tenir ses jambes pour qu’il cesse de frapper dans les murs.
Fermer la porte, repousser les autres enfants qui veulent voir, comprendre, peut-être.

Et lui parler.
Doucement.

Le téléphone sonne, Maman ne répond pas.

T. hurle, se débat, réussit à se jeter par terre. Il se cogne la tête contre le sol, frénétiquement.

Le relever.
Le maintenir, de nouveau.
« Pourquoi tu fais ça, T. ? Pourquoi tu te fais mal ?
– Parce que je ne veux plus rien sentir, je ne veux plus avoir mal. »

Le serrer fort, contre moi.
« Qu’est-ce qu’elle te chante Maman ? Je connais des chansons moi.
– Elle ne chante pas, elle me dit des mots gentils.
– Je vais essayer. »

Maman décroche. Elle va venir.
Une autre adulte prend T. sur ses genoux. Lui tient les bras. Lui parle. Lui dit qu’il a tort. Qu’on ne lui veut pas de mal, qu’on veut l’aider, qu’il doit écouter, respecter les règles, un peu.

« Maman, c’est toi qui vas pleurer maintenant ! »

Maman s’exécute. Chaudement.

Dans les yeux, juste les yeux.

Dans ma REPpublique à moi, on arrive avec son petit bagage. Ça fait des mois, des années qu’on le transporte et on le pose là, le plus discrètement possible. Mais parfois, on ne peut pas éviter de le voir, en face.

Les enfants n’ont pas de filtre. Peu de retenue. Quand ils voient quelque chose qui les surprend, ils le font savoir. A. est de ceux-là.

Quand on est arrivés au portail, ce matin, à 11h45, A. a crié. Il a fait la grimace, puis il a crié encore une fois et m’a regardée. Je lui ai pris le bras et je lui ai fais signe d’avancer.

Devant nous, il y avait la maman de mon nouvel élève.
C’est pour ça qu’il a crié.

Je n’ai pas crié, moi.
Je savais.
On m’avait prévenue.
Je l’ai regardée dans les yeux, juste les yeux.
J’ai vu aussi les autres mamans ne pas crier mais l’observer, une moue à peine masquée et un peu de dégoût sur les lèvres.

Elle m’a parlé, calmement, posément, sérieusement.
Elle m’a demandé comment s’était passée la première matinée de son fils.
M’a expliqué qu’il était un peu timide, mais que son niveau était bon.
J’ai confirmé.
Je lui ai dit que je la tiendrai au courant, que pour l’instant, tout allait bien.

Sa perruque est un peu tombée lorsqu’elle a embrassé son fils.
Il a approché ses joues blanches et gonflées d’enfant de la bouche de sa mère, intacte, ou presque.

Le reste du visage est brûlé.
Je ne connais pas l’échelle des degrés. Elle doit sans doute être tout en haut, de cette échelle.
Le cou aussi, peut-être le reste, mais ses habits le masque.

Son deuxième fils est arrivé, en courant.
Elle a tendu les bras, a révélé ses mains.
Ce qu’il en reste.

Je n’ai pas crié.
Oui, j’ai regardé.
Peut-être un peu trop fixement.
Peut-être l’a t-elle remarqué.
Peut-être, sans doute, y est-elle habituée.

Nous nous sommes saluées. Ils sont partis.

Je ne sais pas comment c’est arrivé.
Je ne suis pas sûre d’avoir envie de le savoir.
Pas certaine de vouloir savoir qu’il y a un lien avec ce papier, fourni avec le dossier scolaire.
Ce papier, tamponné par un juge, qui dit que Papa n’a pas le droit de venir chercher les enfants.
Qu’il n’a pas le droit de mettre un pied dans cette rue, dans cette ville, ni même dans ce département.

Il est seul, T.

Dans ma REPpublique à moi, on accueille, on inclut, on essaie de comprendre, on essaie d’accompagner, de prévenir, de rassurer. On essaie.

Insaisissable.
Il est insaisissable T.
Lui-même ne se saisit pas bien, non plus, d’ailleurs, on dirait.

Il a 6 ans.
Presque 7.
« Précoce », a simplement dit Maman quand elle est venue l’inscrire, là, il y a quelques jours.
« Et tout ce qui va avec », a-t-elle ajouté, sans plus de commentaire.

On n’en pas su beaucoup plus, au début.
Juste que nous étions la quatrième école de la ville dans laquelle Maman l’inscrivait.
Ca ne s’est pas « très bien passé » dans les autres.
Ca ne se passe pas « très bien » chez nous non plus.

Dans sa classe, il refuse de s’asseoir.
En tous cas, jamais avec les fesses.
Un genou sur la table, un autre sur la chaise, la tête posée sur l’angle de la table.
Pas plus de trois minutes.
Ensuite, il part, en courant.
Dans un coin de la salle. Sous une table. Parfois dans une autre pièce. Une fois dans l’escalier.
Il faut aller le chercher, quand on le trouve.

Précoce, oui. Plus que ça même. Il pose des soustractions, des multiplications, lit avec beaucoup de fluidité, quand il parvient à garder un livre dans ses mains plus de deux minutes, sans le jeter par terre. Il connaît l’Histoire de France, les termes géographiques, quelques notions scientifiques.

Mais il n’écrit pas. Ou très mal.
Trop long, trop fastidieux.

Quand il parle, il ne regarde pas, jamais, dans les yeux.
Il faut lui tenir un petit peu le menton, lui relever la tête et lui demander de répéter.
Il n’articule pas beaucoup.
Il marmonne.
Mais il entend, tout.
Il enregistre.

« Qu’est-ce qu’il a cet enfant ? Il est hyperactif ou quoi ?, lâche un intervenant, un peu brutalement, l’autre jour.
– Oui, je suis hyperactif, diagnostiqué TDAH. Je vais voir un pédopsychiatre une fois par mois. Il veut que je prenne des médicaments, Maman refuse. »

Sa maîtresse est absente aujourd’hui. J’emmène mes élèves courir autour du stade. Je lui propose de venir avec moi. Il prend ma main, la serre fort, au début, ne me regarde toujours pas vraiment droit.

Course longue. Endurance.
Mes élèves font des tours de stade. Quand ils pensent ne plus pouvoir avancer, ils s’arrêtent, sur le côté.
T. a fait un tour. Il s’est arrêté. Assis, sur le bord du terrain.
D’autres enfants continuent de courir, valeureux.
T. les observe, regard en coin.
Quand les coureurs s’approchent de lui, je le vois se relever, doucement.
Puis s’allonger, littéralement, pour leur barrer le chemin.
Chute inévitable.
T. sourit. Retourne s’asseoir.

Retour en bus. Il est assis seul. Au fond. Les autres ne le comprennent pas, le craignent peut-être, aussi.
« Maîtresse, maîtresse, T., il a un gros caillou dans les mains. »
Je m’approche. Une grosse pierre, pointue. T. s’amuse à piquer la paume de sa main avec. Je lui demande de me la donner. Refus. J’essaie de la prendre dans ses mains. Il la serre, fort, très fort. Je suis obligée d’utiliser la force, moi aussi. Il boude. Peste. Parle seul. Fort. Puis refuse de descendre du car. Les autres enfants m’attendent sur le trottoir. Je dois soulever T. de son siège, le porter pour le faire descendre du véhicule. Sur le petit bout de trajet jusqu’au portail de l’école, je lui tiens fermement la main. Avec l’autre, il tape frénétiquement sur son front avec sa bouteille d’eau.

Oui, la pyschologue scolaire va venir.
Oui, une équipe éducative va rapidement être organisée.
Oui, on va demander une Auxiliaire de Vie Scolaire, peut-être même une orientation en ITEP.

Maman va tout refuser.

Mais lui, T. , il va comment, lui, T. ?

Dans la cour, on aurait presque l’impression qu’il joue comme les autres.
Il court, il crie, il saute.
Il court sans but.
Il crie sans s’adresser à personne.
Il saute sans spectateur pour admirer la hauteur de ses bonds.

Il est seul, T.

Bonne fête Môman.

Dans ma REPpublique à moi, on célèbre, presque contre notre gré, des fêtes pétainistes. Pour le meilleur comme pour le pire.

Pas de collier de nouilles non.
Pas de trousse à maquillage non plus, jamais.
Pas de poème mièvre, sûrement pas.

Chaque année, la même question.
Chaque printemps, les mêmes prises de tête, en salle des maîtres.
Chaque fois, la même envie d’hurler que non, tu n’as pas d’idée mais surtout que, en fait, tu n’as pas du tout, mais du tout, envie de fabriquer quoi que ce soit.

D’abord, je suis maman, moi aussi.
Et moi aussi, j’ai un grand carton, au fond d’un placard, dans lequel je stocke, pour une période – soit dit-en passant – relativement courte, les fameux objets fabriqués avec (ou sans) amour sur une belle (ou pas) idée de la maîtresse en mon honneur.

J’ai ressorti le fameux carton, il y a quelques jours, justement. Je me suis dit que ça me donnerait peut-être des idées. Perdu.
Nous avons donc :
– Un tube de Springles reconverti en distributeur de coton à démaquiller.
Je ne me maquille pas.
– Un porte-bougie collé dans un pot de yaourt et peint de mille couleurs.
Je ne dîne jamais aux chandelles.
– Une carte sur laquelle un poème absolument niais a été collé par l’Atsem, poème que mon fils n’a jamais su me réciter.
Tant mieux.
– Un portrait de ma progéniture, qui fait un cœur avec ses doigts.
Je le vois tous les jours en vrai, je ne vois pas l’intérêt.

Bon, d’accord, je bougonne.
En vrai, je crois que je ne comprends pas vraiment l’intérêt de cette fête.
Je comprends d’autant moins pourquoi ça tombe sur nous, les maîtresses.
Qui a dit que la fête des mères, c’était un grand jour pendant lequel chaque enfant devait offrir à sa Moman l’objet (forcément moche) que sa maîtresse lui avait demandé de fabriquer ?
Quel est le rapport entre la fête des mères et l’école ?
Jean-Michel, dis moi, c’est écrit dans les programmes ?

« Non, mais bon, tu vois, on le fait tous, chaque année, alors, bon, si tu ne le fais pas, bon, tu vois »

Je vois oui. Je vais passer pour la méchante maîtresse. Aigrie (moi?), pas créative pour un sou, un peu flemmasse sur les bords. Je suis prête à tout assumer, mais quand même.

Alors voilà. Ce fameux cadeau, ils vont le créer eux-mêmes. Ils vont écrire des choses qu’ils pensent, qu’ils ressentent. Je vais les faire réfléchir, se confier, dire leurs sentiments, les vrais.

« Maman, ce que je préfère faire avec toi, c’est…. »

C’est joli, einh ?
Ce n’est pas de moi.
Ils commencent à gribouiller. Font la queue derrière mon bureau. Il faut que je corrige l’orthographe avant qu’ils ne recopient sur la jolie carte que j’ai préparée.

… Faire les courses.
… Faire la cuisine.
… Mettre la table.

Bien. Quelle belle image de leur maman ! Hum

Voyons un peu la suite.

« Maman, tu aimes quand je…. »

…. t’aide à faire le ménage.
….. débarrasse la table.
…. range ma chambre.

De mieux en mieux.
Je les interromps.
Tout le monde assis, il faut qu’on parle.

« C’est quoi, une maman, pour vous ? »

– Elle nous prépare à manger.
– Elle nous gronde quand on fait des bêtises.
– Elle nous achète des habits.
– Elle nous laisse jouer à la Play Station.

« N., tu l’aimes, ta maman ?
– Euh, bah oui, bien sûr maîtresse.
– Pourquoi tu l’aimes ?
– Parce que c’est ma maman.
– Oui, et qu’est-ce que tu aimes chez elle ?
Silence dans la classe. Yeux braqués sur N., qui commence à avoir les joues toutes rouges.
– J’aime quand.. euh, je ne sais pas si je peux le dire.
– Si, dis-le, N.
– J’aime quand, le soir, elle me prend dans ses bras, me serre fort et qu’on joue à « C’est moi qui t’aime le plus ! »

On y est.
On va pouvoir recommencer.
Il va être joli, très joli ce cadeau de fête des mères.
Finalement.