Chroniques

A 7 ans, elle a (déjà) peur d’être une fille.

Dans ma REPpublique à moi vivent les hommes et les femmes de demain. Des hommes qui ne forceront pas des femmes à les embrasser. Des femmes qui seront convaincues qu’elles sont les égales de ces hommes. Un beau projet mais avec des obstacles, beaucoup d’obstacles.

Elle est dans le couloir, le dos contre le mur. Elle regarde ses chaussures. Et regarder ses chaussures, ce n’est vraiment pas son genre à M.. M, d’habitude, elle regarde les autres franchement, avec un beau sourire, un peu espiègle même. Elle chahute, elle court, elle rit. Mais aujourd’hui, hier, et depuis quelques semaines, M., elle regarde ses chaussures et elle ne sourit plus beaucoup.

Devant elle, nous sommes trois. La directrice, moi et une autre enseignante. Mais pas l’enseignante de M. Nous avons peut-être l’air de l’accuser, alors M. essaie de reculer mais avec le mur derrière, elle ne peut pas. Je m’approche, me mets à genoux.

« Tu dois nous dire M., qu’est-ce qui s’est passé exactement, qu’est-ce qui se passe avec A., qu’est-ce qu’il te fait, qu’est-ce qu’il te dit ?
– ….
– M., c’est important d’en parler, on va t’aider.
– Ma maîtresse, elle m’interdit de « rapporter ».
– Et bien nous, on te dit de le faire, alors vas-y, rapporte. »

Le silence est gênant. On se regarde toutes les trois, un peu inquiètes de ce qui va se dire, et de ce qui va se passer ensuite. La maîtresse de M. n’est toujours pas sortie de sa classe.

« Lundi matin, pendant la récréation, il a demandé à I. de me tenir les bras.
– Pourquoi faire ?
– Pour venir m’embrasser, là, au coin de la bouche.
– …
– Je ne voulais pas, je lui ai dit, je me suis débattue, mais ils me tenaient alors… »

Elle a l’air soulagée. Elle l’a dit. Mais elle regarde toujours ses chaussures. Et nous, on se regarde. Plus inquiètes non, en colère, oui. Surtout quand M. poursuit. Quand elle raconte que ce n’est pas la première fois. Quand elle se lâche, quand elle dit qu’elle a peur, qu’elle ne veut pas être punie parce qu’elle a rapporté. Quand elle raconte que ce même lundi, dans le rang pour sortir de l’école, il était derrière elle, s’est approché de son oreille et lui a dit : « Je vais te baiser ».

A. a six ans. Haut comme deux pommes et demi. Pas très à l’aise dans ce petit corps. Pas très à l’aise dans sa vie, non plus. La maman de A. parle fort. Elle nous promet qu’elle va lui en mettre une, pour lui faire comprendre. On lui dit que ce n’est pas nécessaire, qu’il faut peut-être plutôt parler avec lui, essayer de comprendre pourquoi il fait ça, essayer de lui faire comprendre que, même à six ans, on ne force pas une fille à l’embrasser. Que la petite fille est choquée, qu’elle a peur, qu’elle a été agressée.

Le mot est lâché. Agressée.
Agression physique à caractère sexuel.
Le mot est fort, mais il est lâché.
Le mot effraie, mais il est vrai.

M. a 7 ans, elle se construit, elle découvre sa féminité, son corps. Et M. elle a peur, déjà.
Elle a peur qu’on lui tienne les bras pour lui voler un bisou.
Elle n’a pas forcément compris cette petite phrase que A. lui a sussurée dans l’oreille, mais cette phrase, elle lui fait peur.
Elle est une fille et voilà qu’elle a peur d’être une fille.

La maîtresse de M. et A. temporise. Elle n’a rien vu, rien remarqué, enfin si, peut-être une fois, un bisou qui « n’a pas eu l’air de plaire à M. », mais « ce sont des jeux d’enfants… ».

Réunions, sanctions, sollicitation de la psychologue scolaire, intervention d’un représentant de l’inspection, réunions, solutions, temporaires. Mais pas de solution radicale, définitive.
A. a besoin d’aide, M. a besoin d’être protégée.

Nous avons proposé à M. de changer de classe. Elle a réfléchi. Elle a refusé. Elle ne veut pas quitter ses copines. On la comprend. Et on attend. On attend que M. relève peu à peu les yeux de ses chaussures et qu’elle retrouve ce regard franc, bleu et fier qui lui va si bien.

C’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi….

Dans ma REPpublique, il y a aussi (et surtout) des jolis moments. Des moments de fierté, de solidarité et de bonheur, simplement.

Elle a les joues toutes rouges et se cache le visage derrière ses mains et ses lunettes. Mais je l’ai vue, elle sourit, elle rit même. Derrière elle, toute la classe est debout et applaudit chaudement, sincèrement. A. n’a fait que deux fautes à la dictée et je l’ai dit à tout le monde quand je le lui ai rendue. Elle regarde sa feuille plusieurs fois, n’en revient pas. Il y a des -s aux pluriels, des -nt à la fin des verbes. Champignons est écrit correctement, panier aussi.

Le mois dernier, quand j’ai reçu la maman de A. pour lui rendre le bulletin de sa fille, je lui ai dit qu’elle était capable, qu’il fallait juste qu’elle accepte de sortir de sa coquille. Oui, elle est arrivée en France il y a tout juste un an. Non, elle n’a (presque) plus besoin des heures de classe spécialisée avec l’enseignante qui s’occupe des enfants non francophones. Oui, A. a peur qu’on se moque d’elle. Non, A. n’est pas incapable d’y arriver.

Aujourd’hui, moi aussi je suis fière. Je suis fière d’avoir eu raison. Je suis fière de l’avoir, parfois, un peu, bousculée A..

« Où se trouve le verbe dans cette phrase ?
– Moi, moi ! Moi ! Moi ! Je sais !! »

Une quinzaine de bras sont levés. Pas celui de A. Alors c’est A. que j’interroge. Silence. J’insiste. Silence. Je reformule la question. Silence. Je sais que A. sait. Je sais pourquoi A. ne répond pas. Elle a peur de se tromper. Elle a peur de moi, peut-être. Peur des autres, aussi. Peur d’elle-même surtout.

« A. lève-toi, viens au tableau. Relis la phrase.
– Les enfants jouent dans la cour.
– Bien A. Souviens-toi comment on trouve le verbe dans la phrase.
– On met la phrase à la forme.. né… négative ?, elle chuchote, ouvre à peine la bouche.
– Oui.
– Les enfants ne…. » Elle s’arrête, ses mains tremblent. Je n’insiste pas plus, pas aujourd’hui.

J’ai recommencé le lendemain, le surlendemain. Parfois en lui parlant doucement, tout près. Parfois en haussant le ton. Parfois en restant, exprès, à l’autre bout de la classe, pour l’obliger à parler plus fort. Parfois en lui trouvant un petit surnom.

O., la maîtresse qui lui apprend le français six heures par semaine me dit que A. est une vraie pipelette dans sa classe, qu’elle répond au tac au tac à toutes les questions. Sauf que dans la classe de O., ils ne sont que 5, parfois 6. Dans ma classe, on est 26.

Mais je savais qu’elle arriverait cette petite victoire. On le savait tous d’ailleurs, dans la classe. Parce que ce matin, ce n’est pas moi qui leur ai demandé d’applaudir. Ils se sont tous, spontanément, levés et ils ont tous, spontanément, applaudi. C’était beau parce que c’était vrai.

C’était beau parce que c’est ça, aussi, et surtout, mon métier.

Anouk F

L’école est gratuite, laïque et… obligatoire. Ou pas.

Dans ma REPpublique à moi, on n’est (ne naît) pas tous égaux devant l’école. Loin de là.

Elle a tenu bon H.. Elle a tenu plus de quatre mois. Quatre mois sans quasiment aucune croix sur le cahier d’appel. Quelques vendredi encore, et puis un jour par-ci, par-là, souvent en début de mois. Souvent après le versement de la CAF.

« C’est maman maîtresse, des fois, elle dit que ce n’est pas la peine que j’aille à l’école, qu’elle a besoin de moi à la maison, qu’elle a besoin de moi pour aller faire les courses. »

Elle est toute douce, H. Elle a une toute petite voix. Elle sourit, mais peu, comme si elle voulait cacher ses dents, pas tout à fait droites. Une fois, dans le bus pour aller à l’escalade, S. m’a énuméré tous les garçons de la classe qui étaient amoureux d’elle. H., elle écoutait, elle souriait. Et toi, H. ? Moi, personne y m’aime, enfin je ne crois pas, en tous cas, personne y me l’a dit.

Au mois de septembre, on a beaucoup discuté, H. et moi. Je lui ai demandé si, elle, elle avait envie de venir à l’école, si elle trouvait ça important. Elle m’a dit oui, en me regardant dans les yeux. Je lui ai dit d’être ferme, de dire à Maman : « si, je veux aller à l’école ». Elle m’a dit, « d’accord », avec beaucoup de volonté dans le regard. Et elle a tenu bon.

Mais H. elle commence à lâcher. Doucement. Elle était là ce matin, pas cet après-midi. Elle était là hier après-midi, pas hier matin. Elle n’était pas là lundi, ni mardi. Elle est revenue jeudi, puis elle est repartie. Les billets d’absence ne sont pas remplis. Maman ne sait pas écrire.

« Toi, tu peux écrire pour elle H. et elle signe ?
– Elle a dit c’est pas la peine Maman. »

H. a envie de faire ses devoirs, vraiment, sincèrement. Mais H. n’y arrive pas. H. a des difficultés, ce si moche petit mot qu’on colle à tous les enfants qui apprennent avec peine. H. n’a pas de facilités en tous cas, ce tout aussi moche petit mot qu’on aime attribuer aux enfants qui apprennent sans peine.

« Il est où ton grand cahier bleu, celui où il y a les listes des mots à apprendre ?
– Je ne sais pas.
– Comment ça, tu ne sais pas ?
– …
– Dis, moi, H. est-ce que tu l’as oublié chez toi ?
– Maman, elle l’a donné à mon petit frère pour qu’il dessine dessus, elle n’avait pas de papier pour lui. »

H. a eu un nouveau cahier bleu. Elle a trouvé un endroit pour le cacher, chez elle. Alors des fois, encore, elle l’oublie. Des fois, aussi, elle va chez son cousin M., il est dans la classe aussi. Il habite en face de chez elle. Mais M., il ne sait jamais vraiment quel est le numéro de la liste qu’il faut apprendre cette semaine. M., il n’a pas vraiment, sincèrement, envie de faire ses devoirs, lui.

Vendredi, quand le reste de la classe est rentré de la cantine, plusieurs élèves m’ont appelée dans le couloir. Maîtresse, Maîtresse, on a vu H., elle était là, dans la rue devant l’école ! Alors j’ai pensé qu’elle allait peut-être arriver. Mais non. Elle sera là lundi. Oui, elle sera là.

Anouk F

Des frites, sauce blanche s’il vous plaît !

Dans ma REPpublique à moi, il y a parfois des retards et souvent des absents. Pas toujours du côté des enfants.

Aujourd’hui, E. a mangé des frites à l’école. Non, pas des frites mal cuites de la cantine. Des frites bien grasses, dans une barquette en plastique, avec un petit pot de mayonnaise et même un pot de sauce blanche. Livrées dans une salle de classe, juste pour lui, depuis le kebab de la rue d’à coté.

Mais il les a mangées tout seul ses frites. Tout seul dans la classe qui touche la salle des maîtres. Tout seul assis sur une petite chaise parce que c’est une classe de CP. Alors que E. il est en CM1. Il est sage E. alors il n’a pas moufté. Nous, on était dans la salle d’à côté, on riait, on discutait, on décompressait. Et lui, il n’a rien dit. Il a mangé ses frites et il a attendu.

E., normalement, il mange à la cantine. Mais voilà, on est en janvier. Et en janvier, la mairie fait le point sur les factures impayées. La liste des « impayés » arrive à l’école. Les parents sont prévenus, mais certains se disent que ca va peut-être passer encore un jour ou deux. C’est passé, toute la semaine dernière, mais plus aujourd’hui. On a ramené E. au portail à 11h45. Le bus qui emmène les enfants à la cantine est parti, sans lui. On a attendu. La maman de E. n’est pas venue. On l’a appelée. Elle n’a pas répondu. On l’a rappelée. Elle n’a toujours pas répondu.

On a regardé la fiche de renseignements. E. n’a pas de papa, enfin, c’est compliqué. En tous cas, son nom et son numéro de téléphone n’apparaissent pas. Pas de mamie, non plus, enfin, c’est compliqué. Un seul numéro donc, sur cette fiche rose. Un numéro qui ne répond pas.

Bien sûr, il y a la loi. La jolie loi qui dit qu’à 11h45, nous ne sommes plus responsables des élèves, qu’on doit les laisser sur le trottoir et aller manger, tranquillement. Il y a la loi et il y a les hommes. Enfin les profs, les directrices du temps périscolaire. Et ces profs-là, cette directrice là, elle n’a pas voulu le laisser sur le trottoir. On s’est dit qu’on allait le ramener chez lui, sonner à la porte, voir si maman était là. Puis on s’est dit que c’était prendre des risques. Alors on l’a mis dans cette salle de classe et on est allés lui chercher des frites, grasses, qu’il a mangées tout seul.

A 17h, elle est venue, souriante. Son téléphone ne fonctionne plus. Une autre facture impayée. Elle ne s’excuse pas, honteuse, peut-être, peut-être pas. Elle promet juste qu’elle sera là demain, à 11h45. E. lui sourit. Il a mangé des frites aujourd’hui.

Anouk F

Presque comme hier, mais pas tout à fait comme demain.

Dans ma REPpublique, les jours se suivent et ne se ressemblent pas (toujours).

Aujourd’hui, il y a eu :
– Une séance de géographie que M. a conclu en criant à la question (toute épineuse) du nom de notre région : Paris !
– M. qui a poussé une élève espagnole dans l’escalier. Il est venu se plaindre en assurant qu’elle lui avait répondu Va te faire e…,en Italien.
– La maman de S. qui, venue chercher le bulletin, tout à fait honorable mais pas de quoi se taper le cul par terre, de sa fille, pour le 1er trimestre, a exigé de moi que je lui fasse sauter une classe pour, je cite, « aller plus vite ».
– C. qui m’a envoyé le ballon (fort heureusement en mousse) en pleine tête pendant la recréation.
– C., ma collègue, qui m’a annoncé, alors que j’avais déjà la bouche pleine, que les gâteaux que je venais de manger lui avaient été offerts par un élève au début du mois de décembre.
– La maman de Y. qui a ramené son fils en classe vers 15h en m’expliquant que mamie était tombée. Une minute plus tôt, elle expliquait à la maîtresse du grand frère que mamie avait une bronchite.
– Moi qui ai donné une poésie à copier à mes élèves pour avoir le temps de m’épandre ici.

Anouk F

Ne jamais aller à l’école le ventre vide, surtout.

Dans ma REPpublique à moi, on soigne les bobos. Mais parfois, certains nous échappent.

S’il était adulte, on dirait que L. a de l’embonpoint. Mais c’est un enfant, alors on dit qu’il est potelé, rondouillard. Souriant, gentil. Un peu fayot, des fois, quand même. « Bonjour maîtresse », c’est entre trois et quatre fois par jour et pour « Je suis désolé », on approche largement de la douzaine.

Sympathique, malgré tout. Et serviable aussi. Il ne vaut mieux pas laisser tomber un papier par terre, parce que L., il oublie tout ce qui se passe autour de lui, jette sa chaise pour être sûr d’être le premier, marche sur tous les cartables qui obstruent son passage, ramasse le papier et, en haletant, souffle « Tiens, maîtresse ».

Mais ce matin, L. n’a pas bonne mine. Il ne sourit pas. Il ronchonne.

8h40 : « J’ai mal au ventre, maîtresse. Maman elle a dit que si ça ne passait pas, tu pouvais l’appeler pour qu’elle vienne me chercher ».

10h10 : « Maîtresse, j’ai mal au ventre, là, regarde !
– Non, je ne regarde pas L., je ne suis pas médecin, mais va aux toilettes peut-être que ça ira mieux après. »

11h40 : « Comment ca va L., j’appelle Maman ou tu peux aller à la cantine ?
– Ça va aller, j’crois maîtresse. »

Quand même un peu étonnée que L. se porte tout à coup comme un charme, je jette un œil au menu de la cantine. Spaghettis, mousse au chocolat. Parfait, les diététiciens de la mairie ont bien bossé.

14h : « Maîtresse, j’ai encore plus mal au ventre que ce matin…
L., retourne aux toilettes, essaie de te reposer un peu et si ça va pas mieux dans une heure, j’appelle Maman, ok ?
Oui, d’accord maîtresse, merci maîtresse. »

15h. L. est quand même un peu palot. Et puis il fait vraiment une drôle de tête. Je n’ai pas très envie de ramasser des restes de spaghettis au milieu de la classe. J’appelle sa mère.

16h. La maman de L. arrive, tape à la porte. L. range ses affaires, se lève.

« Bonjour Madame,
– Bonjour. Je crois qu’il a besoin de se reposer.
– Oui, je crois aussi.
– Peut-être qu’il a attrapé une gastro, le virus circule ces temps-ci dans l’école.
– Oh non, je ne pense pas.
– Ah ?
– Oui, je sais parfaitement pourquoi il a mal au ventre.
– ?
– Il a voulu manger une quiche au petit déjeuner, ce matin. Je lui ai dit, pourtant que ça lui ferait mal au ventre, mais il voulait la manger, alors bon.
– Alors bon ».

H., ses larmes et son secret

Dans ma REPpublique à moi, il y a des rires, des cris et des larmes.

Hier, H. a pleuré. Et moi, j’ai dû avaler ma salive plusieurs fois pour ne pas faire comme elle.
Hier, H. n’a pas voulu me montrer la signature de sa maman sur la dictée. Alors j’ai insisté. Elle a fini par lever la main qui cachait la feuille et elle a pleuré. La signature de maman était raturée, plusieurs fois. Maman, elle ne sait pas écrire maîtresse, elle s’est trompée alors elle a recommencé.
Hier, H. m’a promis qu’elle essaierai d’apprendre à sa maman à écrire. Parce que H., elle, écrit super bien.

A la baise

Dans ma REPpublique à moi, il y a des enfants. Et les enfants, parfois, souvent, ça joue à faire comme les adultes. Pour le meilleur comme pour le pire.

Difficile de tout voir de là où je suis. J’ai pourtant essayé plusieurs techniques. Me promener, marcher au milieu des élèves. Il y a un problème de taille, au sens littéral du terme. Les CM2 sont plus grands que moi, ils me confondent avec l’un des leurs quand ils courent. Bousculée une fois, deux fois, je bats en retraite. Sur le côté. Il est bien ce côté, je vois tout, enfin presque.
Maîtresse, mon lacet est défait.
Maîtresse, elles veulent pas jouer avec moi.
Maîtresse, je suis tombé.
Maîtresse, il m’a marché sur la main.
Maîtresse, il veut pas me prêter la corde à sauter.
Maîtresse, il m’a fait un doigt d’honneur.

Maîtresse, maîtresse, il y a A et K qui font des trucs dégoutants là-bas. Quels trucs dégoutants ? On peut pas dire, c’est dégoûtant. Allez me les chercher.
Qu’est-ce que vous faisiez là-bas? Rien (très fort).
Qu’est-ce que vous faisiez tous les deux cachés là-bas ? Rien (plus bas)
Qu’est-ce que vous faisiez là-bas? Rien (chuchoté, regard sur les chaussures)
A quoi vous jouiez tous les deux ? (silence)
Je pose une dernière fois la question : A quoi vous jouiez dans le coin là-bas ? A la baise.
C’est-à-dire? (silence, attroupement)
Ca veut dire quoi jouer à la baise ? (silence, joues rouges, ricanements tout autour)
On va aller parler de ça dans la bureau de la directrice, suivez-moi.

A, explique à la directrice à quoi tu jouais avec K dans la cour.
A la baise (murmuré).
Plus fort A.
A la baise (un peu plus fort).
Ca consiste en quoi de jouer à la baise, K ?
Bah y a une maman et un papa.
Et ils font quoi ?
Bah ils font la baise.
C’est-à-dire ?
Le papa il est debout, la maman elle fait le chien et le papa il tient la laisse de la maman, c’est tout.

C’est tout.

Arrivées – Départs

    Dans ma REPpublique à moi, il y a des arrivées, souvent. Des départs beaucoup. Certains marquent plus que d’autres.

A la sortie de l’école, il se tient toujours un peu à l’écart des autres. Pas très grand, mais plutôt carré. Le regard bleu, l’air parfois de s’excuser. Policier, c’est son métier. Enfin, c’était son métier, là-bas, en Albanie. Je connaissais beaucoup de monde vous savez, on nous respectait, on nous admirait. Mais un jour, il a fallu fuir. En Albanie, le Kanun (vendetta) vous suit de génération en génération et le jour où elle arrive devant votre porte, il faut partir, vite, avec les enfants, policier ou pas policier.

Hier soir, il s’est approché. Un peu. Il m’a fait signe de vouloir parler en privé, alors on s’est éloignés. Son Français est encore approximatif mais on le comprend. Il s’excuse, a le visage un peu grave. Il demande à son fils d’aller jouer, un peu plus loin, avec ses copains. Enfin, j’imagine que c’est ce qu’il lui dit.

« I. va quitter l’école, demain, Demain soir.
– Ah, est-ce que tout va bien ?
– Non. Il faut qu’on quitte la ville. J’ai peur qu’on nous arrête.
– …
– Cet été, on nous a refusé notre demande d’asile, pour la deuxième fois.
– Vous n’avez plus de recours ?
– Non. Mais je ne veux pas rentrer dans mon pays, ce serait trop dangereux.
– Je comprends.
– Cet été, ils nous ont arrêtés, ma femme et moi. On a passé deux jours au centre là-bas. Les enfants, ils sont choqués. Je ne veux pas que ça recommence, on doit partir.
– Où allez-vous ?
– Je ne sais pas. Toulouse peut-être. Il y a plus d’associations là-bas, elles pourront peut-être nous aider.
– D’accord. On va vous préparer le certificat de radiation pour I. Je ferai un petit dossier pour sa nouvelle maîtresse. C’est un bon élève, il parle très bien le Français maintenant, ca ira pour lui. Mais il faut vraiment l’inscrire dans une école, dès que possible.
– Merci. »

I. est un peu plus loin mais il a compris. Il me regarde rapidement puis détourne ses yeux. C’est un bon élève, un très bon élève. Il est arrivé en France, dans notre école, il y a tout juste un an. Il ne parlait pas un mot de notre langue. Aujourd’hui, il s’exprime presque parfaitement, écrit très bien, connaît de nombreuses règles, aussi fastidieuses soient-elles, de grammaire, d’orthographe, de conjugaison. C’est un élève vif, intelligent, pertinent. Bavard, très bavard. Sociable très sociable.

8h50 le lendemain.  Les élèves s’installent en classe. Je demande à une élève d’emmener I. dans les couloirs, pour un prétexte quelconque, quelques minutes. Pendant ce temps, j’explique aux autres que c’est le dernier jour d’I. aujourd’hui, qu’il doit quitter notre école. Je ne m’arrête pas sur les visages décomposés de M., D. et ses autres grands copains et je leur demande de lui préparer une surprise : une lettre, un dessin, ce qu’ils veulent. I. pourra les emporter avec lui, ça lui fera des souvenirs. « Quand je vous dis, c’est bon vous pouvez vous occuper 5 minutes, ca veut dire que vous pouvez faire votre surprise, mais ne lui dites-rien, on lui donnera ce soir ».
Au fil de la journée, les réactions d’I. sont plutôt drôles à observer. « C’est bon, là vous avez 5 minutes, vous pouvez faire le truc ». « Le truc, maîtresse ? ». Je ne réponds plus. Il regarde les autres, commence lui aussi un dessin. Certains le scrutent pour pouvoir le dessiner sur leur feuille. D’autres ricanent un peu.

16H30. Je leur demande de ranger leurs affaires. Je distribue des gobelets, des boissons, des petits gâteaux. I., avec tes copains, on voulait de dire au revoir alors on t’a préparé cette petite fête et je crois qu’ils ont tous quelque chose pour toi. Très sérieux, le visage presque impassible, I. reçoit ses dessins, les regarde très attentivement, fait même quelques remarques (Celui-ci n’est pas tout à fait terminé, Il n’y a pas le prénom là) puis s’assoit, boit son verre de jus de fruits et regarde dans le vide.